Les autres enfants de Daniel de Foë
DANIFL DE FOE 83
monde se trouvent confondus à des innocents, où des prostituées à cheveux roux, à lèvres et à yeux peints coudoient des vierges qui ont volé pour vivre, où les plus vieux compagnons du crime insultent au voisinage d'écrivains qui n'ont pas plu à Tautorité. A. nouveau tu entends les jurons, tu perçois les sanglots, le bruit de ferraille des verrous et des chaînes. Cela, dans ton esprit troublé, compose une symphonie abominable ; et rien, rien, pas même les hurlements et les trépignements de la foule autour du pilori dressé à Temple-Bar, n'est compararable, en horreur et damnation, à ce chant de Penfer qui le poursuit la nuil, dans tes rêves, depuis le jour où tu sortis d'Old Bailey, condamné par les hommes à perruque et où tu passas le seuil affreux de la prison.
La vieille servante, de Foë, approche de tes lèvres un apaisant breuvage ; et alors il y a un moment où tout se calme en toi, où tu revois la lumière, cette lumière des cieux qui est souillée de suie et de fumée à Londres, mais qui rayonne, tu le sais, bien loin d'Angleterre, à Juan Fernandez, au-dessus de l'Océan si limpide et si bleu. Ah ! si seulement Sophie était làj ta chère fille Sophie I Mais Sophie de Foë, maintenant, est mariée à Master Baker. C'est à Master Baker que tu as écrit, à lui que tu as
fait demander de venir jusqu'à toi, dans l'auberge de rouliers où tu vas mourir. La lettre, te demandes-tu, lui a-t-elle été remise ? Master Baker l'a-t-il montrée à Sophie ? Il y a tant de bruit dans Londres, un branle-bas si continuel de voitures et de navires, un mouvement si vaste et si chaotique que l'appel déchirant d'un père ne peut pas toujours s'y entendre. « Une de mes douleurs, avais-tu fait savoir à Master Baker ton gendre, est de ne pas connaître mon petit-fils et de ne pas lui donner encore ma bénédiction. Qu'il soit votre joie dans la jeunesse et votre appui dans l'âge mûr ; qu'il ne vous cause jamais un soupir. Hélas! c'est un bonheur auquel on ne doit guère s'attendre. Embrassez ma chère Sophie que, sans doute, je ne verrai plus et lisez-lui cette lettre d'un père qui l'a aimée par-dessus tout jusqu'au dernier moment. * » Mais cette lettre, c'a été ton dernier effort. Il ne t'a plus été possible, depuis ce billet, d'écrire un seul mot à ta fille et à ton gendre. La nuit vient, maintenant, de Foë, le jour baisse ainsi qu'un rideau devant un spectacle qui a cessé de plaire ; Ton n'entend plus qu'à peine ton cœur battre ; de ta gorge serrée monte la dernière plainte, le dernier appel. La vieille femme aux mains sales et au pas traînard est descendue cher-