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Buffonnet demeurait 9, rue Matignon

MADAMK D\UBENTON ET SA FAMILLE 225

ce qu'elle savait mieux, c'est qu'au bout de tout cela était, pour son époux, la plus horrible des morts...

Celle-ci vint, pour Bu^onnet, le 22 messidor. L'héritier de l'un des plus grands noms de la science et des lettres monta, ce jour-là, d'unpas ferme, sur l'échafaud élevé à la place de Vincennes (barrière du Trône). La tête haute et, malgré les larmes, le regard plein d'assurance, il se tourna un instant vers le peuple et dit, d'une voix forte, à la foule qui allait le voir mourir : « Citoyens, je me nomme Buffon ! » Mais ceux qui étaient là ne semblaient pas plus savoir ce qu'était BufTon que ce qu'étaient Roucher et André Chénier *...

Au Jardin des Plantes, sous le toit des Daubenton, il y eut désormais deux veuves inconsolables : Zélie et Betzy. Toutes deux étaient jeunes, toutes deux, à travers les voiles et parmi les sanglots, étaient belles, plaintives et intéressantes. M""^ Daubenton, leur tante, en les voyant si douces et si malheureuses, en contemplant son mari si vieux et si cassé, maintenant accablé de chagrins et d'ans, pensait à elle-même, à l'a-

1. « Longtemps on a pu voir, écrit à ce propos Humbert-Bazile, dans le chœur de la chapelle du couvent de Picpus, près la barrière du Trône, gravé en lettres d'or sur des tables de marbre le nom de Buffon mêlé à ceux de Roucher et de Chénior. »

venir possible qui l'attendait. Si ces furieux, passant un jour par le Jardin, apercevaient le Docteur Daubenton, Tami fervent, l'ami ancien des Buffon, et par cela même suspect ; s'ils venaient Tarracher de ses bras et si, malgré ses cheveux blancs, parmi les épées et parmi les piques, ils l'emmenaient au Luxembourg ou aux Madelonnettes !

Mais cela n'advint pas ainsi qu'elle l'appréhendait : l'horreur d'un tel meurtre ne vint pas s'ajouter à l'horreur des autres. Devant ce vieillard si paisible et si tendre, à l'expression douce, qui, de ses longues mains blanches, empaillait des bêles et, dans de grands herbiers, assemblait des fleurs, les fureurs et les haines, désarmées, fléchirent. Il fallait toutefois que Daubenton répondît de son civisme. Devant la section des Sans-Culottes, « quelques gens sensés, qui se mêlaient aux furieux dans l'espoir de les contenir, écrit alors Guvier, le présentèrent sous le titre de berger, et ce fut le berger Daubenton qui obtint le certificat nécessaire pour le directeur du Muséum national d'histoire naturelle» ^

1. « Appert que, d'après le rapport fait de la société fraternelle de la section des Sans-Culottes sur le bon civisme et faits d'humanité qu'a toujours témoignés le berger Daubenton, l'assemblée générale arrête unanimement qu'il lui sera accordé un certificat de civisme. > Copie du certificat de civisme de Daubenton (section des Sans-Culottes).

A ces tins, le jour de la cérémonie, le cinq de la première décade du troisième mois de la seconde année de la République française une et indivisible, le berger Daubenlon prit rang dans la section ; « le président, suivi de plusieurs membres de la dite assemblée, lui donna l'accolade (sic) avec toutes les acclamations dues à un vrai modèle d'humanité... »

Hélas ! le pauvre vieux Daubenton n'en dedemandait pas tant. Berger ! certes, il l'était toujours ; mais les brebis qu'il conduisait dès lors, de sa houlette fleurie toute parée de crêpe sombre, n'étaient plus les mêmes que jadis, audessus de Montbard, dans les champs de Gourcelotte, il défendait des loups I Celles qu'il menait maintenant, d'unpas tremblant, etne pouvait plus qu'à peine défendre du malheur, c'étaient de pauvres femmes ; elles étaient en deuil, ne portaient plus de bas bleus, de chapeaux de jardin et d'écharpes d'azur ainsi que dans les temps heureux 1 Et c'étaient Betzy,Zélie et Marguerite !

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