ZÉLIE DANS LE DESERT
Maintenant quand, au midi d'un beau jour, dans l'odeur des œillets, le parfum des belles Gloires de Dijon, M™^ Daubenton se promenait au Jardin du Roi, dans l'allée de catalpas de Virginie, elle n'y était plus seule ; mais la petite
Betzy, la grande et jolie Zélie, ses deux nièces, marchaient à ses côtés. Jouant, jasant et parée«, comme leur tante, d*un chapeau de jardin à fleurs, d'un jupon réséda et d'une échappe d'azur, elles apparaissaient, sous les exotiques feuillages, comme ces petites créoles des estampes enveloppées de mousselines et dissimulant, sous un parasol peint d'oiseaux^ leur teint délicat.
M"" Daubenton, toujours exaltée de la lecture des ouvrages romanesques et des récits de voyages auxquels elle empruntait des aventures nouvelles, ne laissait pas de confondre dans son imagination, au moyen d'un vif instinct poétique, les figures de ses nièces et celles des personnages que l'abbé Prévost avait décrits dans ses livres.Betzy, qui était toute mignonne, éveillée et joyeuse, avait de quoi l'attirer dans ses méditations ; mais surtout, c'était à Zélie qu'allait son attentif amour. Zélie, plus grande tille que Betzy, montrait une expression beaucoup plus rêveuse ; mais, autant sa démarche était nonchalante, témoignait déjà d'abandon et de langueur, autant son visage offrait une teinte animée, autant ses grands yeux bleus jetaient de flamme et de lumière ; un feu précoce^ mais encore contenu, animait Zélie, nature tout ardente, au point de lui communiquer une beauté bien au-dessus de son âge.
M"^ Daubenton ne manquait pas d'admirer, chez sa nièce, cet éveil d'une sensibilité dont toutes les m anifestations concouraient encore à faire de Zélie une fille si exceptionnelle. Désormais ses regards, comme fascinés, ne quittaient plus cette enfant adoptive ; ils en considéraient, sous l'émeraude des arbres américains, Texpression rêveuse et languissante, ils en surprenaient, dans des mouvements subits, des rougeurs rapides, les impulsions les plus vives de Tâme. Et voilà qu'à force d'admirer Zélie, de la confondre aux récits des auteurs, de la considérer, sous son chapeau de créole et dans son écharpe lâche, errant sous le couvert de Tallée de catalpas, M""" Daubenton en vint à ne plus considérer sa jeune et jolie nièce que comme le modèle d'un idéal roman.
C'est vers ce temps de sa vie qu'elle entreprit en effet, tandis que M. Daubenton en était encore à rassembler des animaux dans des vitrines, ce récit romanesque, à la forme naïve, aux épisodes passionnés, auquel elle donna, par admiration pour la jeune personne, le titre de Zélie dans le désert» A peine est-il besoin de dire que cette Zélie fictive était le portrait de Tautre, de la Zélie vivante. Cette Zélie du livre, ainsi que la nièce de Daubenton, n'avait pas quinze années; comme elle, elle était orpheline.
'20i PORTRAITS DE SENTIMENT
Bien qu'elle ne fût encore qu'au sortir de l'enfance elle était un prodige et brillait déjà par toutes sortes de charmes. Il suffit au jeune comte d'Ermancour d'apercevoir une seule fois cette héroïne exquise et, tout de suite, comme cela se voit dans les livres de ce temps-là, depuis ceux de M"' de Genlis jusqu'à ceux de M"^^ Goltin, il en avait été épris éperdument ! Suivre la belle Zélie jusqu'à Sumatra, colonie hollandaise, où cette fille affectionnée allait rejoindre un père malheureux, cela n'avait été, pour M. d'Ermancour, que l'affaire d'un moment. « Une cabane et un désert, mais deux cœurs qui s'aiment », voilà donc le sort qui attend les héros d'un récit aussi pathétique. Mais, ainsi que dans tous les ouvrages de cette sorte, il survint un naufrage : Zélie et M. d'Ermancour se trouvèrent cruellement séparés.
Zélie se vit recueillie, à deux pas du rivage, par un bon solitaire. Ce vieillard avait connu lui-mêmelesaventuresquelesromanciers avaient accoutumé d'attribuer, dans ce temps-là, à leurs personnages. M""' Daubenton ne manque pas de nous apprendre qu' «une femme que cet homme avait aimée dans sa jeunesse et que ses parents n'avaient pas voulu qu'il épousât l'avait fait quitter son pays et renoncer à son état ainsi qu'à sa fortune ». « Une autre femme, ajoute-t-elle
ingénument, Tavait enivré d'amour dans les grandes Indes * I »
A la fin du récit, qui se déroule dans le cadre des plus beaux paysages de TAsie, Zélie et M.d'Ermancour se retrouvent. Tous deux,comme il convient, échangent des lettres passionnées. M. d'Ermancour écrit : « Je la demanderai à genoux, chère amante, cette main que vous m'avez refusée en me fuyant avec une espèce d'effroi, » Et Zélie^ dans un élan dont Taccent fait bien de Fhonneur à sa nature, répond^ avec feu et amour: « A mes genoux. Monsieur, ah ! levez-vous ! Levez-vous pour recevoir dans vos bras cette femme que vous aimez et qui vous adore. »
Ah ! que M"^ Daubenton, en écrivant ce brûlant roman, devait être exaltée et heureuse ! Gomme Zélie, sa nièce, en posant pour cela devant elle, ainsi qu'un modèle devant un peintre, devait avoir de grâce, qu'elle devait être jolie sous son chapeau de créole, dans sa jupe à fleurs et son écharpe d'azur ! Et comme à son teint mat, à son front pâli, à ses yeux baissés, à son cœur qui battait, elle devait témoigner, au regard de sa tante, autant de sa surprise que de sa confusion 1
Henri Nadault de Buffon qui fut amené, dans
1. Zélie dans le désert, roman par M"" Daubenton (Paris, 1787 ), 2 volumes in-8.
son bel ouvrage sur son grand-oncle, à parler de cela, nous assure à ce propos que « l'éducation d'une jeune fîUe et les soins qu'elle exige convenaient peu à la nature de M""" Daubenton». « Aussi, nous dit-il sans nous surprendre, pendant que la tante écrivait son roman, la nièce faisait-elle le sien \ » Celui-ci n'était pas moins que l'autre inattendu; seulement l'amour qu'on y vivait n'était pas fictif ; il ne s'écrivait pas d'une encre littéraire et ne se jouait pas qu'avec des bas-bleus ; mais, au Jardin du Roi, dans l'allée de catalpas de Virginie, il commençait de s'esquisser avec passion I
Tout fraîchement arrivé de Valognes à Paris, déjà touché par la gloire, le jeune médecin Vicq d'Azyr, conduit par ses études, passait là souvent ^ Ainsi que Zélie, il était charmant, ainsi qu'elle il était impulsif et hardi ; et, comme c'était au midi d'un beau jour, dans l'odeur des œillets et des Gloires de Dijon, sous le couvert des feuillages américains, il suffit d'un regard, d'une pression des mains et d'un billet fou pour amener à se chérir deux êtres si parfaitement préparés l'un pour l'autre.
1. Humbert-Bazilb et H. Nadault de Buffon : Buffon et sa familley etc.. (Paris, 1863.)
2. Il était alors suppléant d'Antoine Petit à la chaire d'anatomie du Cabinet d'Histoire naturelle.
Vicq d'Azyr, dans ce temps-là, demeurait, non loin du Jardin du Roi, dans la rue des Fossés- Saint-Victor. La jeune fille ne tarda pas à le savoir. Un jour qu'avec sa tante et la jeune Betzy elle passait devant cette demeure, une sorte de vapeur commença de la prendre ; elle devint pâle, tremblante, ses genoux fléchirent ; en un moment elle s'évanouit. Il fallut un docteur. C'est notre étudiant qui vint. Voilà de la manière que Zélie Daubenton devint Zélie Vicq d'Azyr \
Pour Zélie dans le désert, M""" Daubenton y
travailla quelque temps encore ; elle l'augmenta,
j autant qu'il lui fut possible, d'aventures et de
l.Le mariage de Vicq d'Azyr et de Zélie Daubenton eut lieu — selon Henri Nadault de Buffon — en 1773. « Ce mariage — ajoute le biographe de Buffon — porta bonheur au jeune savant. » Moreau (de la Sarthe)et Lemontey, les biographes ]jrincipaux de Vicq d'Azyr sont, ici, en contradiction avec cet écrivain. Ils reconnaissent bien que le savant auteur du Traité d'anatomie épousa, dans les circonstances romanesques que nous rapportons, une nièce du grand Daubenton ; mais ils assurent que cette nièce se nommait M'i* Le Noir ; ils veulent enfin que celle-ci mourût après l'union la plus brève. Nous nous en tenons, en la circonstance, au récit le mieux informé : celui de Nadault de Buffon, « Zélie Daubenton, privée de bonne heure, écrit Nadault de Buffon, des soins de sa mère morte fort jeune, fut élevée par sa tante. » Il ajoute, en relatant le bref passage de Vicq d'Azyr au Cabinet d'Histoire naturelle: « Pendant son court séjour, Daubenton l'avait introduit dans sa famille et Mil* Zélie Daubenton n'avait point oublié le jeune homme à qui son oncle prédisait un brillant avenir. »
descriptions aussi touchantes et aussi belles que les premières; enfin, en 1787, quand Zélie, corrigée, arrangée et perfectionnée, fut devenue un roman plus épais qu Oarika, mais moins long que Laiire (TEstell ou Eugène de Roihelin, elle le publia. La même année, une autre jeune et divine créole naissait dans les lettres : c'était Virginie, la fiancée de Paul. M^^e Daubenton atteignait à la gloire en même temps que Bernardin de Saint-Pierre ; l'aventure de ]\P^' de la Tour toucha bien des cœurs ; mais, la sensibilité des personnes de ce temps-là était si prodigieuse qu'une infortune si grande, en faisant couler les larmes, ne suffisait pas à les épuiser ; il en restait encore pour la pauvre Zélie !
La réputation de M""" Daubenton, en venant, à la suite de cette publication, s"* ajouter à la gloire scientifique de son mari, ne laissa pas que d'augmenter la vive sympathie, le respect et Padmiration dont ce ménage harmonieux et intéressant disposait déjà auprès des savants et des écrivains. Maintenant que Zélie était mariée et quelque médiocre que fût son aptitude à cet égard, M°" Daubenton avait encore à éduquer, à instruire et à marier Betzy. Betzy, vers le temps où parut le roman de Zélie dans le désert^ avait treize ans déjà. M. le comte de Buffon ne la considérait pas sans admiration ; et c'était une des
satisfactions de sa vieillesse de voir, à mesure que Belzy s'éloignait de l'enfance, apparaître et briller en elle toutes ces séductions qu'il avait tant aimées sur un autre visage. Les regrets qu'il ressentait du côté de sa bru, cette jeune et fringante demoiselle Bouvier de Gépoy, qu'avait épousée Bâtonnet et dont les déportements avaient jeté en pâture à la malignité publique un nom jusque-là vénéré, rendaient par contraste plus touchant et plus affectueux le sentiment paternel voué par M. de Buffon à la petite Betzy. Devenue ouvertement la maîtresse du duc d'Orléans, de ce prince qui sera plus tard Philippe-Egalité, la jeune comtesse de Buffon ne se faisait pas faute d'afficher partout le scandale, et de témoigner de toutes parts avec impudeur de son dégoût d'une union pour laquelle elle était peu faite. Ne disait-on pas de M''" de Gépoy qu'à plusieurs reprises, et à Montbard même, elle avait reçu, sous le toit de son beau-père, la visite du prince ? Le duc d'Orléans, que le caractère de ruse et la beauté piquante de la jeune comtesse avaient complètement séduit, s'était abaissé, paraît-il, jusqu'à venir à Montbard, à la la suite de M. de Fitz-James, grimé en postillon et menant la chaise ^ D'officieux amis avaient
1. Dk Lescure : V Amour sous la Terreur: le dernier amour de Philippe-Egalité (Paris, 1882).
prévenu Baffonnet ; mais, auprès du courroux de M. de BaffoD; le désespoir du jeune homme n'avait rien été. Il faut dire qu'à ce moment de sa vie M. le comte de Buffon était parvenu au point le plus haut de la réputation; l'éclat de son génie, les progrès qu'il avait fait faire aux sciences, la place qu'il occupait dans les lettres avaient porté partout le renom de sa gloire. Personne plus que lui n'avait, depuis la mort de M. de Voltaire, occupé l'attention de l'Europe ; le roi de France, le roi de Prusse et l'Impératrice de Russie avaient tenu à honneur d'être de ses amis, et l'immortalité, en se saisissant de M. de Buffon alors qu il avait encore le bonheur d'être vivant, avait fait de lui une espèce de dieu au-dessus des hommes. Une telle adulation, les témoignages de respect dont il était partout l'objet permettent de supposer à quel point le vieillard illustre devait être jaloux de la grandeur attachée à son nom. Le fait est que M. le comte n'entendait pas, là-dessus, qu'on lui manquât. Indigné de ce qui se disait partout, à Paris et Versailles, sur la jeune comtesse, il ne tarda point de la mander à Montbard. Elle, malgré sa duplicité et sa séduction, devant ce vieillard porté au comble de la fureur et dont la majesté, au milieu de la colère, avait quelque chose d'effrayant et de désespéré, se trouva sans défense.
Et là, dans le salon des Fables, au-devant de toutes les bêtes épouvantées qui battaient des ailes, devant le valet La Rose, M^^'Blesseau et le P. Ignace, elle pleura, cria, secoua les plus beaux cheveux du monde. Mais M. le comte ne fut pas dupe ; avec une autorité que lui donnaient son nom et son caractère, il poussa la Gépoy, Tobligea d'avouer. Défiée, la jeune femme dit tout : les intrigues de sa mère M"" de Gastéra, la passion du prince, la visite avec M. de Fitz-James, sa haine de Buffonnet. Alors M. de Buffon n'y tint plus ; encore que les attaques de la goutte le fissentcruellement souffrir ce jour-là, il ouvrit lui-même les portes, poussa dehors Tintruse et fit tant d'éclat qu'on sut bientôt partout que M. le comte de Buffon avait renié sa bru et faisait défense à son fils de la voir.
Buffonnet^ à la suite des nouvelles qu'il eut de tout cela, se vit dans l'obligation de quitter le régiment d'Artois, où il commandait alors, pour celui de Septimanie ; enfin, le 4 avril 1788, il quittait aussi ce dernier corps et passait, au titre de major en second, dans un régiment plus distant : celui d'Angoumois.
Le même mois, et quelques jours à peine après cette nomination, M. le comte de Buffon, aux regards de qui le printemps bourguignon n'otfrait plus les mêmes charmes que jadis, ve-
nait à Paris et descendait au Jardin du Roi. Mais, hélas I ce voyage marquait le terme de sa vie. Les travaux, les chagrins, la maladie et Tàge avaient atteint jusqu'à rintime de Têtre Thomme exceptionnel qui, pendant tant d'années, avait dominé la douleur et trouvé dans le génie un refuge à ses maux. Les soins les plus dévoués du D' Daubenton, du D' Vicq d'Azyr, de Marguerite et de Betzy Daubenton, l'affection de Bujffonnet, la vénération de tous ceux qui venaient prendre des nouvelles du savant ne purent conjurer un mal devenu désormais le maître. Le 16 avril 1788, au matin, M. le comte de Buffon reçut le saint viatique et Textrême-onction. La lucidité de son esprit se maintint jusqu'à la fin avec un éclat que le nombre des ans et Texcès de la douleur faisaient plus sublime. Assis sur son lit de malade, vêtu et peigné avec le plus grand soin, ses mains admirables accoutumées au labeur le plus beau du verbe échappées des dentelles, il s'entretint, jusqu'au bout, avec son fils, ses proches et ses amis.
La mort le trouva droit et résigné, stoïque et fier ; et ce fut Fobjet du désespoir et de Tadmiration de tous ceux qui étaient là de voir avec quelle simplicité et quelle grandeur cet homme, qui avait tant aimé la nature, rentra sans effroi ni plainte au sein de cette même nature à la-
quelle il avait, pendant quatre-vingts ans, consacré entièrement son génie et son cœur.
M. le comte de Buffon avait-il, avant de mourir, indiqué à son cher et désespéré Biiffonnet les voies d'un avenir où il désirait le voir entrer par la suite ? Il y a lieu de le penser, puisque, du jour de cette mort, Tancien capitaine au régiment de Chartres ne travailla plus, avec le secours de ses amis, qu'à s'éloigner d'une femme qui avait causé son malheur. Les tribunaux révolutionnaires, reconnaissant Texcellence de ses raisons, le mois même de la mort du roi, le 14 janvier 1793, prononcèrent le divorce entre Marguerite-Françoise Bouvier de Gépoy et M. le comte de Buffon fils \
j\r^' Bouvier de Gépoy, rendue à la liberté, lia désormais publiquement ses jours à ceux du duc d'Orléans, du prince démocrate Egalité ; pour M. le comte de Buffon fils, les visites de plus en plus assidues qu'il faisait, au Jardin du Roi, à M. et M"' Daubenton et leur jolie nièce ne tardèrent point d'aboutir au dénouement le plus heureux que M. de Buffon père avait, au moment extrême de sa vie, entendu indiquer lui-même. Le 2 septembre 1793, Buffonnet, sorti
1. M"« Bouvier de Gépoy épousa à Rome, après la Révolution, en 1798, Raphaël-Julien Renouard de Bussière. alors commissaire des guerres de l'armée d'Italie. Elle mourut en 1804.
enfln de ses misères conjugales et des dures épreuves qu'il avait subies, écrivait de Paris à Montbard, à l'anii de son père, à Texcellent P. Ignace, cette lettre toute rayonnante de joie et de bontieur : « Me voilà marié, heureux, content et tranquille : Betzy Vest aussi ; et c'est là mon grand bonheur. A dix heures nous avons été à la municipalité avec M. Daubenton, M. de Montbeillard, 31. Hérault de Séchelles et M. de Morveau. Ils ont été nos quatre témoins, et, de là, nous sommes venus à la paroisse du Roule sur laquelle nous demeurerons. Le curé, honnête et brave homme, nous a mariés t. »
Ainsi, pour une fois, la dernière avant les deuils qui allaient suivre, M. Daubenton avait quitté ses bêtes et revêtu, comme aux jours de Montbard, son habit de berger ; M"" Daubenton avait chaussé ses bas bleus, ses beaux bas de Zélie dans le désert! Mais voilà ; cette fois, au lieu de M. le comte de Buffon père, élégamment mis en seigneur de village, c'était Hérault de Séchelles, c'était le beau Dantoniste qui menait la fête !
1. Humbert-Bazile et H. Nadault de Buffon : Buffon et sa, famille^ etc., (Paris, 1863).
LES DEUILS DE l'aN II
La célébrité que M. le comte de Buffon avait acquise au cours du dernier règne, l'autorité de son talent, le nombre de ses travaux n'avaient pas été, durant les années dernières, sans absorber la gloire^ pourtant plus modérée, des savants du même siècle. Michelet l'a bien et justement écrit : « Les génies de ce temps ont tous été des simples : Daubenton et Lamarck^ pendant plus de trente ans, s'immolèrent à Buffon ^» Lamarck aimait et connaissait les plantes; ce n'était pas que l'un des admirateurs les plus éminents de Linné; il était, par lui-même, aussi, un merveilleux esprit, une intelligence curieuse de la nature. A quoi donc l'employa M. de Buffon? Mais à servir de second à Buffonnet^ à conduire un peu partout, à travers les jardins botaniques d'Europe, le jeune officier au régiment de Chartres. Et Daubenton, le doux berger, lui qui avait passé la plus paisible existence à gar-
1, Michelet. Histoire du XIX« siècle. Directoire : origine des Bonaparte, Paris, 1876.
der des troupeaux et empailler des bètes, n'avait-il point cédé le pas à Buffon, n'avait-il pas toujours, dans sa déférence et dans son respect, plié devant la puissance du génie de cet homme ? M. de Buffon mort, Lamarck et Daubenton, délivrés du poids de toute cette gloire, échappés à cette domination, témoignèrent hautement, par des travaux nouveaux, d'une personnalité vraiment magnifique. A ce moment, la Convention décidait de réorganiser le Muséum , de transformer les cours destinés aux élèves. Nuls autres que Lamarck et Daubenton n'apparurent plus dignes d'assumer l'accomplissement d'une tâche si difficile. A la zoologie, Lamarck prêta ses lumières; à l'histoire naturelle, Daubenton, avec une ardeur que n'abattaient ni l'âge ni les maladies, assura un essor qui ne fit que grandir, à mesure qu'arrivaient les éléments d'étude. Les grandes collections de Hollande parvenaient alors. « La riche Asie (de Java, Bornéo) apporte sa vie flamboyante, écrit encore Michelet. Ces îles aux cent volcans peignent tout, oiseaux, papillons, coquilles, d'indicibles flammes. Le vieux Daubenton, ranimé, fit, à quatre-vingts ans, l'immense et rapide travail de classer et d'exposer tout. » Des caisses ouvertes, toutes parfumées des épices et des aromates, montait l'enivrante odeurdes jungles; c'était toute l'Inde,
ses archipels de féerie, ses palmes, ses fruits pourpres et ses fleurs qui apparaissaient. Et ^jme Daubenton, grisée des baumes et des couleurs, étonnée du présent admirable qu^envoyaient les Iles, pensait à Sumatra, au désert de Zéiie ! Elle vivait, en rêve, en un paradis. Des oiseaux et des roses de Bengale semblaient, à ce moment, Tenvelopper de musiques et d'odeurs fabuleuses ; son cœur, comme une volière, était rempli de colibris enluminés. Et tandis qu'à côté de son époux elle sentait les fleurs et touchait les oiseaux, il semblait qu'elle ne vît pas la mort, coiffée en carmagnole et le couteau en main, approcher d'elle dans Tombre.
Voici pourtant comme cela vint pour la première fois.
Le D' Vicq d'Azyr, depuis son mariage avec Zélie Daubenton, avait vu se développer et grandir sa gloire. Admis très jeune à TAcadémie des Sciences (à peine avait-il vingt-six ans alors!) il s'était imposé à Tattention des savants et des écrivains avec une autorité telle que, onze années après, en 1788, il avait été désigné pour succéder, à l'Académie française, à l'illustre Buffon. Le discours admirable prononcé par lui dans ces circonstances ne fît pas qu'honneur au grand disparu qui en était Tobjet ; mais, par sa forme épurée, la beauté de ses idées et la no-
blesse des principes qui s'y trouvaient émis, ce discours contribua encore à étendre, au milieu mondain et jusqu^à l'entourage de la reine et du roi, le renom de Vicq d'Azyr. Au début de 1789, la place occupée par Lassonne, premier médecin de la reine, étant devenue vacante, il fallut penser à lui donner un titulaire. Le choix du roi s'arrêta sur l'auteur estimé du Système anatomique \ Dans les circonstances difficiles au milieu desquelles elle se présentait, une telle nomination ne comportait pas que de l'honneur, mais encore du péril. Avec une résignation, un courage bien dignes de son caractère, Vicq d'Azyr accepta de s'engager dans un emploi qui ne pouvait être pour lui, à mesure que se développait la Révolution, que le prétexte à tous les tourments et à tous les malheurs. Depuis le moment de la prise de la Bastille jusqu'à l'affreux matin d'octobre 93, où Marie-Antoinette était montée sur l'échafaud, Vicq d'Azyr n'avait cessé d'assister la reine. « L'admiration qu'il professait pour elle, a-t-on pu écrire depuis, lui attira, dit-on, l'animadversion du parti qui emporta le
1. « Le roi Testirne, la reine lui donne son entière confiance; mais, bientôt, son rôle change: le médecin de la santé devient le confident des peines de l'âme; on n'attend plus de Vicq d'Azyr qu'il trace des formules ; ce sont des larmes qu'il doit essuyer ». Lemontey : Eloge historique de Vicq d'Azyr,
trône et Ton assure que les craintes qu'il en conçut contribuèrent à développer la maladie qui l'emporta. » Fragile de santé, épuisé par l'effort de travaux immenses, atteint de crachements de sang qui ne firent qu'augmenter avec le chagrin qu'il avait eu de voir mourir la reine, le neveu de Daubenton ne fut plus, dès lors, que le fantôme de lui-même. En vainM""^ Daubenton, sa tante, son épouse affectueuse, la jolie Zélie, s'efforcèrent-elles d'entourer de soins et d'amour le savant malheureux : les jours de Vicq d'Azyr étaient comptés.
Vint prairial, le mois charmant, le mois heureux, le mois où les campagnes exhalent tant de baumes, se parent de tant de fleurs, où il y a tant d'oiseaux dans les bosquets d'aubépines. Le 8 de ce mois-là, la Convention, sur la motion de Robespierre, décida de fêter l'Etre suprême. Il fallut que Vicq d'Azyr, qui avait sa femme à sauver et son avenir à défendre, assistât à cette cérémonie. Il y vint, mais la mort dans l'âme, déjà établie en lui, gelant son sang et glaçant ses veines. D'un regard voilé de douleur, celui qui pleurait toujours une reine admirée vit défiler les chars et les députations, les cortèges des jeunes filles et des militaires, il vit la Convention, et, tout en avant d'elle, Maximilien lui-même, un bouquet à la main, blême
et recueilli, autoritaire et doux, qui marchait dans le triomphe. Épuisé par les veilles et la douleur, hanté de souvenirs déchirants, Vicq d'Azyr était mal préparé à ces réjouissances. Accablé de la vue de ce spectacle, il regagna en hâte, et bien avant la fin, ce petit logis de la rue des Fossés-Saint-Victor où Zélie l'attendait anxieuse. Arrivé chez lui, le froid qu'il avait eu malgré la beauté du temps, la fatigue et l'émotion qu'il avait ressenties l'obligèrent de s'aliter. Peu de temps après, par un matin de ce lumineux et beau prairial, M. et M""" Daubenton, occupés de toutes les fleurs, de tous les oiseaux, de tous les trésors des îles dont ils avaient entrepris la classification, virent arriver Zélie au Jardin des Plantes. La jeune femme pleurait et poussait des plaintes. Il fallut bien que Toncle et la tante quittassent un instant leur merveilleux rêve et vinssent au chevet de Tagonisant. Vicq d'Azyr, atteint mortellement cette fois, se défendit au moins dix jours contre le mal tenace. Enfin, le 20 juin suivant, la fièvre le terrassa. Dans son délire, il voyait la malheureuse reine, pâle et tout échevelée, M. le comte de Buffon frisé à petites boucles et paré de dentelles comme à Montbard ; par devant eux, M. de Robespierre, en habit bleu à la française, un bouquet à la main, avançait muet, implacable et beau ; alors
la mort, que le malade avait repoussée en vain jusque-là, apparut, se mit du cortège ; Vicq d'Azyr Taperçut, trembla, eut un dernier râle et, comme étouffé, passa tout d'un coup.
Quand le vieux DaubentonetM°" Daubenton, accablés de douleur, regagnèrent, quelques jours après, leur Jardin des Plantes, Zélie les accompagnait. Et il fallait voir, la pauvre petite veuve, à quel point elle était pâle et comme elle tremblait, dans son voile de deuil...
La mort si prompte, si prématurée, de Vicq d'Azyr n'avait pas été sans frapper de stupeur et d'appréhension son compagnon des heureux voyages de jadis, le jeune comte de Buffon. Depuis le commencement de Tan II, cet autre neveu des Daubenton ne vivait plus que dans les deuils. L*un après l'autre, il avait vu tomber ses maîtres et ses amis : d'abord c'avait été Gondorcet, tué par le poison ; en germinal, à côté de Danton, de Lacroix et de Desmoulins, c'avait été le spirituel biographe de son père, le témoin de son mariage avec Betzy, le doux et charmant Hérault de Séchelles. Le bourreau, frappant toujours dans les rangs des siens, avait pris Malesherbes et saisi Lavoisier ; plus près de lui encore était tombé Vicq d'Azyr. Et voilà maintenant qu'à côté du vieux Daubenton, parmi ceux qui portaient encore haut la tête, le
jeune comte de Buffon restait à peu près seul I Officier distingué, militaire de valeur, Buffonnet, soit habileté, soit patriotisme, avait accepté de mettre son épée aux ordres de la Convention. De major au régiment d'Angoumois,il était devenu lieutenant-colonel au 9® régiment de chasseurs à cheval (ci-devant Lorraine) ; de là, il était passé au 58® régiment (ci-devant Bourgogne); enfin, donnant une satisfaction plus grande encore au régime qui s'imposait, il avait sollicité un commandement dans la garde nationale, à Montbard d'abord, son pays natal, à Paris ensuite. De tels services rendus à la cause de la Révolution paraissaient devoir le protéger toujours ; enfin le nom qu'il portait, honoré par beaucoup de Conventionnels à l'égal du nom divin de Jean-Jacques Rousseau, semblait lui être une protection plus puissante encore auprès du pouvoir.
Un testament, qu'on a retrouvé depuis et que Buffonnet écrivit, au début de 1794, en faveur de sa femme, témoigne assez que le fils deBuffonne s'abandonnait pas tout entier, malgré ces raisons favorables, à un espoir extrême. Et Betzj% cette Belzy Daubenton, que M. de Lescure, avec tant de raison, appelle «une femme adorable et adorée, due au divorce » et qui, dit-il, « réparait les torts de la première épouse et faisait, avec
tant de dévouement, bénir des liens jusque-là maudits », la jolie Betzy elle-même n'avait pas été sans faire part plus d'une fois à sa tante, M""^ Daubenton, de son anxiété en tout ce qui touchait Buffonnet *.
M'"' Daubenton, que le malheur de Zélie avait laissée brisée, ne pouvait pas concevoir, dans sa native bonté, que la seconde de ses nièces, que sa chère Betzy fût frappée à son tour d'un malheur égal. Mais le malheur, qui semblait, dans ce temps-là, accompagner dans Tombre tous les pas des êtres, ne faillit pas à sa mission ; il n'épargna pas plus le pauvre Buffonnet qu'il n'avait épargné Vicq d'Azyr. Seulement ce n'était plus en prairial ; ce fut en messidor qu'il vint frapper au cœur celui que semblaient devoir protéger tant de raisons si hautes.
Le jour que cela survint, tout, dans le Jardin des Plantes, frémissait dans la lumière et vivait dans le soleil. Les oiseaux de TAsie ou de l'Afrique chantaient dans les volières ; des buissons des rosiers, des touffes des œillets et des résédas montaient des parfums ; des hommes, mais surtout des femmes et des enfants, s'éloignant des redoutables événements dont les autres quartiers de la ville étaient le théâtre, emplis-