APRÈS L^ÉPISODE DE LAVAL
A quelque temps de là, le général Marceau, se trouvait à Renues, en convalescence dans la famille des Leprestre, de Châteaugiron, ci-devant nobles qui, comme nombre de leurs pareils, avaient eu beaucoup à souffrir de Tordre louveau '.Les Leprestre n'avaient pas que deux îlies, dont l'une^ Agathe, devait être, par la mite, fiancée au général Marceau, mais encore in fils, Hippolyte. Poursuivi comme complice Témigrés, Hippolyte aurait pu périr dans la Révolution ; mais Marceau, touché de sa jeunesse, ntervint pour le sauver, le prit comme aide-deîamp. Le fils Leprestre se conduisit vaillam-
1. La baronnie de Châteaugiron était située à quatre lieues le Rennes. M"* de Châteaugiron descendait, dit-on, en droite igné de Descartes. Lorsqu'il y eut promesse de mariage entre il"* Agathe Leprestre de Châteaugiron et le général Marceau, 1™' de Châteaugiron la mère se montra favorable à ce projet ; 3 père, au contraire, fut, par esprit de caste, toujours opposé ces fiançailles.
ment au combat du Mans, se porta au plus fort du danger, suivit partout le général et tomba blessé en sa présence. Les jeunes gens, unis aussi étroitement dans la guerre, ne tardèrent pas à se rejoindre à Rennes, après cette bataille, de Savenay, qui fut, comme celle du Mans, si mortelle aux Vendéens.
Alors, dépité par l'opposition de Rossignol, poursuivi de la rancune de Turreau, amèrement déçu dans ses espérances, Marceau avait sollicité, de Bouchotte, un congé de santé, s^était retiré à Rennes auprès d'Hippolyte, et maintenant, vivait dans l'inaction, dans le découragement, dans rabattement de Teffort vraiment surhumain qu'il avait assumé dans cette campagne.
Dépassant toutes les prévisions qu'on aurait pu former pour l'avenir, avec enthousiasme, avec ardeur, avec des talents vraiment magnifiques dans la guerre, il avait pu, en une seule année, passer du grade de capitaine à celui de ' général en chef! « Il était jeune, plein d'intelligence, d'audace... », écrivait de lui, dans la suite, son ami Kléber.Et Kléber d'ajouter : «Plus froid que lui, j'étais là pour le contenir 1... » Mais cette sagesse, cette lucide froideur de Kléber ne faisaient qu'exciter au combat, aiguiser pour l'attaque le génie de Marceau !
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A un âge où d'autres ne sont encore qu'écoliers et ne font qu'imiter ceux qui les précèdent ce jeune général avait, par ses actions, franchi les limites permises à Thomme ordinaire. En un temps où l'art de vaincre, l'amour de la patrie et le mépris du danger soutenaient les bataillons, le nombre était grand déjà de ces jeunes chefs qui, par leur audace, obligeaient la victoire à se prononcer pour eux ; mais, de tous peut-être, celui-ci, par son âge encore si précoce, par son autorité dans le commandement, par la valeur d'une tactique qui déconcertait les vieux généraux, s'était, avec Kléber, imposé des premiers. Les vertus publiques et privées contrastant avec la dépravation souvent fatale au milieu des camps, une bonté qui s'exerçait même en faveur de l'ennemi, enfin une séduction vraiment délicate et qui venait de sa personne ajoutaient à tout ce rayonnement d'un héros. Par sa jeunesse, par son maintien, par sa grâce, Marceau exerçait, dans les temps les plus difficiles, une action vraiment bienfaisante et, par sa loyauté, par ses talents, il savait imposer à ceux qui méprisaient comme des crimes des qualités si belles. Le peuple, à qui rien n'échappe, dans les heures tragiques, de tout ce qui peut dominer dans les caractères, avait en quelque sorte adopté Marceau ; et cette imagi-
nation, ce souffle populaire ajoutaient si bien à son prestige, ils rélevaient si haut dans la gloire qu'on avait vu plus d'une fois, dans ces temps terribles, les hommes les plus farouches admirer chez lui tout ce qu'ils détestaient chez les autres.
On en eut bien l'exemple la fois où, durant la guerre des « brigands », Marceau vint à Paris et se présenta, en grand uniforme de général, au Comité de Salut Public. Là, dans ces salles du Comité, entre les murs sombres ornés de faisceaux, de trophées, de proclamations et de la fameuse devise : Liberté^ égalité, fraternité ou la mort, l'arme au poing, la main sur la pique, veillaient des sans-culottes, des gardes de la nation. A peine Marceau eut-il pénétré au milieu de ce public, si peu choisi pour l'aimer, que des murmures, des menaces même se firent entendre ; les « patriotes », montrant le poing, désignaient le général ; ils l'insultaient pour sa dignité, pour sa réserve si naturelle, si douce, et surtout pour son âge : — « Quoi 1 disaient les plus furieux, voilà ces freluquets à qui le Comité confie le soin de mener nos enfants à la boucherie ! » Et, c'étaient des sarcasmes, des cris de fureur et de haine à l'adresse d'un officier trop jeune et qui semblait peu fait pour la guerre. Bouchotte, le
ministre d'alors, pénétrait à ce moment au Gomité. Le bruit, les clameurs, les murmures l'attirèrent. — « Quoi 1 dit-il, est-ce à cause de ce jeune général ? » Puis, d'un ton amical, se tournant vers Marceau : — « Ah ! Marceau, dit-il, mon ami Marceau I » A peine eut-il prononcé ce nom que tous ces hommes, ces citoyens, qui avaient Tinjure aux lèvres, s^arrètèrent comme interdits ; l'expression de leur visage changea brusquement ; leurs yeux brillèrent d'enthousiasme et d'admiration ; leurs mains battirent 1 — « C'est Marceau 1 disaient-ils, c'est Marceau 1 » Et, en même temps, ils s'approchaient, ils le touchaient, ils parlaient de porter en triomphe cet homme dont, un instant avant, ils narguaient l'attitude et raillaient la jeunesse.
Une telle gloire, si pure, si haute, en un tel temps et pour un tel homme, était bien la plus belle ; mais Marceau aspirait à ce que cette gloire fût plus immaculée, plus idéale encore. N'avait-il pas dit, dans sa hâte d'actions nouvelles, après les grandes batailles du Mans et de Savenay : « Je ne reviendrai pas en Vendée ; il me répugne trop de combattre des Français. »
Si quelqu'un lui vantait ses lauriers : « Ne savez-vous pas, disait-il, qu'ils sont tachés de sang humain, de sang français ? » Avec ardeur, il se consumait dans l'attente d'un commande-
ment contre l'étranger ! Alors, pensait-il, quand ce commandement lui serait donné, plus rien, ni scrupule ni regret, n'arrêterait son élan. H monterait sur son beau cheval et, l^épée au poing, la cocarde tricolore au shako, mènerail à nouveau, vers le carnage et vers la gloire, ces soldats comme lui impatients de combattre.
En attendant que vînt ce moment tant désiré, le général, malgré les soins des Leprestre, vivait dans l'inaction des heures lourdes, monotones, sans objet ni plaisir.
Emira, sa sœur chérie, était venue de Paris pour serrer, comme elle-même disait, «la main languissante du vainqueur du Mans ». En sa compagnie, Marceau, si sensible à tout ce qui pouvait rappeler son passé, remontait dans ses souvenirs ; il évoquait le temps heureux, le temps innocent où rien ne Tanimait que le bonheur de vivre; et, dans sa candeur, dans son espérance, laissant ses idées de guerre, il faisait des projets : « O ma sœur ! disait-il à Emira, sais-tu ce que nous ferons, en arrivant à Chartres ? Nous irons chez la bonne mère Francœur. Il y a si longtemps qu'elle ne m'a vu ! »
La chère, la douce maman Francœur, la bonne vieille du Luisant, occupait alors longtemps ses pensées. C'est en parlant d'elle à Emira, à Hippolyte, à M"" Leprestre et à ses tilles que Mar-
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ceau se trouvait sans doute, dans la maison de Rennes, le jour qu'un inconnu, un homme en carmagnole, se présenta pour voir le général.
Excédé detout ce qui pouvait alors toucher, en dehors de la guerre, aux affaires publiques, celui-ci, redoutant quelque importun, refusa d'admettre l'inconnu en sa présence ; mais l'homme, avec une ténacité qui troubla, répondit qu'il ne partirait point qu'il n'ait vu Marceau. Il avait, disait-il, un message à lui remettre.
— De la part de qui? demanda-t-on.
— De la part du bourreau de Laval!
— Du bourreau de Laval ? Mais qui donc êlesvous?
— Moi, je suis le bourreau de Rennes \
A ces mots qu'on vint lui rapporter avec autant d'effroi que de hâte, le général, malgré la langueur et la fièvre qui l'accablaient, se leva, devint blême, fit un geste d'horreur, repoussa l'offre nouvelle de recevoir cet homme :
— Que peut me vouloir à moi, dit-il, à moi Marceau, le plus détesté, le plus vil de tous les hommes ?
1. En réalité, le bourreau de Rennes se présentait au nom du bourreau de Nantes, à qui M. de Laval, croyant Marceau avec l'armée dans les environs de cette ville, faisait tenir ce message.
Mais, dit Noël Parfait, Emira, M^^ Leprestre et ses filles « insistent, leur curiosité est éveillée ; elles pressentent quelque chose d'inallendu,de mystérieux qui excite leurs désirs et fait taire leur répugnance ».
Alors Marceau consent à ce que le message lui soit remis. On lui porte un paquet étroit, cacheté et fermé soigneusement. La main tremblante, lui qui n'a jamais tremblé dans la guerre, il reçoit ce présent sinistre qui lui vient de la mort; d'un geste hâtif il brise la cire. Une lettre s'échappe, et, cette lettre, il la lit ! Mais il est tellement oppressé, son cœur bat si fort dans sa poitrine, il est si impatient de percer le mystère de cet horrible message que les mots ne sortent qu'avec peine de sa gorge serrée. Enfin il fait effort, se domine et voilà Taffreux billet qu'il déchiffre en hâte, tandis que, derrière la porte du salon, à deux pas, le bourreau de Rennes attend :
Monsieur le général, en sortant de notre prison, pour conduire sur la place du supplice une jeune demoiselle, vendéenne iimenée, ici, du Mans, devant notre tribunal, elle m'a remis cette petite montre qu^elle tenait cachée sur sa poitrine et elle m'a dit: « Promettez-moi, j devant Dieu, de faire remettre à M. le général Marceau, où il sera, le seul gage que je puisse lui donner
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de ma reconnaissance. » Je lui ai promis, Monsieur le général, et je remplis mon devoir ^
Et cela était signé : Exécuteur ! A peine Marceau a-t-il achevé cette lettre que son chagrin ne peut plus se contenir. Il pâlit, chancelle, il prend cette petite montre, la considère et pense qu'elle a marqué l'heure dernière de iVr^^ Angélique des Melliers. Alors, lui qui a conduit si souvent la charge, qui a vu les horreurs des combats et connu les manifestations les plus redoutables de la guerre, il est abattu, frappé par la douleur :
— Pauvre fille, dit-il, d'un accent déchirant, je lui avais pourtant promis qu'elle vivrait ^ !
Et des pleurs, des pleurs ardents, des pleurs brûlants, jaillissent de ses yeux. Lui, le grand général, le héros fougueux, emporté, mâle et fier, à qui rien n'a jamais fait peur, il exhale des plaintes, gémit et, dans la stupeur et la crainte de tous, il voit longtemps ses larmes obscurcir ses regards, tomber sur ses mains et mouiller cette montre qu'une fille belle et jeune, frappée par le bourreau, lui envoie comme le gage suprême de l'amour.