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Poème de de Foë sur l'Ecosse

marchais, ce jour-là, avec une ardeur si impatiente que c'était comme si quelqu^un de considérable t'eût attendu dans la cité, comme si quelque être extraordinaire t'eût donné rendezvous dans l'une de ces nombreuses maisons de bois où, sur de vieux métiers, des tisseurs de Flandre, émigrés là depuis longtemps, tissent des draps plus beaux et plus fins cent fois que tous ceux que tu avais vendus à Gripplegate ! Et, dans ce bruit claquant des métiers, dans oe chant des courroies et des roues, tout ce mouvement qui montait des habitations, qui emplissait la ville, tu te souvenais soudain que, toi aussi, tu avais été marchand, que, jadis, à Smithfield, sous le roi Guillaume, tu avais porté le riche étendard corporatif des bonnetiers, merciers et drapiers de Londres. Ah I que cela était loin ! Dieu du ciel, qu'il y avait des années î Saurais-tu seulement, aujourd'hui encore, mesurer une pièce à l'aune ? Gela était peu probable. Ta étais si peu un bonnetier à présent, de Foë ! Tu avais, depuis, coudoyé des gens si étranges, tu avais été mêlé à des événements si imprévus !

Encore que tu fusses surpris de ces bruits, de ces appels, de ce va-et-vient des ateliers, des chantiers €t des comptoirs qui réveillaient tant de souvenirs dans ton idée, tu fus autrement

étonné de la vue du port où il y a tellement de mâts et de cordages que cela fait ressembler la rade à une forêt épaisse. Et cette odeur du goudron, ce vent de marée, ce grincement des poulies, ces clameurs des timoniers et des calfats, tout cela emplissait Tair au point que le chant des tisserands, le bruit des métiers en étaient étouffés et ne parvenaient plus que comme un souffle à Fendroit du port où touchaient les vaisseaux. Tout de suite Bristol te plut où il y a des navires, où les bateaux rapportent, du fond de l'Inde et des Antilles, de brûlantes liqueurs, de grisantes épices, de vifs oiseaux aux flambants plumages, du corail pourpre et des perles ! Et Thomme qui te mena — par un soir de brume — à Tendroit du quai où, pour la première fois, Giovanni Cabot et ses fils partirent pour Terre-Neuve et le Labrador, comme il te sembla démesuré dans le brouillard ! Et comme tu te souvins, ainsi que d'une apparition, de son bonnet pointu, de son sayon de poils de chèvre et de tout son accoutrement inexprimable !

Dans ce temps-là, de Foë, les événements avaient fait de toi un homme extrêmement réservé et sage. Et, pour une fois que le malheur t'avait lâché la bride et ne te frappait plus, tu étais devenu un gentleman exemplaire, éveil-

lant à peine la surprise, apaisé, silencieux, discret, voué à la méditation et au travail. Il n'y avait pas, dans ce temps-là, tant tu avais à écrire et à composer, de repos que tu te permisses, durant les jours de la semaine ; seulement, à la fin de chacune des semaines, il y a un jour que Dieu a fait à son image. Ce jour-là, tout bon Anglais doit cesser le labeur ; et c'est ce que tu faisais, de Foë, en pensant à ta femme et à tes enfants.

Mais Foisiveté, n'est-ce pas, voilà bien la chose que tu pouvais le moins supporter entre toutes les autres. A peine avais-tu cessé de couvrir le papier de ces mots qui ne sont rien par eux-mêmes, mais dont l'assemblage finit par donner à tout une signification passionnée, que déjà, tu souffrais plus de ton inaction que de tout l'emprisonnement que tu avais subi, jadis, dans Newgale 1 Alors tu te levais, tu passais tes manchettes, mettais ton habit, te ceignais de ton épée, te coiffais du bicorne et t'en allais par la ville, au hasard.

Du côté de Gastle-Street, il y avait, dans ce temps-là, à l'auberge du Lion Rouge, à Bristol, un bonhomme jovial qui tenait table ouverte et vendait à boire aux marins. Il s'appelait Mark Watkins, portait trogne luisante, perruque courte et bas noirs ; et toutes les nuances qu'il

y a dans la bière, dans Teau-de-vie et aussi dans le genièvre, rien qu'en claquant de la langue et en touchant des lèvres, il ks connaissait. Le hideux relent qui monte des pots vides après la beuverie, voilà une chose qui offusquait Mark Watkins au point de lui donner la nausée. Aussi n'y eut-il jamais, au Lion Rouge, de cabaretier plus empressé que celui-là à tenir pleins les verres. Les matelots, bossemen, subrécargues, timoniers, calfats, tous gens de marine et de navires, depuis le capitaine qui porte une épée à dragonne au côté jusqu'au mousse qui n'a encore fait qu'une fois le voyage autour du monde, étaient connus de Mark Watkins et venaient chez lui. Mais toi, de Foë, à cause que tu étais enfermé toute la semaine et ne paraissais à Tauberge qu'au jour du Seigneur, l'on te nommait, parmi les habitués, du nom délicieux de M. le Gentilhomms du Dimanche, Et c'étaient, au moment que tu apparaissais, mille prévenances de la part de Watkins, des « Votre Honneur >, « Votre Seigneurie », « M. le Gentilhomme », par là, « M. le Gentilhomme » par ci ; et le verre le plus beau, la bière la meilleure, le gin le mieux choisi et le plus pur, tout cela, Daniel, t'était vite offert ! Mais toi, ces afféteries et façons t'agaçaient au plus haut point. Vivement tu passais devant

DANIEC DE FOE

Walkins, fuyais au plus loin de lui, et, dans le retrait le plus obscur de l'auberge, à Tendroit un peu écarté où viennent s'asseoir les vieux loups de mer qui portent aux oreilles des anneaux d'or, fument un brùle-gueule cassé, sentent le sel et le poisson, tu allais te placer en silence. Là, ce que ces hommes disaient entre eux, les aventures, les naufrages, les combats avec les corsaires, les rapts de nègre» et de négresses en Afrique, les escales dans les terres lointaines, les pêcheries et les chasses dans les- eaux et sur des rivages inconnus, le commerce des pierreries, des plantes rares et sucrées, des singes et des oiseaux, tout cela tu Técoutais avidement. Et toi, l'homme calme, le gentleman paisible, M» le Gentilhomme da Dimanche, tu étais transporté 1 Tu songeais un peu à ton capitaine Single ton, à tout ce que tu avais imaginé, pour lui, de la Virginie, dans ton roman.

Mais, le capitaine Singleton qu'était-ce, de Foë, quel misérable être à côté du prodigieux homme que tu allais voir !

C'était — il t'en souvint longtemps 1 — un dimanche aussi tumultueux que les autres. Les gens buvaient, chantaient des mélopées berceuses comme le sont toutes celles des marins; les verres se choquaient ; et ceux qui avaient bu en redemandaient pour un penny sans doute ;

et ils trinquaient ferme en mangeant des saucisses et des harengs fumés. Dehors, il tombait une pluie fine, légère, qui embuait les carreaux étroits et ne permettait pas de distinguer les silhouettes des bricks et des goëlettes, la forêt des mâts ni ces milliers et milliers de cordages qui ressemblaient, dans leur ensemble, à un grand filet jeté sur le port. Et toi, tu étais là, mêlé à tous ces hommes, un verre dans une main et une pipe dans l'autre, rêvant à des Amériques.

Tout à coup, la porte s'ouvrit sous une poussée rude, une voix forte cria, à Tadresse de Watkins : « Good morning, old fellow ! » (Bonjour, vieux camarade !) Au bruit, un instant tu tournas la tête ; et dans la fumée du tabac, les lueurs de l'alcool et les flammes des punchs, tu revis l'homme extraordinaire qui était déjà venu à toi dans le brouillard et t'avait mené, un soir, à Tendroit du port où Giovanni Cabot s'était embarqué jadis. C'était le même accent, la même voix ; c'était le même sayon de poils de chèvre, le même accoutrement indéfinissable. Malgré toi, surpris au delà du possible, tu jetas un oh ! d'étonnement. Mais, déjà, Watkins, empressé comme toujours, poussait jusqu'à toi le compagnon singulier, l'inimaginable visiteur dont tu pus enfin, de près, contempler le visage tanné,

les yeux ardents et doux, la barbe longue et l'habit velu.

Alexandre Seikirk, tel était le nom de l'homme, de Foë, que tu avais devant toi. Il était né à Largo, dans le comté de Fife en 1676. Il était Ecossais. Parti avec des boucaniers dans les mers des Indes, il lui était arrivé, dans sa jeunesse, de participer à des aventures maritimes difficiles. Seikirk n'avait pas trente ans qu'il était déjà un marin rompu à tous les dangers, disposant d'un passé fertile en épisodes ; mais sa carrière, si elle se fût limitée à ces voyages, n'eût pas présenté un intérêt beaucoup plus grand que celle de milliers et de milliers d'autres marins qui s'en vont vers les continents, au hasard des navigations. Ce n'est que lorsqu'il eut atteint la trentaine, que Seikirk, revenu en Angleterre, fit la connaissance du capitaine Stradling, lequel le prit comme maître à bord du navire les Cinq Ports. Le capitaine Stradling était d'humeur hargneuse ; et ce n'était pas non plus un compagnon facile qu'Alexandre Seikirk. Les deux hommes eurent, durant toute la première partie de la traversée, des différends presque quotidiens. Dans la mer Pacifique ils en fussent même — sans l'intervention de l'équipage — infailliblement venus aux coups. Le navire les Cinq Ports, qui suivait à quelques milles en

mer, presque parallèlement, la côte du Chili, atteignit le 80° de longitude. C'est le moment que choisit le capitaine Stradling, toujours tourmenté de vengeance, pour essayer de se défaire du maître d'équipage. L'on était parvenu, vers ce temps du voyage, en présence de l'île Juan Fernandez ; bientôt, Ton approcha de si près la côte que la crête des collines, la cime des forêts, la dentelure du rivage ne lardèrent point d'apparaître au regard des marins. Le navire les Cinq Ports, poussé doucement par la brise, vint jeter l'ancre en face d'une pelite baie partagée d'eau douce et couronnée de bois les plus verdoyants qu'on pût voir.

Rien, rien, en aucun récit, n'arriva jamais de comparable à ce qui survint alors pour Selkirk, à Juan Fernandez. Une querelle, plus violente que toutes les autres, venait, ce jour-là, d'éclater entre Stradling et lui. Las de l'existence insupportable qu'il menait à bord, Alexandre, craignant pour lui-même autant que pour le capitaine les suites funestes de telles colères, demanda comme une faveur d'être conduit dans l'île. Stradling reçut, avec une joie non dissimulée, la proposition. Il fit mettre l'Écossais et quelques autres matelots en une petite chaloupe; l'on plaça, dans l'embarcation, un fusil, une livre de poudre, des balles, du tabac, une hache?

DANIRL DE FOE /D

un couteau, un chaudron, une Bible et quelques autres objets qui appartenaient en propre a Selkirk, puis, l'on conduisit le tout, l'homme et sa pacotille, vers la baie accueillante en vue de laquelle Stradhng avait fait jeter l'ancre. Là, le maître d'équipage descendit, prit son fusil, sa poudre, sa Bible et ses autres objets ; la chaloupe s'éloigna aussitôt avec le plus de rapidité que les matelots — qui en avaient reçu Tordre de Stradling — pouvaient apporter à la manœuvre. Bientôt, le navire les Cinq Ports qui avait levé l'ancre lui-même, disparut dans le lointain, se fondit rapidement, au point de n'être plus visible à l'horizon extrême. C'est alors que Selkirk se trouva réduit aux ressources de son industrie.

En réalité, le récit que le matelot te faisait, Daniel, avec cette loquacité presque sombre que les navigateurs apportent à parler des choses de la mer, tu ne commenças guère à l'entendre qu'à ce moment de son histoire où Selkirk te dit qu'il était abandonné dans l'île. Alors, ce fut une magniûque chose. L'homme à qui cette aventure prodigieuse était arrivée d'être livré seul à soi-même, au milieu de la nature sauvage, cet homme, de Foë, était là, devant toi, dans une petite taverne. Maître Watkins, le cabaretier, les maîtres, subrécargues, matelots, bossemen,

mousses et jusqu^aux vieux loups de mer qui mâchent un brùle-gueule entre leurs dents noires, s'étaient rapprochés. Us formaient cercle autour de vous. Mais aucun, parmi ces naïfs auditeurs, n'écoutait avec plus d'avidité que toi cette inimaginable histoire où il y a des oiseaux étincelants, des animaux et des arbres inconnus, des sauvages armés de lances et de sagaies, où c'était toute l'Amérique avec sa lumière, avec son ciel bleu, avec ses épices, ses fruits et ses parfums qui apparaissait dans l'odeur du goudron, du gin et du tabac, sous les poutres enfumées de la petite auberge.

Ce récit que faisait Selkirk, il avait tantôt la précision d'un livre de loch où tous les détails sont consignés avec minutie. L'on apprenait alors les travaux de Selkirk, comment il s'était construit une cabane à proximité de la mer, de quelle façon il s'était confectionné un sayon de poils de chèvre, un bonnet pointu et un parasol ; l'on admirait la fertilité inventive de son esprit, sa résignation dans la solitude et jusqu'à l'intervention de la Providence qui lui envoya, dans sa détresse^ cette épave d'un vaisseau espagnol dans laquelle il trouva « un petit tonneau plein d'environ vingt gallons de liqueur », plusieurs mousquets, une poire à poudre, trois grands sacs de pièces de huit et six doublons d'or.

D'autres fois, le récit s'animait de l'intervention des hommes et des animaux qui y prenaient part. Alors tous se rapprochaient, se pressaient, dans la buée et dans la fumée, autour du narrateur. Et toi aussi, de Foë, tu étais là, parmi ces marins I toi aussi tu regardais le visage de Selkirk avec l'intensité passionnée d'un homme qui attend la révélation de la bouche d'un dieu. Parvenu au passage si dramatique où le maître d'équipage en vint à parler de cette empreinte d'un pied nu qu'il rencontra, pour la première fois, sur le sol de son île, tu ne pus cacher rémotion qui soulevait ta poitrine. « Je m'arrêtai court, dit Selkirk, comme frappé de la foudre ou comme si j'eusse entrevu un fantôme. » Ce fantôme, maintenant, de Foë, était celui de Vendredi, le sauvage amical. Il y avait aussi le perroquet Poil, le perroquet qui consolait Selkirk dans sa détresse ; il y avait ces paysages de palmes habités d'une faune souple et charmante ; il y avait ces arbres aromatiques dont le baume nourrit l'homme et guérit ses blessures ; il y avait cette nature si propice, ce pays où tout est préparé pour une vie de repos, de calme et de méditation.

Selkirk conta, conta pendant longtemps. Sa parole, un peu métallique et creuse, emplissait Tauberge comme un vol d'oiseau, un bruit de

palme ou le chant, plein de fraîcheur, d'une jeune négresse. Ceux des assistants qui avaient voyagé, à ce récit du maître d'équipage, revoyaient les îles odoriférantes, ils apercevaient, au travers du souvenir, la côte américaine se levant du fond des mers avecsescimes de neige, ses forêts géantes, ses troupeaux magnifiques et ses tribus libres.

Bientôt, animés eux-mêmes par l'attrait de toutes les choses qu'ils venaient d'entendre, les autres matelots et maîtres prirent part au débat, narrèrent à leur tour des aventures qu'à l'exemple de Seikirk, ils embellissaient des détails les plus imprévus ; mais, la voix de Seikirk, avec son timbre bien particulier, la conviction de ses pensées et Tardeur de ses discours, planait au-dessus de celle des autres et la dominait.

Des heures et des heures, de Foë, tu fusses demeuré là, dans le cabaret fumeux, à entendre le récit de cet homme. Et tu pensais que, quand tu étais enfant, il y avait eu, jadis, dans Londres, chez ton père le boucher, une vieille nourrice qui savait des légendes, nommait les génies et les fées et qui contait pour toi des histoires belles et fabuleuses. Et, jamais, jamais depuis elle, la bonne nourrice qui était morte depuis longtemps, personne n'avait su, autant que ce

marin, te porter à un point plus haut de surprise et d'enchantement.

Selkirk relatait maintenant comment deux navires de Sa Majesté Britannique vinrent à passer, au printemps de cette année même, dans la mer Pacifique, en vue de Juan Fernandez. Selkirk, à la vue de ces vaisseaux, alluma un grand feu sur le promontoire. Le capitaine Samuel Roggers envoya, pour le prendre, une petite pinasse. Selkirk monta à bord avec sa carabine, sa menue pacotille et son perroquet Poil. Maintenant, Lui, Selkirk, il était comme un homme ordinaire ; il allait dans Bristol et, de passant en passant, contait ses aventures. « Dieu, ajoutait-il un peu ému de toute la longue évocation de son récit, Dieu tienne en joie et santé M. le Gentilhomme du Dimanche .'»Et c'étaient, autour de lui, des rires doux et graves, de silencieuses rasades et de sourds colloques entre tous ces vieux compagnons de la mer. Mais toi, de Foë, toujours méditatif et recueilli, à quoi songeais-tu, dans le cabaret ? Mais, sans doute que tu avais manqué ta vie ! Qu'il avait été vain de servir sous Guillaume et sous la reine Anne ! Qu'il eût été autrement beau de s'en aller, comme cet homme, à l'aventure. Et l'Océan, les mers, les îles et les continents, tout peuplés de papegais ressemblant au perroquet

Poli, apparaissaient à tes regards fiévreux tels que tu les avais admirés souvent sur la grande carte que Sébastien Cabot a dessinée de l'Inde et de l'Amérique ! Oh ! le bruit que fait le sable des plages en craquant sous les pas des marins I Oh I le vent qui pousse et berce les navires ! Oh I le goût des femmes et de la chair des plantes, les complaintes des sauvages et le murmure musical des forets, voilà ce que tu désirais âprement connaître...

Et, désormais, ce fut une chose folle, une chose ardente que tu portais en toi comme un trésor. Tu étais le dépositaire de cette histoire prodigieuse qui était arrivée en mer à un maître d'équipage. Certes î durant toute ta vie âpre et mêlée à tous les mondes, tu avais rencontré des êtres qui appellent la curiosité ; tu avais vu des hommes comme pauvre Jacques, Duncan Campbell et Bob Singleton,des femmes comme Moll Flanders et lady Roxana ; mais, du moment suprême où tu rencontras Selkirk, tu ne vis plus personne d'autre au monde. A dater de cette heure, si rayonnante pour toi, tu vivais dans cette histoire — Thistoire de l'Ecossais — au point de t'y incorporer. D'Alexandre Selkirk naissait dans ton esprit peu à peu Robinson, Robinson Kreutznaër. Tu imaginais ce héros, nouvellement jailli de ta pensée en fié-

DANIEL DE FOB

vre, partant — tel le maître d'équipage — dans TAmérique du Sud. Et puis, il y avait le naufrage et Juan Fernandez I Maintenant, sous son parasol, vêtu de peaux de chèvres, accompagné du perroquet Poll,Robinson allait. Et toi, plein de compassion et d'amour pour cet enfant de tes méditations, tu répétais, de la voix du papegai sous les palmes : « Robin, Robin, Robin Gruso, ô mon pauvre Robinson Grusoé ! » Mais vos destins n'étaient pas, Daniel, sans se ressembler au point parfois de se confondre. En plaignant Robinson, c'était toi-même que tu plaignais, en narrant son histoire, tu contais la tienne *.,.

Depuis la rencontre extraordinaire, il y a dix ans déjà, de Foë. Ah ! qu'elle est loin Tauberge enfumée du Lion Rouge î Qu'est devenu Mark Watkins ? Selkirk n'est-il pas reparti sur les mers ? Toi, tu as quitté Bristol, puis, tuas quitté Londres. Tu vas devant toi, au hasard, le bâton à la main, comme un gueux. Pourtant, dans un numéro ancien à' Applebee s Journal^ pliée dans un papier et cousue de vieux fil, tu portes, du côté du cœur, toute récrite par toi, l'histoire fabuleuse qu'un maître d'équipage te conta un dimanche à Bristol, cette fois où il tombait une

1. « Robinson Grusoé est l'histoire de Daniel de Foë au milieu des difficultés de la vie. > Marcel Schwob.

pluie si subtile que cela ressemblait, au-dessus des pavillons et des mâts des navires, à un grand filet tendu sur la mer.

VU

Qu'est-ce que Islington? C'est une petite bourgade dans le Nord de Londres, de Foë. De Islington à Bunhill Row, par St-Peter Street et City Road, il y a peu de distance ; et, à Bunhill Row, l'on n'est pas bien éloigné de Bunhill Fields, le cimetière ancien où pousse l'herbe, où s'effritent les pierres, où de petits polissons jouent, en se poussant, à shuffle-half-pennx sur les tombes.

Oh ! de Foë, pourquoi es-tu, dans cette triste auberge, étendu dans un mauvais lit, la fièvre battant à tes tempes et à tes mains ? Cela est-il possible ? Est-ce bien toi ? Est-ce bien là M» le Gentilhomme du Dimanche ? Que de temps a passé, Daniel, depuis le jour où, ruiné pour la treizième fois, tu quittas Londres, un bâton à la main, suivi de ta femme Suzanne et de ta fille Sophie, cachant sous ton manteau (lié dans un vieux numéro d'Applebee'sjour/ial)\e manuscrit de Life and surpris ing adventure of Robinson Crusoë. Tu pensais : « La chose belle et fabu-

leuse que je porte sur moi près de mon cœur ! Le divin récit, le plus merveilleux conte ! » Bien qu'il tît froid, qu'il fît noir, qu'il y eût du vent et du brouillard, que la fièvre et la faim commençassent, comme des harpies, à te harceler, tu marchais dans un pur rayonnement intérieur. Grêlaient des fleurs inconnues et parfumées, des vagues musicales et douces^ des papegais et des colibris enluminés, des palmes géantes et métalliques, des grappes alourdies de fruits mûrs et pourpres qui vivaient pour toi dans le beau récit. De Foë, tel un navigateur aventureux, tu revenais du paradis vierge, du grand paradis américain ; malgré le mal, malgré la toux, malgré Tâge, la faim et la fièvre, tu allais portant du soleil dans ta poitrine...

... Jusqu'au jour où, chassé par Tadversité, repoussé par la vie hostile, rentré à nouveau dans Londres, du côté de Paternoster Row et de Saint- Paul où sont les libraires, tu rencontras William Taylor. En ce beau jour de l'an 1719, William Taylor revenait sans doute de Ghange-Alley, la rue où se trafiquaient, ardemment, entre spéculateurs, les actions de la Banque de la Mer du Sud. Et il était riche, William ! Il était gai, opulent I L'on entendait tinter de Ter dans son gousset, sur son ventre orné de breloques.

Ce fut comme quand la chance vous sourit,

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comme quand le hasard vous fait un signe familier.

Délibérément tu entras dans la boutique aux livres ; sous ton manteau tu pris le paquet lié d'une ficelle, entouré de vieux numéros d'Applebee s journal et The Life and surprising adçenture of Rohinson Crusoë, le long et singulier récit tracé, d'une écriture fine, fiévreuse et serrée, tu le plaças sous les yeux de Taylor.

Ce n'était pas un poète, ce Taylor; non, non, un marchand tout au plus ! Toi qui avais été bonnetier et mercier, jadis, dans Gripplegale,tu voyais cela à ses façons. D'un geste qu'il s'efforçait à rendre indifférent, Taylor saisissait le manuscrit, et, maintenant, tel u^n vrai bonnetier ou mercier, il le lâtait, il le palpait, il le flairait presque, comme on fait d'un vieux drap, d'une étoffe qui a passé ! Dans ses petits yeux gris, aucun étonnement, rien de l'enchantement émerveillé que tu attendais, mais au contraire une grimace, cette moue de dédain que fait le client voulant déprécier un produit ! Et cette hostilité, cette appréhension qui se voient toujours dans le regard défiant de l'acquéreur 1 Tout cela tu le lisais dans les yeux de William Taylor !

De ses doigts impatients, le libraire feuilletait toujours les pages ; il les froissait de ses doigts gras de maquignon âpre au gain, âpre à la vente.

DANIEL DE FOK 85

Oh ! toi, que tu souffrais, à ce moment-là ! Et Taylor, en lui-même, pensait que tu n'étais plus ce de Foë que tant de pamphlets avaient rendu redoutable, le conseiller du roi Guillaume, le confident de Harley ! L'on était à présent sous Sa Majesté le roi Georges. Tout cela était bien changé; mais, tout de même, n'est-ce pas, tu étais de Foë !

Taylor, à force de tourner et tourner les pages, était parvenu aux derniers feuillets. De ses petits yeux gris, un peu clignotants et sournois, il lisait maintenant comment Robinson,en quittant le rivage de Juan Fernandez n'avait eu, vers la fin, d'autre pensée que de retourner à ses sucreries du Brésil. C'était une belle entreprise, cela, une histoire bien morale ; et, par ma foi, cela valait bien dix livres î Taylor lentement referma les pages où c'était le meilleur, le plus pur de toi que tu avais mis, de Foë ; il ouvrit sa bourse et te tendit dix livres sterling.

Dix livres, 250 francs de notre argent de France, voilà, Daniel, ce que tu avais touché ! Quand tu sortis dans Paternoster Row, de la maison de Taylor, tu tenais entre tes mains ces dix livres ; mais tu sentais bien au vide de ton cœur, à l'espèce de froid qui t'envahissait, que tu ne portais plus sous ton manteau, comme un secret trésor où flambe tout le soleil, le ma-

nuscrit où Robin Gruso, tenant son parasol et suivi de son papegai, marche dans une île verte, sous un ciel d'azur.

Depuis, ah I depuis ces douze ans, il y a eu bien des Noëls et des Saint-Valentin ! Il y a eu bien des fêtes et bien des deuils ! Et après un roi Georges, il y a eu un roi Georges î Taylor a répandu partout, à profusion, dans le monde, The Surprising Adçentiire. Il n'y a pas un mousse de navire, un portefaix des ports de Londres, de Bristol et de Liverpool, pas un soldat, pas un paysan, pas un marin qui ne sache désormais, autant que Robert Walpole, comte d'Oxford et premier ministre, ce que c^'est que Rohinson Crusoé, ce que c'est que Daniel de Foë.

Mais, ce que le monde ne sait pas, ce que ne peut soupçonner aucun des fidèles sujets de Sa Majesté le roi Georges, depuis Robert Walpole, comte et premier ministre jusqu'au dernier des hommes qui vend des coquilles et du poisson à Billingsgate, c'est que, dans une vieille et mauvaise auberge de rouliers, à Islington, dans le Middlesex, Daniel de Foë va mourir.

Le printemps s'éveille, de Foë, comme il fait, à chaque retour de saison, depuis les soixantehuit années que tu es au monde, avec le même charme, avec la même douceur, avec un en-

chantementaussilumineux. Par les vitres brisées, à moitié bouchées de papier sale, tu vois, de ton grabat, les pommiers en fleurs, Daniel, tu entends les oiseaux ! Et, le plus beau de tous, l'oiseau de Robinson, le perroquet Poil, devant tes yeux en fièvre, vole à larges ailes sur un ciel tissé.

Les cabs, les coachs et les charrettes qui vont vers Londres, vers la vie ardente de la grande cité, passent devant l'auberge ; à tout instant, il y a des postillons et des cochers qui entrent et boivent. Tu entends leur gros rire, le claquequement des fouets et le bruit des roues.

Sans cette petite Bible que tu lis avec peine tant les caractères en sont minces, sans cet exemplaire souillé de taches et mi-déchiré de Paradise lost que tu feuillettes encore de ta main amaigrie de vieillard, rien ne te resterait plus du passé, de Foë. « Je suis, as-tu écrit toimême, dans ma vieillesse, privé de tout plaisir, abandonné de tous mes amis et de tous mes parents. » Le désert, la solitude, depuisplusieurs années déjà, se sont étendus autour de toi ; avant que tu vinsses, comme un mendiant, frapper de ton bâton à cette mauvaise auberge, tu n'avais su déjà presque plus ce que c'est que le nom de père. Déjà, dans ta vie errante, égaré dans le comté de Kent, quand tu t'arrêtas, pour

la première fois, dans une auberge semblable, abattu par le mal, lu avais exhalé ta plainte. De ton fils ingrat, tu avais dit, frappé comme le proconsul : « Tu quoque, fili mi ! » « Mon fils ! Je comptais sur lui ; je me fiais à lui. J*ai laissé entre ses mains mes deux pauvres enfants sans fortune ' ; il n'a pas de pitié. Il laisse leur mère mourante demander Taumône à sa porte ! Il est riche ! »

Par la porte mal fermée de*^ chambre, la vieille femme de l'auberge pénètre, laissant, avec elle, passer les rires et les chants des buveurs ; et cela te rappelle Newgate, la geôle où tu fus par deux fois, la prison où s'entendent aussi les rires nerveux des fous et des ivrognes, où, par toutes les fissures et les fentes des cachots, les plaintes des voleurs et des condamnés à mort montaient jusqu'à toi dans un hymne damné. Tandis que la servante aux doigts crasseux et au bonnet fripé s'approche du lit sordide où se creuse déjà ton tombeau, où le drap du sommeil devient, par avance, une espèce de suaire, tu revois ces spectacles qui avaient, mon pauvre Robin des Iles, mon vieux Robin de Foë, frappé de stupeur ton imagination : le promenoir de Newgate où tous les pires rebuts du

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