APRÈS LA BATAILLE DU MANS
Le souvenir des idylles, la paix des champs, le charme des fleurs, le passé tendre et lointain s'effaçaient alors dans le temps inexorable ! Gomme tout cela, dans la brutalité de l'heure, avait peu de durée, s'accordait mal au présent funeste 1 Le crépitement de la fusillade et le roulement du tambour, en s^éloignant de plus en plus, en se fondant dans l'air chargé de plain-
tes, diminuaient Thorreur nocturne ; mais, à mesure que se fondaient ces bruits, que rien ne semblait plus battre du cœur de la ville, une bourrasque nouvelle, qui gémit dans le foyer, souleva les flammes de l'àtre. Au même instant la porte s'ouvrit. Savary, revenu de sa mission, se porta au-devant de la table où son chef, accoudé, suivait, à la lueur du flambeau, sur le plan ouvert, son rêve intérieur. Marceau leva la tète et vit, tout trempé de pluie, maculé de boue S l'adjudant-général. En phrases coupées, hachées,que la précipitation du retour rendait fébriles, Savary, debout devant Marceau, disait toute la hâte qu'il avait mise, avec l'adjoint Nicolle, Vidal, lieutenant-colonel des hussards, à se répandre partout dans la ville, à ramener les troupes, calmer la fusillade et permettre enfin aux derniers « brigands », tout mourants de faim, de froid et de frayeur, de chercher asile hors des murs.
— Au moins, demanda Marceau, qui craignait que la victoire républicaine ne fut souillée du sang des prisonniers, as-tu vu Westermann ? Lui as-tu enjoint de poursuivre coûte que coûte,
1. « Il faisait très froid, il pleuvait assez fort ». Kléber, Documents inédits publiés par MM. R. Vagnair et J. Venture (Paris, 1900).
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dans la direction de Laval, les brigands de Talmont et de la Rochejaquelein ?
Savary s'inclina. Il avait donné l'ordre. Et maintenant Westermann, le dur bourreau militaire, l'homme de fer et de sang qui n'a jamais su ce que c'était que la pitié, caracolait, suivi de ses hussards, à la poursuite des derniers bataillons de Vendéens. Délivrée de la présence du plus terrible de ses vainqueurs, la ville, dévastée par les balles et par le feu, enveloppée dans le silence et dans la nuit, allait pouvoir enfin s'assoupir jusqu'à l'aube. Mais qu'il était temps, grand Dieu! qu'il était temps ! Sans Tordre du général en chef, l'armée républicaine, d'un bout du Mans à l'autre, allait exterminer tout dans les ténèbres. Déjà les ruisseaux de la Grande-Rue qui conduit à la Place des Halles étaient grossis de sang ! Et place de l'Eperon, place des Halles ce n'étaient plus que ruines, chevaux abattus, voitures renversées, foyers mal éteints, cadavres I Et partout des blessés se traînant sur les mains, demandant en vain un asile et du secours, partout des ombres haletantes, craintives, fuyant éperdument sous la pluie, dans la bourrasque et dans la mort !
En écoutant le récit de Savary, Marceau, comme si le deuil de la guerre l'eût enveloppé de son voile, semblait, de sa main levée, ré-
pudier l'horreur du fratricide ; mais, en ces heures terribles où rien d'humain n'habitait plus dans la patrie, oii la patrie, ellemême, ne devait de survivre qu'à la mort de ses enfants, le premier devoir était d^écraser l'insurrection, de porter partout le glaive et le feu vengeurs. Le nombre des femmes, des enfants, des vieillards sauvés après le combat par les républicains, notamment par les grenadiers d'Armagnac et d'Aunis, attestait assez la pitié de soldats qui venaient de voir, dans le carnage, tomber dix mille des leurs. Ainsi, devant INIarceau, l'affirmait Savary. Est-ce que Vidal n'avait pas, au mépris de sa vie, aidé à sauver Bernée et d'Autichamp ? Est-ce que lui-même, Savary, n^avait pas, tout à l'heure, conduit en lieu sûr M"" Boguais, d'Angers, et ses trois filles ? Quand la pauvre M"' de Lescure, suivie de son fidèle Bontemps, s'était échappée du Cheval-Blanc et, son petit enfant tout grelottant entre les mains, avait traversé, en courant, la grande place où la bataille durait toujours, les fusils s'étaient détournés d'eux-mêmes de leur but vivant !
— Ah ! puissent-ils, songeait le général perdu dans ses pensées, se détourner toujours de la poitrine des femmes et du cœur des Français î
Mais, à ce moment même, Marceau et Savary, arrachés à leur méditation, se dressèrent, écou-
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tant comme un grand tumulte. Une lutte obscure, qui mêlait des êtres, semblait se rapprocher d'eux ; un bruit d'armes, d'appels, de cris emplis. sait en même temps la nuit ; et, sous une poussée muette, la porte, ébranlée, céda. Des grenadiers entrèrent, amenant au milieu d'eux une jeune femme, vêtue de noir, qui voilait ses yeux de ses mains tremblantes. Un officier se porta au-devant de la captive, éleva la lanterne qu'il avait en mains ; la pièce entière s'éclaira d'une lueur blafarde, et c'était un poignant et pénible spectacle que celui de ces soldats en armes tenant leurs fusils, faces tragiques de paysans, martiales et volontaires, quelques-uns blessés, tous muets et sombres, et que cette ombre de femme, tremblante de peur, toute soulevée de sanglots.
— Citoyen général, nous t'amenons cette femme ; c'est une ci-devant noble, une « brigande », bien sûr ! Nous n'avons pas permis qu'on la fusillât ! Elle a demandé à voir le général en chef...
La prisonnière se tenait debout, maintenant, au milieu des soldats, les mains libres, le regard droit et fier. Marceau s'était avancé, très pâle et très doux comme il était toujours. A la lueur tremblante du falot porté par l'officier, il considéra la jeune fille qu'il avait devant lui et vit
qu'elle était brune, mince, les yeux étonnamment vifs, agrandis par les larmes. « Jamais, dit Kléber, qui Taperçut peu après, on ne connut femme plus jolie, ni mieux faite, ni sous tous les rapports plus intéressante *. » Dans la lutte qu'elle avait soutenue pour venir jusquelà, ses cheveux avaient coulé en une torsade sombre. Marceau était ému de penser à toute la force que cette jeune fille, poussée par sa douleur, avait dû déployer pour vaincre tant d'obstacles, et, malgré tous les dangers, atteindre au grand espoir qu'elle mettait en lui. Si jeune et si frêle, seule et sans protection, comment avait-elle pu se trouver dans la ville au moment du combat ?
D'une voix secouée de sanglots, elle dit qu'elle était de Montfaucon, qu'elle avait fui devant les deuils de la guerre. « KUe ajouta qu'elle avait perdu sa mère et son frère sur la route ; qu'elle croyait qu'ils avaient péri... ^ » Elle confia que son but était de gagner Laval, et, de là, Nantes, où demeurait sa tante... Elle ajouta que jamais, ni au Mans ni ailleurs, elle n'avait pris les armes contre la République,
— Votre nom, citoyenne ?