‹ Portraits du 19e siècleChapitre 16 sur 23 · LE P. MONSABRÉ · texte numérisé non relu

LE P. MONSABRÉ

losophïque, dans celte œuvre qui a si heureusement changé toute la physionomie de notre éloquence sacrée, on voyait trop la charpente de l'argumentation scolastique. Le P. Monsabré n!a pas ce défaut; il n'entre pas si avant dans le raisonnement thomiste. Il donne les conclusions de saint Thomas ; il nous les montre comme des points lumineux, comme des soleils à la lumière desquels il nous fait aisément marcher. J'aime cette méthode : elle est essentiellement française, parce qu'elle est souverainement claire.

Le P. Monsabré est, en effet, un orateur très français. Rien n'est plus lucide que son exposition. Son prédécesseur, le P. l^élix, possédait également cette précieuse qualité, mais peut-être avec plus de développements, et quelquefois de longueurs. Lorsque l'on vient d'entendre un discours du P. Monsabré, il est aisé de le ce raconter ». C'est le signe, croyez-le bien, auquel on reconnaît les parleurs clairs, qui sont les bons parleurs. Sa parole est un cristal à travers lequel on voit très nettement sa pensée. L'originalilé de l'orateur n'est pas tant dans sa doctrine que dans la forme dont il la revêt. J'ose l'en féliciter. Encore un coup, c'est un tempérament traditionnel. Il ne se dit pas : « Quelle pensée nouvelle aurai-je bien aujourd'hui ? » mais : a Comment ferai-je entrer dans l'esprit de mes auditeurs la pensée de mon père saint Thomas, et surtout la doctrine de ma mère l'Eglise? » Et alors il fait hardiment appel aux énergies et aux couleurs de la parole humaine. Toutefois il ne s'en sert jamais avec intempérance. Sa poésie est forte, mais ne se répand pas en beaucoup de mots. Sa phrase est vigoureuse et marche Bien ; les épithètes n'y font point tapage. Ce n'est plus là du romantisme : c'est mieux.

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Il y a dans les dernières Conférences certaines pages sur la famille, qui sont des plus belles qu'aucun poète ait jamais écrites. Pas un mol discordant, pas une violence de ton; mais une belle chaleur tempérée. et pleine de bons parfums. Ajoutons que notre orateur ne connaît pas le « mot de la fin, » ni les secrets trop faciles de se faire applaudir. C'est à force de clarté et de poésie vraie qu'il emporte l'admiration et excite un enthousiasme de bon aloi. Tout est sain dans cette éloquence, que n'ont pas envahie la périphrase, le néologisme et la fantaisie, ces trois maladies mortelles de l'éloquence sacrée contemporaine.

En éloquence, comme en érudition, il y a deux grandes familles d'esprits : il y a les intelligences synthétiques, et les analytiques. Le P. Monsabré appartient au premier de ces groupes. C'est un vulgarisateur excellent d'excellentes doctrines. On ne trouvera pas chez lui ces nouveautés qui transportent et qui effrayent. Il n'y a point là la hardiesse d'un de Maistre, ni les ailes d'un P. Faber, ni les témérités d'un Lacordaire. Parle côté traditionnel de son admirable talent, le P. Monsabré se sépare très nettement de l'école lacordairienne proprement dite. A dire le vrai, il crée au sein du groupe dominicain une nouvelle école à laquelle nous souhaitons un succès profond et durable. C'est bien là la vraie voie ; c'est celle où doivent entrer nos jeunes orateurs. Science des Écritures et des Pères, théologie solide, argumentation implacable, exposition translucide, style nerveux et cependant coloré, et, pour nous résumer, une belle éloquence antique en son fond et nouvelle en sa forme. Nous ne saurions désirer mieux.

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