‹ Portraits de sentimentChapitre 35 sur 42 · Mabqdise de la Roche JAQUELEIN : Mémoires · texte numérisé non relu

Mabqdise de la Roche JAQUELEIN : Mémoires

Tandis qu'il écrit cela, au-devant d'un àtre fumant, sous le plafond noirci d'une auberge, accoudé sur une table où les paysans mangent à l'ordinaire, il entend le lointain galop des hussards, le cliquetis des sabres et, s'atténuant doucement avec la distance, le commandement impérieux de Westermann et de Kléber.

Dans ce pays de Laval, coupé de rivières, semé de villages, de fermes, où les coteaux, les boqueteaux, les haies, les enclos mal joints de pierres autour des champs ménagent autant de refuges et d'embuscades, il sait bien que c'est la guerre de pièges, les combats de ruse, toute la duplicité d'une nature complice assurant l'homme d'impunité, aidant son audace et ménageant sa retraite, avec bonheur, dans la campagne. Aux confins du Maine, non loin des marches, si proches, d'Anjou, de Bretagne, mille éléments se mêlent, tous complices dans la résistance, hostiles à cette armée qu'il commande et qui soufiTre elle-même d'une victoire qui Taccable. A Laval il savait bien (car rien de la précision des faits, malgré le bouillonnement des idées, n'échappe à cette tête ardente), il savait bien que Jean Chouan était venu joindre Talmont avec quatre cents Manceaux ! Laval, c'était, avec Bourgneuf, le fief de Gottereau I De Laval^ Gathelineau était parti, prêchant la guerre des

LE GÉNÉRAL MARCEAU ET m"® DES MïïLLlEKS '119

paroisses ! Et, de tout le territoire entre Vitré et Ghâteau-Gontier, de tous les bois, de tous les villas^es, les chefs des paysans, armés de fusils, parés de cocardes et lestés de poudre, à chaque instant paraissaient dans les bourgs, pénétraient dans les maisons, entretenaient la lutte obscure el permanente où s'usaient les forces des régiments.

Ménager de la vie de tant d'officiers, de tant de soldats qui lui sont chers, le général en chef songe qu'il serait fou d'immoler, dans de nouvelles rencontres, ses légions fatiguées de succès qui font faiblir leur force et fléchir leur élan ; mais le séjour dans un département si nettement attachée Tennemiest peut-être plus périlleux encore. Ce qu'il faut donc, pour éviter toute reprise de la guerre, surtout pour empêcher rétablissement des Vendéens dans la Mayenne, c'est poursuivre sans relâche, c'estpoursuivre sans trêve ce fantôme d'armée qui n'a plus que des fantômes de chefs et, par l'incessante hostilité des armeSjl'obliger de céder, de mourir et de disparaître. Dans la salle d'auberge, tout enfumée,toute grise, dont les vieux bahuts, criblés de balles et de coups de sabre, semblent porter eux-mêmes la blessure de la guerre, entrent les estafettes, les courriers, qui se succèdent d'heure en heure apportant vers Marceau, depuis l'avant-garde allant vers Laval

jusqu'à l'arrière-garde à peine sortie du Mans le rythme un peu fiévreux, le battement humain de l'armée en marche. Et Jà, parmi les dépêches, accoudé sur des plans et des proclamations, dans le désordre d'un bivouac improvisé, le jeune général reçoit un à un les avis de ses lieutenants; avec un sang-froid admirable, une précision extrême, il répond à tous, donne ou corrige des ordres et, sans négliger le détail de son commandement, ne cesse d'envisager l'ensemble et de considérer le plan définitif de son action. Par Tilly, par Muller,par Westermann, par Chabot, par Kléber, par tous ceux qui commandent à toutes les fractions de ce grand corps, il sait que la retraite ennemie se précipite, qu'elle s'accélère et que, dans l'atîolement et dans la terreur, les Vendéens ne pensent plus qu'à reculer jusqu'aux bords de cette Loire si funeste à tant de leurs exploits. Alors, avec ce rapide coup d'œil et cette décision prompte qui font le grand général, Marceau pense que c'en est fait de lui, de la victoire et de Tarmée si l'adversaire rencontre, dans des territoires qui lui sont connus, la facilité de se reformer pour la guerre.

L'ennemi, écrit-il à Gommaire, n'a fait que traverser la ville de Laval : on m'annonce qu'il se porte sur Ghâteau-Gontier et qu'il doit y coucher cette nuit. On

dit aussi qu'il a dessein d'aller à Ancenis pour tenter encore une fois le passage de la Loire En tous cas, mon cher camarade, il est à propos de donner promptement l'ordre à Boucret de marcher sur la rive gauche de la Loire, de manière à suivre les mouvements de l'ennemi et à s'opposer à ses projets, soit sur Saumur, Angers, Ancenis ou même Nantes...

Tandis qu'il écrit, c'est toujours, sur la route, la cadence des régiments, le mouvement des baïonnettes, le roulement sourd des tambours. Traînés par les montures et poussés par les artilleurs, les canons, à leur tour, passent en un heurt de bronze. Par les petits rideaux sales, les vitres étroites des fenêtres, Marceau, tiré de sa méditation, voit les gueules d'airain béantes, les affûts poudreux sauter sur les pierres, osciller, rouler et rebondir du sol. Le fracas de la guerre, avec sa voix terrible, descend à nouveau dans son cœur et, tandis qu'il vient d'achever sa lettre au général Gommaire et de tracer le nom de cette ville de Nantes qu'il sait l'objectif des Vendéens, il tressaille tout à coup ; car dans le bruit, dans le mouvement, dans la poussière et dans le soleil, il vient brusquement de voir passer le cabriolet où, derrière la silhouette de l'adjoint Nicolle, il a deviné le fin profil, la torsade de cheveux sombres et les yeux infiniment doux et attendrissants de M^^^ des Melliers. Il

comprend alors, d'un trait, la tactique de Nicolle : au lieu de précéder Tarmée et de s'aller jeter dans l'ennemi, l'adjoint s'est arrêté dans Vaiges ; maintenant il repart, file à toute allure, va rejoindre, à Tavant, la division de Kléber. Avec elle, protégé par ses armes, il entrera dans Laval, cherchera pour la jeune fille ce refuge que Savary affirme pouvoir lui ménager « chez une femme qui promet de lui prodiguer ses soins * ». Mais qu'au moins, guidée par le désir de revoir sa sœur et sa tante, de retrouver un asile plus sûr, Timprudenle n'aille pas franchir Laval, n'essaie point de se porter sur Nantes par Châteaubriant ! A Nantes, où, par ordre, il vient d'envoyer le général Boucret, il sait trop que, depuis la domination de Carrier, c'en est fait de la jeunesse, de la beauté, de l'amour 1 Là, plus rien de ce qui fait le charme de la vie ne trouve grâce aux yeux du proconsul. Angélique, comme les autres, si le sort la conduit dans cette région, périra de faim et de froid dans les prisons ou sera jetée vivante dans les eaux de la Loire.

A cette affreuse image si peu digne de son cœur, dans cette possibilité qui colore de honte

1. Savary : Guerre des Vendéens et des Chouans contre la République française (Paris, 1824-1827).

U: GÉNÉRAL M ARClilAU ET m"® DES MI'LLir.HS 283^

son front républicain, le général en chef songe qu^il n'a que trop tardé à se rendre lui-même à Laval. Le salut de Tarmée, autant que celui d'Angélique, lui commande de se porter en hâte au plus près de l'avant-garde. A peine a-t-il pris cette décision que, d'un geste bref et prompt, il s'est dressé sous le plafond fumeux, abandonne aux soins de ses lieutenants l'achèvement de son rapport, sort de l'auberge sordide,se jette en selle et, suivi de son escorte, se porte au milieu des rangs des grenadiers d'Armagnac et d'Aunis. Les rudes soldats que revêt encore l'habit royal, l'équipement usé des vieilles compagnies, s'écartent avec empressement, tandis que, sanglé dans son bel uniforme de hussard, lui les domine de sa taille charmante et de sa vive allure. Er, tandis qu'il caracole ainsi, si âer en même temps que si familier au milieu d'eux, tous le reconnaissent, tous l'admirent et le saluent.

Braves grenadiers I Marceau les contemple. Ce sont les mêmes qui, lavant-veille, dans les bois de Pontlieue, vers la Tour-des-Fées, agitaient leurs shakos à la pointe de leurs armes et criaient : « Vive la République I )> en se réjouissant de penser que le fusil d'un Chouan n'avait pas atteint le cœur d'un héros ! Mais, depuis ce moment tragique, que d'instants, cent

fois plus terribles encore, ils avaient vécus ensemble ! Que de chocs, que de combats, et, dans la nuit épaisse, sur la place du Mans encombrée des cadavres de leurs camarades, que d'assauts farouches ils avaient menés, conduits par ce jeune homme, contre Tennemi le plus tenace et le plus rude qu'on connut jamais ? Maintenant, la victoire, achetée par tant de sacrifices, les avait rendus plus recueillis, plus graves ; la fatigue d'un efTort surhumain les maintenait dans le silence et, dans leurs durs visages, coupés par les lames des sabres ou brûlés par la poudre, ne semblaient plus vivre que les yeux ardents emplis du rêve de vaincre et de ridée de la patrie.

A l'avant, tout à Pavant des deux vieux régiments d'Aunis et d'Armagnac, le général, cidevant comte de Tilly, maintenait, en allant au trot, la longe de son cheval. A la vue de Marceau, qui venait de l'atteindre avec les hussards de sa suite, il tira Tépée, l'éleva en façon de salut et le général en chef, répondant en hâte, passa tout d'un trait, enveloppé de poussière. Il allait si vite, et ceux qui le suivaient allaient si vite aussi, que les fers des chevaux étincelaient seuls en frappant les pierres et qu'au-dessus du tumulte et de l'emportement des montures, les plumets des shakos tricolores, élevés dans le

soleil, semblaient des fleurs vivantes et comme animées !

C'est dans une maison, qu'on dit être celle de M"" Leclerc * que l'adjoint Nicolle, aussitôt son entrée à Laval, amena, sur l'indication de Savary, W^' des Melliers. Cette demeure, d'aspect assez claustral, ne s'ouvrait sur la rue que par une seule porte, et les deux fenêtres de la façade, soigneusement fermées, munies d'épais rideaux, ne permettaient pas, à ceux qui passaient, de jeter dans l'intérieur un regard indiscret. Là, dans cette voie de la ville assez détournée, rien ne parvenait des bruits du monde. Seul, aux heures des offices, le tintement des cloches de la cathédrale et de Saint-Vénérand pénétrait, mais comme assourdi, dans cette habitation sévère entourée de jardins, de couvents et sur le seuil de laquelle le flot de la guerre civile, soulevé par la Vendée ou par la République, semblait ne venir battre que pour expirer. Jadis, sur le pavé moussu de cette rue paisible allaient et venaient encore, aux jours de gala, les carrosses armoriés menant chez M. de Talmont les gens d'église, d'épée, de robe et com-

1. « Suivant un auteur de Laval (Théodore Perrin, dans son livre, les Martyn du Maine), cette maison aurait été celle de M"» Leclerc. » Henri Chardon : Les Vendéens dans la Sarthe.

286 PORTRAITS DE SENTIMLNT

munémeiit tous ceux qui entretenaient avec le château des relations de courtoisie ; mais, depuis les jours sombres de la Révolution, les carrosses, détruits pour quelques-uns et, pour quelques autres, partis pour l'émigration, ils ne montaient et ne descendaient plus, dans Tapparat de leur attelage, le miroitement des armoiries, l'allure pompeuse des valets poudrés, cette voie ancienne, tortueuse et noble qui gravit la ville, au-dessus de la Mayenne. Et, pour Antoine-Philippe de la Trémoiile, prince de Talmont, dernier descendant d'une maison illustre, devenu général de la cavalerie vendéenne, il partageait avec M. de La Rochejaquelein le sort des royalistes et, perdu dans la débandade, fuyait à ce moment devant Tenvahisseur. Encore n'était-ce pas là le plus terrible de ses chagrins ; mais ayant, peu de journées après, offert de prendre le commandement en chef de Tarmée en déroute, cet officier, qui s'était jeté avec tant de frénésie dans la cause royale, eut la douleur de se voir préférer, dans les conseils de son parti, le général Fleuriot de la Fleuriaye. Dans une extrémité aussi douloureuse, il crut qu'il était de son devoir de s'éloigner de compagnons qui n'acceptaient plus les services de son épée, changea ses habits contre ceux d'un meunier et vécut errant, de village en village. C'est une fille d'auberge,

LE GÉNÉRAL MARCEAU ET m"^ DBS MELLIERS 287

dout il avait sauvé le père au passage de la Loire, qui commit l'imprudence de le reconDaître. Arrêté aussitôt, le prince fut conduit à Fougères, puis à Ptennes et, de là, à Vitré. Condamné à mort par une commission militaire, on l'amena à Laval, et ce fut aux portes de son château qu'on Texécuta, dans le mois même de son arrestation.

Mais le récit de telles actions, encore que cette dernière suivît le dénouement de l'aventure d'Angélique, ne parvenait qu'adouci, diminué, restreint par la prudence, au sein de cette denieare assoupie de vieille ville. Tant de mousse verdissait maintenant les dalles du seuil, tant de grilles, tant de rideaux fermaient dès lors les ouvertures qu'on pouvait croire que rien de Thorreur du meurtre et du déchirement des partis ne pût atteindre jusqu'à la quiétude des paisibles habitants de celte maison. Là pourtant, malgré le calme apparent, sous la sérénité d'habitudes quotidiennes demeurées toujours les mêmes, il semblait bien que les mouvements de Ja vie, modérés par la crainte d'attirer de trop près l'attention, se fussent réduits à leurs nécessités les plus impérieuses. Et, chez M""' Leclerc, la « citoyenne » Leclerc, ainsi qu'on l'imprimait dans les sections, à la veillée du soir autant qu'au repos qui suivait le repas du matin, ne s'accom-

plissaient plus, dans l'appréhension des événements qui se précipitaient, que deux gestes presque rituels tant ils étaient conformes à ceux que la tradition impose dans cette cité : celui du chapelet qu'on prend avec la prière et qu'on égrène avec les noms des morts ; celui du fuseau que possèdent, avec le rouet, dans leur habitation, depuis les temps anciens de la comtesse Anne, toutes ces fières fileuses : les dames de Laval. D'abord les doigts de M^^* des Melliers, engourdis par le froid, serrés par la douleur, ne se reprirent qu'avec embarras à ces exercices qu'ils avaient connus dans l'enfance. Le rouet, dont la bobine chante sous l'action du chanvre, parut insipide à ces mains qui ne connaissaient plus le bonheur d'aucune étreinte et, pour le chapelet, dont les lourds grains ressemblent à ceux des prunelliers de son pays. M"' des Melliers ne savait jamais, dans la mortelle angoisse qui ne cessait de l'étreindre, si sa mère et son frère étaient parmi les morts et si leurs noms chéris devaient venir s'ajouter à ceux que M""' Leclerc citait au benedicite. Malgré la paix conventuelle étendue dans l'habitation, l'enveloppement du silence qui pesait sur elle, il semblait que la jeune fille, aux tremblements presque convulsifs qui la saisissaient par instants, n'eût pas dépouillé complètement la mémoire des évé-

nements qui Tavaient frappée. En vain M^^ Leclerc s'efforçait-elle à dire que ce n'était là qu'un hideux cauchemar, que des temps meilleurs allaient commencer, la malheureuse Angélique ne parvenait qu'avec peine à se ressaisir et dans sa douleur, elle en revenait sans cesse au récit de la nuit inoubliable. Alors, son charmant visage s'animait de tout Téclat de la honte et de l'épouvante, ses yeux se baignaient de pleurs, et c'était d'une voix entrecoupée de plaintes et de sanglots qu'elle redisait sa course dans la ville en armes, qu'elle retraçait avec tous les détails de Thorreur les effets foudroyants de la guerre. Sa fuite sous les balles sifflantes, au milieu des barricades, des embuscades et des patrouilles, à la lueur des torches, au reflet de l'incendie, sa recherche à travers les rues, son appel au seuil des prisons ; elle n'omettait rien de ce qui pouvait fixer les moments principaux de ce jour. Etsurtout, elle disait l'effroi qu'elle avait ressenti la veille encore, cachée au fond du cabriolet mené par l'adjoint NicoUe, à considérer, sur toute la longue route du Mans à Laval, les morts sans sépulture, les soldats frappés par le froid ou baignés dans le sang, les chevaux abattus ruant dans les brancards cassés des caissons et, des « brigands », des « brigandes » mourant de faim et de fatigue, épuisés par la marche et qui con-

sidéraient avec un œil farouche la cavalerie des deux généraux Westermann et Kléber avançant dans le silence et marchant dans le brouillard d'un matin glacé I Auprès des généraux républicains, auprès de Kléber et de Savary, M"* des Melliers n'avait rencontré que de la pitié et de l'intérêt ; mais, auprès du général Marceau, elle avait, disait-elle, trouvé plus encore : un accueil simple et respectueux, une générosité extrême et toute la commisération qui peut se concilier, dans une alternative aussi désespérée, avec la dignité et avec Thonneur.

Un rude battement de tambour, le roulement de Tartillerie parcourant la ville et l'hymne des Marseillais^ s'élevant tout à coup au-dessus des bataillons dont il semble être à la fois le tumulte et l'âme, retentissent à ce moment même. M"' Leclerc se dresse. Elle comprend que, cette fois, ce n'est pas seulement l'avant-garde. Une armée entière est entrée dans Laval ; et les Vendéens, complètement culbutés, décimés et meurtris, le cèdent une fois de plus à leurs vainqueurs. M"'' des Melliers, l'oreille tendue, le cœur qui bat, écoute avec un intérêt vraiment passionné ces rumeurs martiales qui, la veille encore, étendaient sur elle une menace de mort. Elle s'étonne que tant de bruits eifrayants puissent atteindre, sans la briser encore, jusqu'au fond de ce quar-

lier endormi, dans ce refuge claustral, au fond de cette maison de silence. Et voilà que sa main, à ce moment même, crispée sur sa poitrine, rencontre le sauf-conduit que le général en chef a signé pour elle...« Je déclare que la citoyenne ci-dessus nommée s est rendue de bonne volonté à mon quartier général, le 22 frimaire Van 11 de la République.., >

Tandis qu'elle s'efforce à retrouve!* tous les mots de ce papier qui doit, pense-t-elle, à jamais protéger sa vie, elle revoit le moment et elle revoit Tendroit : le général écrit à la lueur des torches, on prépare la voiture, elle entend les grenadiers qui s'éloignent avec leurs fusils et, du fond d'elle-même, avec ses sanglots, s'échappe, au départ, le cri de sa reconnaissance...

Mais ce tableau, que son esprit lui retrace d'une netteté vivante, n'est pas aussi fictif qu'elle le croit d'abord. En effet, tandis que son imagination, portée sur l'aile des cuivres, exaltée de la rumeur des tambours, revoit tout l'appareil guerrier, la maison de M"' Leclerc, le jardin, les couvents, la rue, le domaine entier de silence éclate à son tour de rumeur. Au coup du heurtoir, qui ne retentit tant de fois, dans ces dures années, qu'avec un bruit funèbre, l'hôtesse est allée ouvrir. Et voilà que, sur le seuil^ dans le

cadre des vieilles pierres et dans l'éclat du jour, paraît le général Marceau. A peine a-t-il fait un pas qu'à sa démarche lente et balancée, à sa timide allure, à toute l'hésitation qu'il met à entrer, à la noblesse de son maintien, Angélique, d'instinct, reconnaît que c'est lui. Tandis que ses jambes fléchissent et que, d'émotion, son cœur bat encore plus fort, que ses mains tremblent, que son front s'empourpre et qu'un désir de larmes, terrible et doux, commence à serrer sa gorge, la jeune fille le voit qui descend les marches, lentement s'approche, et, tout à coup, drapé dans son grand manteau militaire, n'est plus qu'à deux pas d'elle.

Pareil à la statue d'airain du dieu de la guerre, il se tient immobile et droit dans le respect, la main gantée posée sur le pommeau de l'arme ; seul, un sourire singulier, voilé de tristesse et d'admiration, communique à son regard et donne à son visage d'une beauté poignante quelque chose de l'image de la tendresse. A peine, malgré l'émotion, Angélique a-t-elle, sans faiblir, soutenu l'approche de Marceau que tout ce qui subsistait encore, en elle, de triste et d'accablé fond à la vue de cet homme jeune et fier qui, sans bassesse ni haine, accomplit, contre tout ce qui l'entoure, une mission implacable.

Un peu penchée en avant, surprise de sa di-

gnité, de sa grâce souriante et résignée, elle le contemple avec un trouble infini ; mais, dans un état qui la tient encore si proche du deuil et de Teffroi, ce qu'elle voit surtout comme en un miroir dans ces yeux adoucis d'un héros, c'est le printemps radieux de ses dix-huit ans, c'est Torgueil d'être belle, c'est la joie d'être libre, c'est le bonheur d'aller, sous le ciel de Dieu, sans remords ni crainte.

l'épisode de LAVAL

Ce que fut cette entrevue, dont tous ceux qui connurent ces faits témoignèrent dans leurs écrits*, nul ne put jamais bien le préciser; mais, ce qui semble au moins assuré, c'est que Marceau laissa M^^" des Melliers dans l'espérance. Munie du sauf-conduit que lui avait délivré, au Mans, le général en chef, Angélique se sentait

1. € M»i« Desmellicrs fut conduite ainsi à Laval... Marceau s'empressa de l'aHer visiter dans cet asile... » Savary ; Cbéti- NEAU-Joi.Y {Hist. de la Vendée militaire) nomme aussi Lava^ comme lieu de refuge de M"« des Melliers. Henri Chardon conclut : « Le 26 frimaire, Marceau quittait Laval, il ne revit jamais sa prisonnière. »

désormais à l'abri des attaques imprévues, des coups du sort. Placée pour toujours sous la protection de ce grand nom que craignaient les peuples, qu'adoraient les soldats, qu'elle-même avait appris si chastement à prononcer, elle pensait, dans sa naïveté d'enfant, dans son cœur ingénu de fille simple, que personne n'oserait jamais, dans Laval ni dans la République, renier rengagement que le général avait pris, si solennellement, vis-à-vis d'elle.

Hélas ! Il en est dans la guerre civile ainsi que dans la guerre étrangère : les grands capitaines, jalousés dans l'ombre, épiés dans leurs actions, suspectés dans leur triomphe, ne sont accompagnés que d'envieux qui cherchent à les perdre. Si purs, si nobles, inattaquables tous deux dans leur destinée, Kléber et Marceau n'échappent pas à cette loi commune. A peine ont-ils gagné ensemble la bataille du Mans, délivré Laval, précipité leur marche en avant sur Graon et Savenay, anéanti, par la plus habile des manœuvres, les forces les plus grandes des rebelles, que déjà des hommes, animés par cette sorte de ressentiment que les natures médiocres éprouvent près des caractères supérieurs, s'élèvent avec violence contre les généraux. L'incapable Rossignol, le stupide Turreau ne sont pas les moins acharnés à poursuivre, des exprès-

LE GÉNÉRAL MARCEAU ET m"' DES MELLIERS 295

sions de la haine et de Tenvie, les vainqueurs qu'ils détestent. Rossignol, aux yeux de qui Marceau n'est qu'un « petit intrigant », suspect aux patriotes, harcèle sans répit les représentants et la Convention de ses rapports calomnieux. Turreau, médiocre avocat devenu le plus mauvais des généraux, ne cherche que les occasions les plus basses de nuire à ses collègues. A Nantes, le jour où dans une fête républicaine, Houdet^ président de section, décide de remettre à Kléber et Marceau la couronne civique, Turreau s^élève avec colère contre une décision qui ralliait pourtant tous les suffrages : « Marceau et moi, dit alors Kléber, n'acceptons cette couronne que pour l'offrir à nos camarades et rattacher à leur drapeau I »

Tant de modestie ne désarma pas les intrigues, tant de simplicité ne put atténuer en rien la campagne furieuse menée contre Kléber et Marceau. Kléber, privé de son commandement, n'allait point tarder de tomber dans l'inaction et dans la disgrâce ; et, pour Marceau, dès les derniers jours de décembre 93, il se voyait dans l'obligation de remettre à Turreau le commandement en chef de cette armée qu'il avait conduite avec tant de vaillance à la victoire. Et pourtant, dit un historien de la Vendée qui rend hommage à ces deux héros, « ils avaient vaincu

la grande armée * » ! Pourtant, nul n'avait, autant qu'eux, porté aux « brigands » de coups plus terribles, nul n'avait plus fortement assuré la domination de la République sur cette partie de rOuest fanatisée par la guerre ! Et, malgré riiorreur des temps, l'humanité, la pitié n'avaient cessé de se concilier une seule fois, dans leurs actes, avec la rigueur de leur mission! « Ils n'avaient de sang royaliste ni sur leurs têtes ni sur leurs mains ^ » C'était un exemple unique, un fait isolé, mais sublime, que les autres généraux républicains attestaient eux-mêmes dans leurs rapports. Peu de temps après la défaite des Vendéens au Mans, leur déroute sur Graon et la Loire, Westermann, le dur, l'impitoyable Westermann, fera lui-même allusion, dans une lettre à la Convention, à cette mansuétude si peu commune à des vainqueurs. « On fusille sans cesse à Savenay^ écrit-il, car, à chaque instant, il arrive des Brigands qui prétendent se rendre prisonniers. Kléber et Marceau ne sont pas là ; nous ne faisons pas de prisonniers.., »

Mot cynique et cruel, mais vrai dans son horreur ! Là où ne sont plus Marceau et Kléber les factions les plus basses reprennent leur domi-

Page 1