Lettre datée de Paris, du 15 juillet
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guère changé depuis ces deux ans ; il ressemblait toujours « aune ville dévastée par l'incendie ». Les pérégrinations auxquelles l'obligeait sa charge, mirent l'envoyé de France dans la nécessité de parcourir à nouveau tout l'espace du Maroc compris entre la région du Sous et la Mauritanie. De la plupartdes notes recueillies dans cette seconde partie de son séjour, se dégage à plus d'un moment, sous la plume de Ghénier, l'impression d'un abandon à peu près général. Non seulement Safly, mais Tétuan, Tanger ne sont que ruines à ses yeux. « La position de la baie de Tanger a été et sera toujours favorable à la piraterie des Maures qui, dit-il, dans le plus rétréci des détroits, peuvent surprendre avec facilité les navires marchands qui ne seraient pas en élat de se défendre. » A Salé^ le port où il réside plus volontiers, la baie lui paraît si ensablée « qu'il ne peut y entrer de navires de deux cents tonneaux qu'après les avoir allégés de leur artillerie et de leur lest ». Au sud de la ville de Salé « est, dit-il, la ville de Rabat » dans laquelle il consent, malgré toutes ses appréhensions, de pénétrer. « La ville de Larache (qu'il écrit L'arrache)^ est sur la rivière Luccos qui est le Lixos des Grecs. » « Le nom de cette ville, ajoute-t-il un peu plus loin, non sans poésie, vient du mot arabe El-arrais.
qui veut dire un lieu planté de jardins. » De toutes ces cités dominées de mosquées et de minarets^ où les tours sarrasines projettent à midi, sur les marchés et sur les places, une ombre enveloppante, Fez, Maroc et Mequinès lui semblent les plus habitables et les plus belles. A Fez, il a été logé par « ordre du prince Muley-Ali, fils aîné de l'Empereur, auprès d'un jardin d'agrément ». Ce prince poussa même la complaisance jusqu'à faire donner au représentant du roi, « une fête dans un autre emplacement où la rivière passe au milieu du jardin, dans une allée d'arbres et sous un pavillon bâti avec goût ». De tous les souvenirs de ces séjours, celui que M. Ghénier conserva de cette ville est le plus favorable. L'attraii dont les Maures de Fez témoignent pour l'étude, la distinction avec laquelle les notables y parlent un langage arabe épuré ne sont pas sans flatter l'instinct littéraire du Français.
A Mequinès, Ghénier admire la bigarrure et la diversité d'une foule animée et sans cesse accrue de l'apport des caravanes qui ont franchi TAtlas. Parmi tous ces marchands de fruits, de tabac, de laine, cuir, bijoux et souvent d'esclaves, il y a beaucoup de Juifs, les uns nomades? lesautressédentaires. «Ontrouve encore, ajoutet-il, à côté de la juiverie, un autre faubourg clos
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et abandonné qu'on appelle la ville des nègres. » C'est là que Muley Ismaël, l'un des prédécesseurs de Sidi Mahomet, logeait ses miliciens ^ A propos de Sidi Mahomet, Chénier loue beaucoup ce prince d*avoir « fait bâtir Mogador, d'avoir rétabli les forteresses de l'Arrache et de Rabat », enfin d'avoir « embelli aussi son palais de Maroc ». Maroc, que nous appelons plus volontiers aujourd'hui Marakech, — grande ville située sur la rive gauche du Tensif, ancienne capitale des Almoravides,se montre à ses yeux, dans la clarté limpide du jour, entourée de ses bosquets de vignes et d'orangers, dans la ceinture d'émeraude de ses palmiers, comme quelqu'une de ces cités saintes, Beyrouth et Damas, dont son imagination, pendant son séjour en Turquie, rêva si souvent. Autour de Maroc, aux flancs légers des coteaux, poussent toutes sor-
1. C'est sous le règne de Muley Ismaël, fils de Muley Arscid, dont le père était roi de Tafilet,que Bernardin de Saint-Pierre a placé l'épisode de son drame en prose : Empsaël et Zoraïde ou les Blancs esclaves des noirs à Maroc. Muley Ismaël, Tun des premiers parmi les Sultans, appuya en partie son autorité sur l'élément noir. « A présent, rapporte au début du xvin« siècle, le capitaine anglais Braithwaite, les nègres sont les grands cavaliers de cette partie de la Barbarie. L'Empereur leur confie la garde de ses richesses, de sa personne et de ses femmes. » Voir: B.de Saint-Pierre: Empsaël et Zoraïde, drame publié pour la première fois par Maurice Souriau (Gaen, 1905).
tes d'arbres donnant d'excellents fruits : abricots, banane>^, pommes, poires, olives, citrons; « il y a des furets de chênes qui produisent des glands de près de deux pouces de long » ; ces fruits, qui ont le goût des châtaignes, se mangent cuits ou crus; les marchands en envoient beaucoup à Cadix où, sous le nom de bellotes, les dames espagnoles « en font beaucoup de cas » . A Maroc, Louis Ghénier admire plus volontiers les terrasses, les jardins^ les bosquets plantés de myrtes du palais de l'Empereur ; longtemps il s'arrête à contempler les pavillons; «ces pavillons, bâtis en pierre de taille, avec de belles fenêtres, sont de très bon goût, et donnent à cette enceinte un air de grandeur et de magnificence qu'on ne voit pas dans tout le reste. » C'est au-devant de cette enceinte qu'ont lieu les fantasias, sortes de parades de cavalerie que les Maures appellent entre eux «jouer à la poudre». « Muley Yezit, Tun des enfants de l'Empereur régnant, qui a passé sa jeunesse avec les troupeSj et qui a contracté un goût décidé pour les armes, est, dit Louis Ghénier, très adroit à ces exercices. Je l'ai vu tirer trois coups de suite, enparcourant, au galop, une carrière de cent cinquante à deux cents pas ; il part du but ayant un fusil à la main, un autre en travers sur la selle et le troisième en équilibre sur sa tête; il
lire le premier fusil en partant, le donne à un soldat qui court à côté de lui; il prend le second qu'il tire et le donne de même pour prendre le troisième qu'il tire en achevant sa carrière tout cela se fait en aussi peu de temps qu'il en faut pour le penser. »
Précurseur littéraire des Delacroix et des Fromentin, le consul du roi au Maroc n'a pas dépeint que les seuls chocs de la cavalerie ; il a montré les fantassins armés de longues et belles carabines à manche de nacre, veillant, comme dans Ispahan, à la sûreté du sérail; mais, ce qu'il a vu encore, à Tentrée même du palais, ce sont « les esclaves négresses chargées du service intérieur ». Ces Amazones composent une garde dont les commandantes sont nommées Harissa. « C'est, dit le consul français, une espèce de prévôté destinée au châtiment des femmes. Ces Harissa sont expédiées aussi dans les provinces pour y mettre à la torture les femmes des grands quand ils sont arrêtés et leur faire avouer tout ce qu'elles connaissent des richesses de leurs maris. » Ces gardiennes sombres de l'honneur et de l'amour ne laissèrent pas d'impressionner vivement Louis Chénier. A plus d'un passage de ses Recherches historiques nous les voyons, ces belles Harissa, à travers les buissons des roses, dans l'odeur d'acacia et de
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safran du sérail, lever leur glaive taché d'un sang infidèle.
Il en est, de ces annales et chroniquesmarocaines, comme des intrigues contées par Montesquieu dans ses Lettres persanes : toutes ou à peu près toutes s'achèvent dans la tragédie. Muley Ismaël, dont Voltaire a parlé et « qui coupait des têtes tous les vendredis après la prière * » n'est pas le seul des empereurs violents de sa famille. Muley Abdallah fut au rang des plus cruels de ses successeurs. C'est sous le règne de Muley Abdallah que se joua, au dire deChénier, ce terrible drame d'un alcaide qui s'était rendu coupable d'insubordination envers le Sultan, qui vint à Maroc implorer sa grâce, mais auquel, sur Tordre du despote, on trancha la tète sans pitié. Cette tête fraîche encore de Texécution, Sidi Abdallah commanda qu'on la fît servir aux officiers qui avaient suivi Talcaide, et déplacer, sur le couscoussou qu'ils mangeaient, ce trophée épouvantable ; ainsi, le châtiment dont était frappé le rebelle serait gravé en eux avec les traits du sang.