Récit de Savary
— Oai, général, Nicolle, mon adjoint.
— Fais-le venir...
L'adjudant-général allait s'éloigner ; mais,d'un
mot, le général en chef le rappela encore :
— Mon cabriolet a-t-il été amené avec mes bagages ?
— Oui, général, le cabriolet et le cheval aussi.
— Tant mieux, qu'on attelle Tun à l'autre... '. L'adjudant-général s'était éloigné à peine que
Nicolle, son adjoint, entra :
— Voilà, dit Marceau en désignant M"^ des Melliers^ cette jeune citoyenne. Peux-tu, à la faveur de la nuit, lui faire, en voiture, gagner Laval ?
Bien que la route fût peu sûre, encombrée de fuyards, parcourue des derniers escadrons de Westermann, Nicolle assura qu'il ferait l'impossible pour gagner Laval.
— C'est bien, dit le général, vous allez partir à l'instant même.
Et, comme Savary rentrait, disant que tous les ordres étaient transmis, que le cabriolet était prêt, Marceau pensa qu'il fallait attester encore, par un sauf-conduit, le civisme de la jeune fille.
1. « Ce cabriolet appartenait à Marceau. C'était la seule voiture de l'état-major, dont personne ne se servait et qui n'avait d'autre destination que de procurer quelque secours en cas d'accident. » (Savary, Guerre des Vendéens et des Chouans contre la République française.)
D'une plume qu'il saisit sur la table, il écrivit, disant que c'était par force que « la citoyenne des Melliers, native de Nantes, demeurant à Montfaucon avait, lors du passage de la Loire, suivi Tarmée des rebelles ». Il affirmait que le désir le plus cher d'Angélique était désormais de vivre en citoyenne respectueuse de l'ordre et des lois.« Je âîecZare, ajoutait-il, ^we la citoyenne ci-dessus nommée s'est rendue de bonne volonté à mon quartier général, le 22 frimaire Van II de la République une et indivisible., » * » Puis, au bas, d'un trait net et décidé, il signa: le général Marceau.
Maintenant, M^'® des Melliers, les mains jointes, remercie ardemment : « Ah I qu'il eût été affreux de mourir si jeune... Elle n'oubliera pas qu'elle lui doit la vie... Sa reconnaissance !... Si les vœux d'une pauvre fille, orpheline et malheureuse, peuvent toucher son cœur... » Mais, dans le jeune général, ému l'instant d'avant, reparaît le chef militaire :
— Partez, maintenant, citoyenne... partez, le temps presse... partez de suite...
En effet, la lumière qui vacille au flambeau consumé pâlit déjà devant le jour qui va naître.
1 . Cette pièce est conservée aux Archives départementales de Laval.
un jour froid, terne et pluvieux de frimaire. Il n'y a pas un moment à perdre !
A présent le général est seul, seul avec sa conscience, et, dans le sommeil de ce palais conquis, il entend les pas lents de la prisonnière en marche. Est-il temps au moins? Des envieux, dans l'ombre, épient ses actions. Ah! si l'infâme Turreau, un jour, pouvait savoir ! Il l'accuserait de faiblesse, écrirait à la Convention, le ferait, par elle, décréter d^accusation... De quelles rudes angoisses il est troublé alors 1 Cette jeune fille, cependant, pouvait-il la livrer? Ah ! la guerre n'est pas si cruelle 1 Et, dans le froid silence, il écoute... Et son cœur bat avec angoisse... Dix-huit ans ! Deux ans de moins que Constance Maugars... Et quel courage !... Elle était venue à lui, du fond des ténèbres et de la mort, parmi les soldats et les prostituées... Elle avait de beaux yeux sombres. .. Elle le regardait avec autant de crainte et d'espoir que si, dans ses deux mains, il eût tenu le soufûe tiède de son cœur denfant... La seconde fois en sa vie semblait le toucher l'amour ; mais c'était le sombre amour baigné dans les larmes. N'en con> naîtrait-il point de moins farouche el de plus beau ? Ses jours, encore si tendres^ seraient-ils consumés dans un tel labeur? S'immolerait-il lui-même, sans pensée d'espoir, à son destin
LE GÉNÉRAL MARCEAU ET m"° DES MELLIERS 275
civique ? La gloire, en le louchant, avail-elle voulu le dominer à jamais ? Il était tout à elle, à la Patrie et à la Républque. Son cœur, qu'avaient pu amollir les sanglots d'une femme, il ne devait plus battre que de l'idéal austère...
l'entrée dans LAVAL
« Des chefs, des marquises, des comtesses, des prêtres à foison, des canons, des caissons, des carrosses, des bagages de toute espèce, un nombre considérable de fusils, tout est tombé en notre pouvoir, et des monceaux de cadavres sont les seulsobstaclesque l'ennemi oppose à lapoursuite de nos troupes. » Ainsi, au lendemain même de la défaite des Vendéens, avaient écrite à la Convention, les deux représentants Prieur et Bourbotte. Et cela était si vrai, il y avait si peu d'exagération dans ces paroles que la cavalerie de Westermann, qui avait poursuivi les fuyards au delà de Ghassillé, sur la route de Laval, incapable d'avancer dans un tel désordre^ brusquement, tournant bride, s'était repliée sur le Mans. Jamais déroute d'armée n^offrit, plus que celle-
là, de désarroi ; aucune ne fut plus meurtrière et ne dura plus longtemps. Durant quinze heures d'une nuit et d'unjour sans nom, c'est-à-dire depuis l'investissement du Mans par Kléber jusqu'au midi du lendemain, ce fut un tohu-bohu effroyable, un mouvement mêlé, indescriptible, d'hommes, de femmes, de blessés, de chevaux, cherchant, éperdus, sur tous les chemins, à tous les carrefours, une issue et la délivrance.
A Textrémité de la rue Montoise, à l'auberge de la Croix d'or^ près la porte du Mans, deux routes se croisent. Beaucoup, dans l'épouvante et dans la nuit, harcelés par le galop des esca- , drons qui les poursuivent, au lieu de se diriger \ du côté de Laval, s'engagent dans la direction d'Alençon^ de Mayenne. Erreur funeste 1 Au retour, près de la Croix d'or, ceux qui n'ont plus la force de courir ou de maintenir leur monture succombent, épuisés, dans des embuscades.
Alors, depuis le Mans jusqu'à Laval, la route, encombrée de mourants, de blessés, de malades de toutes les sortes, n'est plus qu'un charnier abominable.Le représentant Garnier (de Saintes) qui passa le lendemain, avec l'armée des bleus, sur cette chaussée de misère, écrit que « dans l'espace de quatorze lieues de chemin il n'y a pas une toise où il n'y eût un cadavre étendu ». Peu après Ghassillé, là où la Vègre passe, des
gens égarés, trompés par le brouillard, tombèrent dans la rivière et, le soir du 14, M"^ de Lescure vit une Vendéenne, écartée de la route, couler avec son cheval dans Teau d'un moulin. Elle-même, M^^. de Lescure, faillit choir vingt fois de monture avec son enfant. « La route était, dit-elle, couverte de pauvres gens, qui, accablés de lassitude, s'endormaient dans la boue sans songer même à se garantir de la pluie... La faim, la fatigue, les souffrances avaient tellement abattu tout le monde qu'un régiment de hussards aurait exterminé l'armée vendéenne * >.
Celle-ci, aiguillonnée par le danger, sans tenir compte du nombre des malheureux vaincus par la souffrance qu'elle abandonnait à sa suite aux représailles républicaines, franchit en hâte, sous la poussée de M. Henri, l'espace qui la séparait de Laval. Et cette manœuvre du désespoir s'accomplit avec tant de promptitude que Marceau, qui s'était, sur la même route, avancé jusqu'à Vaiges avec son état-major, le soir même du 14 décembre, écrivait de son bivouac au général Gommaire, commandant de Saumur :
€ L'ennemi, battu, chassé et mis en déroute au Mans, fuit si rapidement que, malgré toute la diligence possible, il est à dix lieues de nous. Notre cavalerie le poursuit! »