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Détails et fragments cités par Philarète Chasks

tion du peuple, tu avais compté sansPaidedetes amis. Et, ce peuple, ces réprouvés, ces pauvres, ces mendiants, ces gueux, ceux du Temple, de Billingsgate, de Gripplegate et de Whitechapel, les voilà qui parurent en horde. Ils chantaient, t'acclamaient,jetaient tonnom à tous les échos, de Foë ! Si l'on t^insultait, ils levaient la canne; si Ton te bafouait, ils baissaient les poings. Aux tories et aux anglicans qui te jetaient l'injure, à Dyer, à Stephen, ils donnèrent la chasse. Et voilà, voilà — ô miracle ! — qu'en place de boue et de pierres, Daniel, tu reçus des roses ! Dans les jardins de l'évêque d'Ely, à EI5' Place, dans les parterres du Temple, la légion, la foule s'était ruée. Elle avait coupé, raflé toutes les tiges ! Maintenant sur ton pilori, tu étais enivré de parfum, enveloppé de verdure et de fleurs ! Les exempts vinrent. Ils durent délivrer tes mains et ta tète du carcan hideux. Non sans peine ils parvinrent à te faire remonter sur la charrette des condamnés. Mais la foule, la foule suivit. D'une seule voix, elle entonna Hymn to the pillory. Les femmes, les petits enfants, les vieillards. Barbe la vendeuse de pommes, le gagne-petit John, le vieux boucher James, tous chantaient à voix forte, tous répétaient les accents vengeurs. Bien que tu dusses rentrer à Newgate, reparaître à nouveau au milieu des

assassins et des voleurs, tu étais, Daniel, plus acclamé que le roi quand les deux é vêques d'York et de Ganterbury le conduisent à Westminster pour y être sacré.

A Newgate ce fat à nouveau la géhenne : les murs avec l'eau qui suinte, le plancher avec les rats, le grabat où Ton ne peut trouver un moment le sommeil. Là pourtant, tu te livras, aussi bien qu'en n'importe quel lieu du monde, à la méditation et au travail. Ne fallait-il pas que tu fisses comme si tu étais libre ? Ne fallait-il pas que tu gagnasses, avec les travaux de ta plume, de quoi faire vivre les chers êtres de ton cœur? Cela, il le fallait, de Foë.

Dès lors, bien que, comme un réprouvé, tu fusses rejeté hors du monde, il était nécessaire que tu te repliasses sur toi-même, que tu te concentrasses en ta pensée au point que ce monde, dont tu avais oublié l'image, revécût à nouveau devant toi. Et voilà que, tandis que le door-keeper venait t'apporter Teau et le pain, voilà que, par le guichet ouvert de ta cellule, tu tendais l'oreille comme pour recueillir mieux tous les bruits, tous les sanglots, tous les chants et toutes les plaintes qui montaient, en un hymne damné, des cachots de la geôle I C'était une chose impressionnante que toutes les formes, tous les spectres déments et agités que tu apercevais en

même temps par cette ouverture et qui apparaissaient, Tun après Tautre, dans l'encadrement étroit du guichet ! Toi, tu étais là, sur ton escabeau, assistant à ce spectacle aussi paisiblement que si tu eusses été, dans Tun des théâtres de Haymarket, tenant ta pincette et ta pipe et considérant, de la manière la plus froide du monde, Tépisode le plus sensationnel de Macbeth ou du Roi Lear, Rien, de Foë, ne rappelait plus à ta mémoire, ces longues et lugubres veillées de Gripplegate, dans le temps que les voleurs, les rôdeurs et les filles pénétraient jusqu'à toi et venaient piller dans ta maison, pour les revendre dans The Mint, le coton, la laine, la soie et le velours.

Que de précieuses heures tu vécus, de Foë, entre ces froides murailles ISous les visages flétris, au fond des regards éteints des misérables? tu t'efforçais de retrouver le mobile de l'action irréparable qui avait mené là ces êtres. Ainsi, Daniel, tu avais entre les mains un riche trésor ; tu tenais tous les cœurs pantelants de ces hommes et de ces femmes. Tu n'avais qu'à les presser entre tes doigts comme font les vendangeurs du raisin de la treille. Et il allait en jaillir un beau sang pourpre, il allait en surgir les récits les plus saisissants qu'il fût possible à une pensée humaine d'imaginer !

5i PORTRAITS DE SENTIMENT

Parmi ces bruits sinistres, ces gémissements, ces ricanements et ces sanglots, tu composes avec le même flegme lucide, la même tranquillité admirable que si tu te tenais derrière ton comptoir de bonnetier de Cripplegate. Tu écris? tu écris avec bonheur ; et Churchill, duc de Marlborough, l'avare et le victorieux, n*est pas, à cet instant, plus fier de ses victoires fameuses et de ses lauriers que tu ne l'es devant les pages frémissantes composées par toi dans Newgate.

« Welcome to ail ! » Bienvenue à tous 1 crierais-tu pour un peu au guichet ouvert où viennent se profiler tour à tour, à la lueur des torches et dans le bruit des clefs, d'étonnants visages. Et voici toujours, comme aux temps de Cripplegate, mêlées à cent et à cent autres, les frileuses et vacillantes silhouettes: pauvre Jacques, tenant la bourse d'or qu'il a trouvée et dont le contact lui brûle les mains ; lady Roxana, sous son turban et sa robe à la turque, chue du faîte de la fortune et ruinée, dépouillée, honnie, se consolant dans le vin et les oartes. Voici Duncan Campbell. Voici Bob Singleton, le hardi pirate. Ah ! 771^ dear, celui-là est bien changé ! Il n'en est plus au temps où il revenait de Virginie avec son baril de rhum, sa pipe et son chien. Vois : comme il est maigre et triste ! Sa pomme d'Adam lui fait au cou une saillie affreuse : et il est long,

efflanqué, comme ces gens à qui le bourreau va passer, avant le gibel, la cravate de chanvre !

Mais, mon cœur, est-ce qu'il est possible d'avoir une plus jolie figure et plus mignonne que Moll Flanders ? Et MoU, la chère voleuse, celle qui a une si douce petite flamme bleue dans le regard, des lèvres si pâles et si belles, la voilà encore ! Et elle est modeste, modeste au point qu'on ne voit pas plus aujourd'hui que jadis sa jolie gorge et sa jambe fringante. — « Ah ! Moll ! Moll ! t'écries-tu malgré toi, Daniel, viendrez-vous toujours à Newgate avec les prostituées et les larrons ? Ma chère, tout de même, avec votre visage et vos jolis traits, vous pouviez aspirer aune fortune autre ! Moll ! Moll ! Songez à Anne Glarges, devenue plus tard femme de Monk et duchesse d'Albemarle. Eh bien ! elle commença de la même manière que vous, Moll ! Sa mère était installée aux Trois Glpsies d'Espagne, à la Nouvelle Bourse. Et là, elle vendait du savon, de la poudre et des gants. Plus tard elle eut titres, couronne, châteaux, millions de livres, carrosses ; et les lords et milords lui baisaient la main. Ma chère, c^est quelque chose cela ! Vous, Moll, vous ne serez jamais qu^'une prostituée, une catin — a whore — et une eoupeuse de bourses ; mais moi, Moll, moi qui me nomme Daniel de Foë, je suis bien ici avec les

coquins I Je descends bien da pilori où Ton m'a exposé à la risée et à la honte ! »

Ainsi passa pour toi, Daniel, le temps dans la geôle. Et il y avait cette ouverture étroite par laquelle tu projetais, au milieu des damnés, un regard aigu. Daniel, tu étais comme Tange placé au centre du Pandemonium : les rires frénétiques des fous, les cris de remords des assassins, les blasphèmes des ivrognes et le défi des voleurs montaient jusqu'à toi, entouraient ton cachot de leur plainte : et, c'est dans ce bruit assourdissant, dans le heurt des chaînes et le bruit des verrous, au gémissement de la mort, que tu commenças de composer tes récits tragiques. Mais — oh ! n'est-ce pas ? — quand c'était Moll que tu voulais peindre, avec son visage pâle, son sourire doux et triste, sa moue adorable, tu fermais le guichet et te tenais dans ta cellule, loin, hors du monde...

Oh I le jour que — le guichet étant poussé — quelqu'un vint, dans le corridor, y heurter de la main. Toc ! toc ! toc ! C'était la première fois. Et, il y eut un choc dans ton cœur comme si tu allais naître à un monde nouveau, comme si tout à coup, tu allais être libre, à l'air et sous un ciel bleu, dans une campagne en fleurs, entre tes enfants et ta femme. « Qui peut être là ? » pensais-tu. Et, dans le même temps, tu étais

glacé. Tu pensais que ce devait être tout simplement le door-keeper. D'un doigt brusque tu fis glisser le guichet. Et alors — ô lumière ! — celui que tu vis c'était le gentilhomme délicieux, le gentleman charmant, ton protecteur et ami, Robert Harley, membre du Parlement pour la ville de New-Radnor. Harley levait jusqu^'à toi le petit carré de parchemin marqué au sceau de Sa Majesté la reine Anne. Toi, tu regardais Harley au visage ; tu ne pouvais croire à la chose impossible. Cependant, il était là, doux, ému, souriant, Thonorable membre ! Alors, ce fut comme quand il y a une rafale au printemps. Il te sembla que, de même que dans un rêve, les murs humides, les portes, les verrous, les chaînes, tout s'écroulait, tout tombait. Et tu te trouvais dehors, libre, libre, aussi libre que la mouette qui plane dans le ciel, sur la Tamise au-dessus de Londres, libre comme Tair, comme le vent et comme l'oiseau ! Oh 1 ce jour-là Daniel, ce fut un beau jour * !

1. C'est seulement en 1704 que Robert Harley, l'orateur éminent de la Chambre des Communes, devenu Secrétaire d'Etat, obtint (de la reine Anne) la liberté de Daniel de Foë. Taine (Histoire de la. lillérature anglaise) veut que ce soit aux libéralités de Sidney Godolphin, grand trésorier d'Angleterre, que de Foë dut d'empêcher — durant qu'il était à Newgate — « sa femme et ses six enfants de mourir de faim ». Les ennemis de de Foë étaient tenaces. A peine l'écrivain eut-il joui de quel-

Il y a, dans la vie de la reine Anne, un épisode de clef qui est terrible et ne laisse pas de ressembler à l'histoire de la clef dans Barbe- Bleue, Depuis 1702, date de Tavènement d'Anne jusqu'à 1711, date de la chute de Marlborough, c'est-à-dire pendant à peu près dix-ans, la reine subit, avec une véritable servilité, un entier reniement de sa dignité et de ses honneurs, la domination de celle qu'elle-même appelait Free- Tïian (l'homme libre) et qui n^'était autre que l'épouse même de Churchill, duc de Marlborough.

ques mois de liberté que ceux qui le poursuivaient de la haine la plus implacable obtinrent — malgré Harlcy — qu'il fût, en 1705, relégué par ordre aux environs d'Exeter. Chargé de mission, le pauvre auteur fut heureusement envoyé à Edimbourg ; il échappa ainsi, un moment du moins, à ses adversaires. De Foë s'enthousiasma pour l'Ecosse, pays auquel il consacra,dans Caledonia^ le plus beau poème (1705). Dans un pamphlet paru la même année, de Foë défendit encore, avec toute l'ardeur dont il était capable, les colons de la Caroline anglaise.

La chute de Robert Harlcy faillit amener, à cette époque, pour le poète, une nouvelle disgrâce ; mais, l'appui que miss Abigaïl Hill avait prêté au ministre auprès de la reine n'avait pas continué d'être complètement sans effet. En ]7J1, après la chute de Marlborough, Harley revint au pouvoir. De Foë demeurait, dans ce temps-là, à Newington, où, dit-on, il «jouissait d'une honnête aisance ». Délivré enfin de Tanimosité de ceux qui l'avaient poursuivi jusqu'alors, de Foë eût peut-être rançon-

Anne régnait sur l'Angleterre, mais Sarah régnait sur Anne avec un despotisme et une autorité dont il ne fat jamais donné d'exemple. Et cela était tel que, des deux, c'était Anne la servante de Sarah, elle qui portait son ombrelle, ses gants, recevait ses rebuffades (on dit même ses coups), baissait la tête et pleurait. De honte et de chagrin, Anne, la fille de Jacques II, la reine Anne buvait ! Et c'était une odieuse chose que cette reine, avilie et souillée, choquant le verre et trinquant, durant que le glorieux Marlborough et Sarah sa femme empochaient Targent des armées, spéculaient sur tout dans Londres, pillaient et volaient l'État. Maîtresse delà garde-robe, Sarah avait les clefs des bureaux, des

tré là le terme de tous ses maux. Mais, il écrivit de nouveaux pamphlets, s'aliéna une fois de plus l'aulorité. Appréhendé, comme jadis, il put échapper, cette fois-là, sinon à la prison, du moins au pilori. Une caution de 800 livres lui permit de sortir, pour la seconde fois, de Newgate, en 1713 ; mais la mort de la reine Anne, survenue l'année suivante (1714), porta sur le trône britannique la maison de Hanovre. A Tavènement de Georges I^' le Hanovrien, Robert Harley, qui avait rendu tant de services à son pays et à la couronne, ne fut pas seulement destitué ; mais, accusé de trahison par les Avhigs, il fut conduit à la Tour de Londres et enfermé deux ans (17 14-1716). C'est à dater de ce nouveau séjour à Ne-wgate, de la mort de la reine et de la chute de Harley que commencent, pour Daniel de Foë, les épreuves qui firent de cette seconde partie de sa vie le pendant le plus douloureux qu'il soit possible d'imaginer à la première.

coffres, des appartements. De jour et de nuit, à Windsor, à Saint-James, elle entrait partout où elle voulait. Mais, cette puissance n'eut qu'un temps. Naïve au milieu de ses crimes, Sarah avait eu la sottise de placer auprès d'Anne (on a dit « pour le service de la chambre à coucher ») une jeune et belle cousine à elle, miss Abigaïl Hill (plus tard lady Masham). Dès lors, Anne se sentit soutenue, aimée : elle regimba. Un jour que Sarah lui avait, dans une querelle, adressé le plus bas nom, le plus flétrissant, elle se dressa meurtrie, indignée. Elle qui, toute la vie, avait supplié, gémi, avait vécu dans l'abdication et la honte, tout d'un coup elle se montra reine. Elle n'eut de cesse, dès lors, que Sarah n'eut rendu la petite clef d'or de la garde-robe. Gela c'était la disgrâce. Sarah le sentait, résista, se défendit ; puis, abattue, se soumit, supplia. Marlborough lui-même vint, aida sa femme à pleurer, se jeta avec elle aux pieds d'Anne. Il était trop tard ; l'autre ne connaissait plus qu'un mot, un seul : la clef! la clef ! A la fin, il fallut bien qu'ils la donnassent. Cette disgrâce éleva tout à fait Harley. C'est lui — Robert Harley — qui reçut le pouvoir des mains d'Anne et succéda à Marlborough.

Avec un protecteur de la qualité de Harley, premier ministre, grand politique et qui était

venu — jusque dans Newgate — luiporter le témoignage le plus noble et le plus grand d'admiration et d'amilié, de Foë était sauvé ; son avenir, celui de Suzanne, des enfants (qui tous, maintenant, étaient déjà de grands enfants) était assuré. Et lui aussi, le vieux James Foë, qui avait été boucher dans Londres, il allait pouvoir achever tranquillement ses jours ; il ne serait pas enterré comme une bête perdue, un chien égaré, avec les pauvres ! A Newington où ils vivaient tous, il n'y eut plus, dès lors, de gens plus heureux, plus satisfaits et favorisés. Chaque année semblait être, pour eux, devenue une année heureuse. A chaque décembre, ils fêtaient, ainsi qu'il est d'usage, les temps nouveaux. Merry Christmas ! Joyeux Noël ! Cela était délicieux. Mais, n'est-ce pas, quand on est de Foë on ne peut pas vivre cette vie-là toujours ; les choses, même les meilleures, n'ont qu'un temps. Il n'était pas né, de Foë, l'ange qui devait assurer une paix durable à ton cœur. Harley chancela à son tour comme avait chancelé John et Sarah Marlborough. La grosse Anne, qui avait la versatili lé des liqueurs, abandonna le maître nouveau ainsi qu'elle avait abandonné les anciens. Au lieu que ce fût Sarah qui fût portée et fouettée à Newgate, ce fut toi comme toujours, Daniel, que saisirent les policemen.

En 1713, tu revis la même prison que tu avais vue déjà en 1704, le même cachot, les mêmes faces glabres et patibulaires apparaissant avec la même régularité triste à travers le guichet. Er, cette fois, il ne viendrait pas le gentilhomme délicieux, le gentleman charmant ! f 1 ne passerait pas le seuil glacé de la geôle où tu expiais tes pamphlets nouveaux. Aussi, pourquoi, dans le Consolidateur, « manuscrit tombé de la lune », avoir, en parlant de pays chimériques, fait allusion à rélat présent du royaume ? Pourquoi — puisque cela était subversif! — avoir narré Thistoire surprenante de « Dickory Gronke, fils d'un chaudronnier du comté de Gornwall qui, muet de naissance et demeuré tel pendant cinquantehuit ans, a parlé quelques jours avant sa mort » ? Ne savais-tu pas que ces choses, il appartenait à Swift, à Pope, à Addison seuls de les conter. Tout ce qui, pour eux, était bien, pour toi était déraisonnable. Pourtant, avec une caution de huit cents livres, cette fois, tu fus quitte. Mais huit cents livres, mon pauvre de Foë, c'est la fortune cela ! La première fois, les juges en perruque à marteau, les hommes fourrés, graves et cruels qui siègent à Old Bailey Court, t'avaient pris la santé, la liberté et Thonneur ; ils te prenaient, cette fois, seulement ton argent. C'étaient d'excellents juges. AZ^r/»-^^/ Voilà de bons

coquins qui vendent huit cents livres à un homme le droit de respirer sous le ciel libre du plus indépendant et plus beau pays !

Mais là n'étaient point, Daniel, tous tes maux encore.

Que John et Sarah Mariborough reparussent, c'était une chose à laquelle l'Anglais le plus endurci ne pouvait croire. C'est pourtant, de Foë, ce qui arriva en 1714, quand la reine Anne fut morte et que Georges I" de Hanovre entra, toutpuissant, dans Londres et passa sous la voûte des arcs, des épées et des étendards comme jadis avait fait Guillaume, au temps où tu étais soldat, Daniel, et mettais ton épée au service des princes.

Dès lors, de Foë, du moment où il en fut décidé ainsi, dès que le lourd et stupide Hanovrien eut franchi la porte de la Cité et se fut installé à Saint-James, tu compris qu'il n'y avait plus, du côté des rois, rien à espérer. Tes ennemis, plus nombreux qu'au temps de Stephen et de Dyer, revenaient dans les rangs de ces whigspour qui tu avais tant travaillé ! Tu ressentis alors un sursaut de honte et de révolte. Il est beau, il est déchirant le noble : Appeal to the honoar and justice {Appel à Vhonneur et à la justice), qsu€ tu jetas à ce moment (1715), à la face de ceux qui te méconnaissaient. Mais, il n'est pires

sourds que ceux qui ne veulent entendre ! Ton cri de détresse et de justice il n'y eut pas un seul homme, parmi ceux-là, qui en perçût les échos. Alors, Daniel, quand lu vis que tout était vain, que tout, de ce côté, était fini ; quand tu compris à quel degré nouveau d'infortune et de détresse tu étais tombé, quand tu sentis que tes enfants — des femmes et des hommes à cette heure — commençaient (sauf ta chère fille Sophie toutefois), à Texemple de tes amis, à se détourner de toi avec indifférence, il y eut comme un abîme qui s'ouvrit devant les pas. Même à Nevvgate, aux plus durs des jours, tu n'avais pas souffert cela aussi vivement. A la suite de ces déboires si redoutables il y eut un tel bouleversement intérieur en toi, tu subis un assaut si impérieux de l'adversité et de la douleur que, frappé comme le bœuf dans Tabattoir par le coup du merlin, tu tombas terrassé par l'apoplexie (1719). Quelque vigueur plus âpre, une force de plus dans l'attaque et, pour un peu, on eût pu te mener à Saint-Gilles, au milieu des répons, des cierges brasillants, comme cela était advenu, depuis quelques années déjà, à ton père le vieux boucher James, à Barbe la vendeuse de pommes et aux gagne-petit John. Et cela, de Foë, aux yeux de tes contemporains, ce n'eût jamais été qu'un homme de moins au monde !

Mais ton épouse Suzanne, ton enfant Sophie, les bonnes créatures qui veillaient sur toi avec le même dévouement que les filles qui avaient veillé sur Milton, te disputèrent vaillamment à la mort. Tant bien que mal, tu guéris, Daniel, mais, dès qu'il fut possible de te tenir debout, dès que tu pus poser un pied devant l'autre, tu mis ton manteau de voyage, le noble et beau manteau que tu avais porté autrefois à la guerre et qui avait été troué par les balles, tu rabattis ton chapeau sur tes yeux et, suivi de Suzanne et de Sophie, un bâton à la main pour aider à ta marche chancelante, tu quittas la cité de larmes et de douleur, la cité où était Newgate, la ville de sang et de fer où tu étais monté, toi, de Foë, sur le pilori. Seulement, sous ton bras gauche, enveloppé dans un vieux numéro d^ Applebées journal, tels que d'autres portent précieusement un trésor, tu portais la chose rayonnante, récrit encore inconnu dont le retentissement allait te venger à jamais des fureurs et des haines : Robinson Crusoé.

Il faut te souvenir, de Foë. C'était en 1709. Il y a de cela six ans, déjà. Tu revenais d'Ecosse, tu sais la belle terre toute parée de verdure et d'eaux, Tenchanteresse de Caledonia *. Dans ce temps de ta vie tu étais un homme heureux. Tu était fort, tu étais libre, tu posais sans crainte ton pas assuré sur les chemins ouverts devant toi comme autant d'allées ensoleillées et tièdes. Les mauvais jours, les jours de deuil, les jours de pleurs et de sang, maintenant que tu allais dans les beaux paysages, à Tombre des peupliers et des pommiers, le long de la fraîcheur des sources, tu n'y songeais pas autrement que l'oiseau qui a souffert l'hiver dans un nid glacé et qui, le printemps revenu, ne pense plus qu'à se baigner ingénument dans la lumière.

Ton destin, de Foë, te mena, vers cette époque de tes jours, dans le comté de Gloucester ; et ce fut une surprenante chose quand tu rencontras, pour la première fois, au bord de l'Avon, un peu avant la mer, le port de Bristol. Tu

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