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Buffon. Histoire naturelle (V. l'article : belette

fer de lance, venue du Sénégal et à Tétude de laquelle il avait consacré ses soins ^ Et là, parmi tant d'animaux différents, ainsi qu'un «fablier» au milieu des héros de ses fables, que Noé debout au centre de TArche, il semblait, au regard de ceux qui le considéraient, que M. Daubenton continuât d'être le pâtre idéal, menant paître à la fois en un seul cortège toutes les bêtes du monde.

Absorbé dans son œuvre immense, le berger de Montbard, depuis plusieurs années déjà, poursuivait ses démonstrations ; et rien, tandis qu'il parlait, de sa belle voix douce, à ses jeunes disciples, ne pouvait le distraire, que la fluide silhouette de M"*' Daubenton, dont il apercevait, de loin, au delà du droguier, dans l'allée de catalpas de Virginie, le chapeau de jardin à rubans, la jupe de jasmin jonquille et l'écharpe d'azur.

C'est encore Guvier qui a pu écrire, dans son Eloge, que « l'étude et l'arrangement des trésors de ses collections étaient devenus pour le savant une véritable passion, la seule peut-être qu'on ait jamais remarquée en lui ». Mais cela

2. * M. Daubenton a donné la description de cette chauvesouris du Sénégal sous le nom de la feuille, dans les Mémoires de VAcadémie des Sciences, année 1759, page 374. » Boffon, Histoire naturelle, les Carnassiers.

n'est pas juste ; et il y avait encore, aux yeux du docteur, àM°" Daubenton !

Cette passion, toute conjugale, elle aussi avait bien son charme. A cause « d'une imagination romanesque et d'un esprit exalté » ^ dont elle témoignait à tous les moments par les élans du cœur ou le son de la voix, Marguerite ne faisait pas que cette passion fut, pour son mari, aussi quiète et aussi simple que l'autre; mais il est bien de dire que jamais les manifestations d'un attachement si doux ne passèrent les limites de rhonnèteté; les emportements de M"' Daubenton étaient tout littéraires ; sa fidélité se garda toujours intacte, et jamais, de toute sa vie, l'heureux Daubenton n'eut lieu — mettant ses préceptes en pratique — d' « écarter les loups » de son ménage.

« Une partie du temps que le savant ne consacrait pas à ses travaux était — nous assure Guvier — employée, par le naturaliste, à lire avec sa femme des romans, des contes, et d'autres ouvrages légers. » Gela n'avait pas lieu qu'au midi des beaux jours, dans l'allée de catalpas de Virginie, tandis que les colibris, croyant retrouver la chaleur de leur soleil natal, chantaient dans les volières; mais encore c'était le soir, au

1. Humbert-Bazilb et Henri Nadault de Buffon : Bnffon, sa famille, ses collaboraleurs et ses familiers (Paris, 1863).

moment que, dans le Jardin du Roi, le recueillement des fleurs et le sommeil des fauves étendaient à toute l'arche un apaisement heureux. M. et M"' Daubenton occupaient, dans ce tempslà, < au, premier étage du bâtiment destiné aux collections, un petit appartement attenant au cabinet d'Histoire naturelle ^ ». MM. Thouin frères, les célèbres jardiniers, M. Van Spaëndonck, le dessinateur, et M. Lucas, l'aide de M. Daubenton, étaient leurs voisins. Ces Messieurs étaient souvent invités à venir passer la soirée chez l'ancien collaborateur de Buffon. C'était dans une pièce ornée des portraits majestueux de Guy de la Brosse et de Grescent Fagon, d'une image enluminée du Grand INIogol et de plusieurs espèces de cacatoès que le célèbre Gommerson avait rapportés des îles de rOcéan Indien. Et là, tandis que ces Messieurs savouraient le café et le tabac des dernières colonies que le roi n'avait pas perdues, M"^^ Daubenton lisait à voix haute, dans quelqu'un des livres qui faisaient ses délices, une histoire d'amour. Certain soir, c'était à Racine que la belle liseuse bourguignonne prêtait sa voix chaude ; un autre c'était à M"^^ de Staal-Delaunay; mais, le plus souvent, c'était à l'abbé Prévost. Le ro-

1. Humbert-Bazile et H. Nadault de Buffon: Buffon, sa famille, etc.

man de Cleçeland, le Doyen de Killerine enthousiasmaient M°^e Daubenton ; mais celui de ces ouvrages qui semblait l'exalter par-dessus les autres était Manon Lescaut ^ Et, il fallait voir, au moment qu'elle lisait ce troublant récit, comme s'élevait et s'abaissait sa gorge sous l'étoffe de jasmin jonquille, comme battait son cœur et comme l'écharpe d'azur dont elle était enveloppée toujours esquissait de cadences autour de sa taille ! Alors on était dans le temps de la guerre d'Amérique ; l'arrivée de Manon et de des Grieux à la Nouvelle-Orléans, le duel du chevalier avec le neveu du gouverneur, la mort de Manon dans les déserts de la Louisiane réveillaient les imagesdu présent dansles cœurs; et tandis que, de sa voix mêlée de larmes, étranglée d'émotion, M'^^ Daubenton lisait le livre brûlant d'amour, MM. Daubenton, Lucas et Van Spaëndonck, les deux Messieurs Thouin, un peu grisés de l'odeur parfumée du tabac et du café des îles, le regard fixé sur les beaux

1. «... Clément fera mes compliments au citoyen Pion et le priera d'aller avec lui dans ma bibliothèque prendre le roman de Cleveland, le Doyen de Killerine, les Mémoires d'un homme de qualité. Manon Lescaut, les Mémoires de M""® de Staal et les tragédies de Racine. Clément enveloppera ces livres de papier et les mettra dans une boîte avec les assignais... » Lettre de Daubenton au citoyen Junot à la bergerie de Courtangy, par Montbard (17 prairial an III).

cacatoès empaillés, voyaient tout un monde heureux de végétation vierge naître dans leur esprit ; des palmes gigantesques animées de la vie des oiseaux s'étendaient sur eux, des pompadouras fleurissaient la terre, un concert d'oiseaux tels qu'ils n'en avaient entendu jamais faisait vibrer l'air, des lucioles formaient un essaim de lumière au-dessus des eaux tièdes. A leurs yeux abusés, des chemins de peupliers de Canada, d'érables d'Amérique offraient d'infinis détours ; l'allée de catalpas de Virginie, à l'évocation née de tant de souvenirs, s'ouvrait devant M. Daubenton ; mais ce n'était plus la même que celle du Jardin du Roi ; elle était bien plus épaisse et plus étendue ; et, du fond de sa verdure, avançait dans l'ombre, au regard du pastoral mari, M°^^ Daubenton lEUe était belle, fine et poudrée à la façon de Manon; mais un magnolia ornait ses cheveux, son écharpe d'azur était plus aérienne; le berger de Montbard étendait les bras au-devant de cette femme qui était la sienne ; el c'était, pour MM. Thouin, Van Spaëndonck et Lucas, une satisfaction de la décence de voir s'achever, dans des larmes et des baisers d'époux, l'exaltation qu'une lecture si belle avait fait naître en eux.

Parmi les personnes de distinction qui faisaient, aux hôtes aimables du Jardin du Roi, la

faveur de leur visite élait, au nombre des mieux accueillis, le jeune comte de Buffon, capitaine au régiment de Chartres et le fils de l'illustre savant. Ceux qui respectaient et aimaient l'auteur réputé de VHistoire naturelle éprouvaient un plaisir réel à retrouver, dans cet homme ardent, jeune, animé d'un juste sens de sa valeur, comme un reflet vivant de M. le comte de Buffon ; mais, par une sorte d'atténuation qui ne manque point de rester le défaut principal de ces sortes de descendances, Théritage en même temps que la rançon du génie, les défauts et les qualités de M. le comte, et celles-ci plus encore que ceux-là, apparaissaient comme moins vifs et moins bien distribués chez son fils. Il n'y avait pas jusqu'au sobriquet léger de Bu^onnei, dont les familiers avaient gratifié Tofticier au régiment de Chartres, qui ne (ùt aux yeux du monde, chez le jeune comte de Buffon, l'expression du diminutif qu'il semblait être, dans sa personne et dans ses pensées, à côté de son père. Alors, on était à la fin de 1783. M. le comte de Buffon fils était déjà fiancé à cette belle demoiselle Bouvier de Cépoy, qui devait le rendre plus tard si malheureux; à ce moment, Tamour le faisait encore mille fois plus aimable et plus pétulant ; le souvenir des grandes missions qu'il avait accomplies, au nom de son père, à Ferney chez

M. de Voltaire, à Saint-Pétersbourg chez Timpératrice, ajoutait à sa réputation ; et, c'était animé de tout ce bonheur, accompagné de cette gloire peu commune, qu'il visitait, à chacun de ses passages à Paris, les amis de son enfance. Au nombre de ceux qu'il voyait volontiers avec le plus de satisfaction, étaient M. et M^^ Daubenton. Une sorte de dissentiment, depuis les jours heureux de Montbard, s'était élevé, il est vrai, avec une certaine force entre M. le comte de Buffon et le premier, le principal de ses collaborateurs à V Histoire naturelle; mais ce dissentiment ne faisait pas que le D"" Daubenton eût cessé d'aimer et d'admirer l'écrivain illustre et le savant distingué qu'était toujours, à ses yeux, M. le comte de Buffon. Les visites de Buffonnet au Jardin da Roi entretenaient doucement ces restes de l'amitié de deux grands hommes. Il n'y avait pas, à chacune de ces visites, de questions que M. et M™^ Daubenton ne posassent à l'officier au sujet de son père : « M. le comte de Buffon, commençait-il enfin, malgré sa douleur de la perte de M"^^ de Buffon, à supporter le veuvage ? La gravelle le laissait-elle en repos pour Tinstant? Quels projets puissants continuaient de l'occuper ? Allait-il toujours comme jadis, paré en dentelles et frisé à petites boucles, travailler dans sa tour? Quels fervents

de son génie étaient allés le visiter depuis peu, avaient franchi cette pierre du seuil qu'avait baisée Jean-Jacques? » Bujffonnet, ïovt joliment poudré et paré, la mine jeune et le regard éveillé , dans son bel uniforme de capitaine au régiment de Chartres, s'offrait alors au regard de ceux qui étaient là comme un portrait rajeuni de son père; et il fallait entendre, avec quelle verve charmante et quel à propos le jeune et franc Bourguignon narrait les détails de sa province : « M. le comte de Buffon avait toujours la fureur des bêtes; il en mettait partout, et cela désespérait M^^® Blesseau ! Le père Ignace, le bonhomme Verniquet et le perroquet Coco continuaient d'égayer les soirées de Montbard ; » mais, l'âme même de ces soirées, les intendants de cette grande maison, ce n'étaient, à vrai dire, depuis la mort de M'^^ de Buffon, ni M^^^ Blesseau ni le P. Ignace. Deux femmes, à présent, gouvernaient Montbard: M°^^ Nadault, sœur de BuiTon et tante de Buffonnet, enfin M"^ Marie-Madeleine Boucheron, devenue la femme du neveu même du grand Daubenton : Georges-Louis Daubenton, le nouveau maire de Montbard ^

1. Georges-Louis Daubenton, fils de Pierre Daubenton, était le neveu du grand Daubenton le naturaliste. Sa femme, M™« Daubenton, distincte de celle qui fait Tobjet de cette étude, s'appelait — de son nom de jeune fille — Anne-Marie-Madeleine-

Celle seconde M"^*^ Daubeiiton, qui éiait la nièce de la nôtre et de beaucoup sa cadette, avait tout le romanesque et les vertus de sa tante; mais, comme elle était plus jeune, elle avait plus de gaîté, de mobilité et de pétulance. On disait, de cette jeune femme, qu'elle était le dernier rayon du soleil de la gloire de M. de Baffon. Le fait est que M. de Bafîon l'adorait- A ses yeux, disait-on, elle était la « belle » et la « chère amie » ; dans ses leltres, elle était le « charmant hanneton * ». Il n^y avait pas jusqu^à Tenfant de cette jeune dame, à la petite Elisabeth Belzy, toute fillette alors, qui ne fût Tobjet de Tadmiration du vieux maître. La petite Belzy, parmi tous les hôtes multicolores et brillants de Montbard, paons, perroquets, per-

Bernarde Boucheron. Elle naquit à Bressuire le 24 avril 1746 et mourut à Neuilly le 22 juin 1793. Son mariage avec le futur maire de Montbard eu lieu le 24 février 1772. A la mort de son mari et après le décès de M. de Buffon, cette M»"' Daubenton se livra aux travaux de la pédagogie; deux jeunes Anglaises, les filles du célèbre sir Francis Burdett, lui durent leur éducation. Cette M"» Daubenton est la mère de Betzy Daubenton, la jeune fille née à Montbard le 28 mai 177 5, et qui épousa le 2 septembre 1793,1e fils divorcé de Buffon. Beaucoup d'auteurs ont commis Terreur de confondre M"* Daubenton, femme du naturaliste, et M"* Daubenton, femme du maire de Montbard. Cette erreur amena plusieurs écrivains à penser qjue Betzy Daubenton était fille du naturaliste et de l'auteur de Zélie dans ledésert; elle n'était en réalité que leur petite-nièce. 1. Buffon: Correspondance (Paris, 1860).

ruches, pintades et faisans des îles, commençait de se montrer déjà une petite personne agréable. « BaiseZ'la puisqu'elle est jolie! », écrivait, dans ce temps-là, M. le comte de Baffon à sa mère {Lettre du 28 novembre 1117).

La petite Betzy, éveillée à tant d'affection, commençait à croître et à rayonner. Un jour elle arriva, elle aussi, à Paris, en même temps que Buffonnet. M. et M°" Daubenton ne virent pas sans suprise paraître cette mignonne fillette à yeux bleus, à joues roses et à cheveux bouclés, qui leur venait de Montbard et qui, dès qu'elle fut là, commença de s'extasier devant toutes les bêtes et toutes les fleurs du Muséum.

Mais, dans le temps même que cela se passait, que le fils de Buffon se rencontrait, au Jardin du Roi, avec celte fillette, desiinée, par une circonstance extraordinaire, à devenir plus tard sa seconde femme, une autre enfant, plus âgée que Betzy, une jeune demoiselle déjà, arrivait chez les Daubenton. Celle-là était la fille d'Edme-Louis Daubenton, cousin du docteur. Elle se nommait Zélie et se trouvait orpheline de sa mère i .

1. Edme-Louis-Daubenton. cousin du docteur, habita quelque temps au Muséum. C'est d'un bref mariage avec une demoiselle Adélaïde de Bouttevilain de la Ferté qu'était née la petite Zélie Daubenton.

M. et M*"" Daubenton, malgré des années de l'union la plus douce, n'avaient pas d'enfants. Les visites de Betzy commencèrent par éveiller, en eux, bien des regrets ; mais, quand ils connurent Zélie, le regret qu'ils éprouvaient devint du désespoir. La vue de cette petite bonne femme de leur famille, aux traits mutins, au joli visage, aux grands yeux clairs, pourvue d'un minois tout à fait du genre de ceux que Greuze a tracés, ne laissa pas que d'émouvoir un ménage si tendre.

Aussi fut-ce avec joie et sans beaucoup de surprise que Ton apprit bientôt chez tous les parents, chez ceux de Paris autant que chez ceux de Montbard, que le docteur et sa femme, réalisant le vœu familial le plus cher de leur vie, tout en gardant Betzy, adoptaient Zélie !

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