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V. Le peuple est la première, la seule source du pouvoir

VL L'idéal à conquérir, c'est l'égalité ABSOLUE par l'abolition définitive et entière des classes, par la liquidation sociale.

L'homme ne fait pas la Vérité :

il la reçoit.

Le principe de la Justice est audessus et en dehors de l'homme, en Dieu.

La Famille est constituée par Dieu. Il y a mis son image, sa loi, sa grâce.

L'enfant est aux parents, par Dieu et pour Dieu.

Le Pouvoir vient de Dieu ; il représente Dieu, et sa dignité lui crée des droits au respect et à l'obéissance.

Il y a entre les hommes une égalité fondamentale de droits et de devoirs ; mais, dans le classement des membres du corps social, il y a des inégalités providentielles dues à des causes indestruclibles.

Lue vertu sociale tempère ces inégalités eÉ les fond dans un ordre admirable : c'est le lien de la perfection, c'est la charité

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eux ces deux Manifestes, ou, comme ill'a si bien dit, ces deux Radicalismes. Or j'affirme que cette tâche devait être faite, j'affirme que le moment était bien choisi. Dans celte magnifique cérémonie de la profession monastique, il existe, pour certains Ordres, un rite fort touchant. Dans la salle du Chapitre, on dépose sur deux escabeaux, d'une part, la robe monastique, et, de l'autre, les habits du siècle; puis on introduit le futur profès, et on lui dit : « Choisis. » C'est ce que le P. Monsabré a fait dans une sphère plus vaste. Il a introduit le dix- neuvième siècle à la porte de l'Église. Il a placé très exactement sous ses yeux les deux Radicalismes, et lui a dit : ♦( Choisis. »

Nous n'avons pas à analyser cette œuvre oii éclatent puissamment toutes les qualités de l'illustre conférencier. Le P. Monsabré traverse une crise douloureuse, et vient d'être forcé, à deux reprises, d'abandonner l'exposition pacifique de la doctrine pour se jeter dans la lutte ; mais nous espérons très vivement en des temps meilleurs : nous croyons que l'orateur de Notre-Dame pourra bientôt reprendre l'œuvre si bien commencée au couvent de Saint-Thomas-d'Aquin et nous apprendre ce que nous savons le moins : le catéchisme. Nul n'est mieux préparé à cette grande tâche, oti l'amour de la tradition est encore plus nécessaire que toutes les vigueurs de l'éloquence et toutes les couleurs de la poésie. Qu'il remonte en chaire, et nous enseigne ces trois termes de toute vérité : Dieu, Jésus-Christ, l'Église. Car entre les deux radicahsmes, notre choix est fait, et nous savons maintenant où sont les paroles de la vie éternelle.

Qui ne connaît la passion dont M. Victor Cousin se laisse consumer pour les femmes illustres du xvif siècle? M. Cousin a des imitateurs, et cela se conçoit ; mais il en a trop. On en est venu à étudier toutes les femmes du siècle de Louis XIV qui ont eu le malheur de nons léguer, plus ou moins volontairement, deux ou trois lignes de leur écriture. Puis avec MM. Capefigue et Houssaye (deux pastellistes que nous ne voulons pas comparer à un peintre comme M. Cousin) sont venues les études sur les femmes du siècle dernier. Hélas ! quelles femmes î et quels portraits ! Ce n'est que poudre, mouches, amhre et rubans ; et tant d'agréments et de parfums ne servent qu'à rendre encore plus repoussants les traits immortellement haïssables d'une Pompadour, d'une Dubarry, et de tant d'autres. Bref, à force de faire et de refaire de ces portraits, on a fini par épuiser tous les sujets des deux derniers siècles : il faut espérer qu'on en viendra bientôt à étudier les femmes de notre temps, et particulièrement les chrétiennes. Il y a véritablement un beau livre à faire sous ce titre : Les Chrétiennes de nos jours ; un beau livre, disonsnous, et qui serait bien fait pour nous délasser de ceux de M. Cousin, pour nous guérii>de ceux de M. Capefigue. C'est un des chapitres de ce Hvre que nous allons tenter

d'écrire en analysant aujourd'hui la vie et les ouvrages de M"' Eugénie de Guérin.

Eugénie de Guérin est la sœur de ce Maurice de Guérin pour lequel plusieurs critiques éminents n'ont pas craint de réclamer une des premières places dans l'histoire littéraire de notre siècle. La gloire de Maurice est d'ailleurs toute jeune, et est appelée à grandir : elle sera désormais inséparable de celle de sa sœur. Le Journal d'Eugénie est et sera toujours le second volume des œuvres de Maurice. C'est ainsi que sera récompensé ici-bas cet incomparable dévouement de la sœur pour le frère, cet amour fraternel auquel nous espérons que Dieu a déjà donné sa récompense dans le ciel.

L'éditeur du Journal d'Eugénie de Guérin a remarqué avec raison qu'on pourrait écrire en dix: lignes toute l'histoire de la sœur de Maurice. Cette vie a été agitée, mais intimement, et non pas au dehors. Pas de traces de ronean, pas de péripéties, pas de drame. Eugénie a vécu dans le château de son père, au fond de la province ; elle n'a quitté sa retraite que pour venir deux ou trois fois à Paris, oii l'appelaient les joies et les douleurs de son frère. Ce qui a rempli toute sa vie, c'est son admirable amour, c'est son dévouement pour Maurice. On pourrait faire sa biographie en deux mots : « Elle a aimé son frère. »

Cependant, une lecture attentive du Journal d'Eugénie permet, quoique péniblement, de reconstruire quelques parties de sa vie extérieure. Elle naquit en 1806, dans ce même château du Cayla oti elle devait cacher tant de larmes et écrire de si nobles pages. Dieu la fit naître au sein d'une famille fortement chrétienne, et la piété s'éveilla de bonne heure en une âme si bien préparée. Sa

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foi fut ardente ; toutes ses vertus devaient Têlre. Dans une chambre du château paternel, il y avait un Ecce Homo, un chef-d'œuvre : « Je racontais, dit Eugénie, tous mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur souffrant, et toujours j'étais consolée. Une fois que j'avais des taches à ma robe, qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me fit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour, je ne cru& rien d'impossible à la prière, ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois que ma poupée eût une âme. Mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être. »

Maurice était plus jeune que sa sœur. Sa naissance fut accompagnée de fêtes qu'Eugénie n'oublia jamais, et qu'elle se plaisait en quelque sorte à comparer plus tard à l'inexprimable douleur qui suivit la mort de son frère. Ce fut Eugénie qui vit les premiers pas de Maurice : « Un jour, je le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers : ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché! » Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes ! »

Elle perdit sa mère de bonne heure, et il est facile de penser que la perte de cet excellent guide fut un malheur irréparable pour cette âme trop vive. L'exaltation, la fièvre intime qui a toujours rongé la sœur de Maurice, auraient sans doute été calmées par l'éducation maternelle. Voyez dans le monde les jeunes filles qui, comme Eugénie de Guérin, n'ont pas eu leur mère pour conseil à l'aurore de leur adolescence » il est rare qu'elles aient l'expérience et la sérénité.

Celte mort frappa rudement notre jeune enfant, et elle commença dès lors d'avoir pour la mort cette horreur qu'on ne trouve absente d'aucune des pages qu'elle a écrites : « De vive et rieuse que j'étais, je devins pensive, recueillie ; ma vie changea tout à coup : ce fut une fleur renversée dans un cercueil. » Ce terrible mot, cercueil, reviendra mille fois dans son Journal. Elle n'a peut-être pas vécu un seul jour sans la pensée du cimetière, ni une seule nuit sans rêver de cercueils. Eugénie de Guérin est le chantre, j'allais dire la muse effrayée de la mort.

Sa mère ne lui avait pas laissé l'exemple de cette tristesse. « Nulle chrétienne n'a mieux souffert. Il lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Jusque dans son agonie, elle semblait penser à une fête. Sa douce mort ne m'éveilla pas ; jamais on ne sortit plus tranquillement de ce monde. » Et ailleurs, l'auteur du Journal ajoute : « Je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j'allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour fille. J'avais treize ans. »

Sa piété prit alors un élan plus énergique ; elle se passionna pour Dieu. Elle se passionnait aussi pour toutes les causes nobles : « Que d'heures j'ai passées, cherchant par quels moyens j'aurais pu sauver Louis XVI et la Heine, si j'avais vécu de leur temps. » Voilà bien la marque d'un grand cœur.

Par malheur, Eugénie lut trop. Elle avait seize ans, quand parurent les premières Méditations de 31. de Lamartine. Ce livre était bien celui qui convenait le moins à l'intelligence passionnée d'Eugénie de Guérin. Il était vague, et il fallait avant tout à la sœur de Maurice des

doctrines nettes, définies, absolues. Il était mélancolique, et ce qui manqua toujours à l'auteur du Journal^ ce fut la joie, la vraie joie, la joie chrétienne. Toute son âme était en pente vers cette fausse tristesse qu'on appelle la mélancolie et que tous les philosophes chrétiens ont rigoureusement condamnée : la lecture des Méditations lui donna le coup décisif et fatal. Désormais Tâme d'Eugénie devait être, non pas triste, mais mélancolique et rêveuse jusqu'à la mort.

De grands combats furent alors livrés dans l'intime de cette âme, et la lecture du Journal semble attester qu'ils ne furent bien terminés qu'au moment même où le Journal fut commencé, c'est-à-dire quand Eugénie eut atteint sa vingt-neuvième année. Mais il était dit que ce cœur devait taujours être désolé : aux grands combats succédèrent les grandes tristesses dont son frère fut surtout la cause ou l'occasion. C'est le 1 5 novembre 1 834 que s'ouvre pour nous la série des cahiers du Journal. Il est aisé, dès les premières pages, de prévoir quelles seront, pour ainsi parler, les deux occupations du cœur d'Eugénie de Guérin. La passion fraternelle éclate dès les premiers mots de ce mémorial, et la passion religieuse n'y éclate pas moins vivement. Ces deux passions, que d'ailleurs nous ne voulons pas comparer, se disputeront, comme deux orages^ un cœur oii n'habitera jamais la paix, oii la joie ne pénétrera jamais. Ajoutons, pour être juste, que cet amour fraternel est tout imprégné d'amour de Dieu. Cette admirable sœur connaît toute l'élévation de l'intelligence de son frère ; elle veut tourner à Dieu celle intelligence. Or, Maurice, en 1834, commençait à donner à sa sœur de cruelles inquiétudes. Disciple de M. de Lamennais, il ne savait pas s'en séparer, alors même que ce maître se se-

parait de l'Église. blQtre la saiate Église et M. de Lamennais, Maurice avait à choisir, et ne choisissait pas l'Église. <( Quel malheur, lui écrivait sa sœur, que tu sois sous l'inQuence de ce génie dévoyé ! »

Tout le Journal est écrit pour Maurice. « Que de fois, dit Eugénie, j'ai rêvé d'être Sœur de Charité, pour me trouver auprès des mourants qui n'ont ni sœur, ni famille ! » Elle se fîl la sœur de charité de son frère. Elle donna de loin les soins les plus attentifs et les plus délicats au corps cliétif et mourant de Maurice; elle veilla surtout au chevet de son âme. Toute l'exubérance de sa vie, tout le trop-plein de son âme, toute sa fièvre, tout son enthousiasme, toute sa passion furent transportés et concentrés en un seul amour, l'amour fraternel. Elle eût pu prendre pour devise : « Dieu et mon frère. » Comment dirons-nous que nous admirons vivement cette affection, mais que nous ne voudrions pas la proposer pour exemple ? Eugénie de Guérin, si elle est au ciel aujourd'hui, sait mieux que nous que l'amour fraternel doit être moins agité, moins orageux, plus pacifique, plus silencieux, plus doux enfin. L'affection fraternelle, telle que Fa comprise et pratiquée l'auteur de notre Journal, lui a été sans doute un mérite aux yeux de Dieu ; mais sur la terre, elle n'était pas dans l'ordre ; elle porte évidemment le caractère de l'exagération. Défaut d'une grande âme.

Maurice fut sauvé par sa sœur, et la conversion de cet esprit éminent fut la récompense de tout le dévouement d'Eugénie ; mais Dieu ne laissa pas longtemps à la sœur le spectacle de Maurice chrétien, de Maurice aimant l'Église et s'apprêlant à la défendre. Il arracha bientôt ce cher néophyte aux dangers de la terre. Sa sœur, le sa-

chant malade à Paris, se précipita dans cette ville où elle ne voyait que son frère : elle le ramena mourant au Cayla. Elle chercha alors le plus chaud rayon de soleil pour y exposer ce corps à moitié froid et à moitié décomposé, Le soleil ne put rien sur ce refroidissement. Soutenu par le bras de la jeune femme qu'il avait épousée huit mois auparavant, soutenu par le bras de la sœur qui l'aimait comme une mère aime son fils unique, Maurice de Guérin rendit à Dieu son âme, le 1 9 juillet 1 839. Avant de mourir, il avait solennellement rétracté toutes ses erreurs, qui étaient celles de M. de Lamennais, son maître. Jésus-Christ l'avait visité à son lit de mort et s'était donné tout à lui. Il mourut doucement, comme sa mère.

Il est des choses qu'il ne faut pas essayer : par exemple, de peindre la douleur d'une telle sœur. « Mon âme vit dans un cercueil, s'écrie-t-elle. Oh oui ! enterrée, ensevelie en toi, mon ami, de même que je vivais de ta vie, je suis morte en ta mort. » Et quelques jours après cette épouvantable séparation, elle continue son Journal, en le faisant précéder de cette admirable dédicace : « Encore à lui. A Maurice mort, à Maurice au ciel. Il était la gloire et la joie de mon cœur. Oh ! que c'est un doux nom et plein de dilection que le nom de frère ! Vendredi 19 juillet, à onze heures et demie : date éternelle. »

Désormais cette sœur en deuil se voue au culte de la mémoire de Maurice. Maurice est mort, mais il a laissé des œuvres. Ils faut que ces œuvres soient publiées, il faut que Maurice soit célèbre. De la gloire, elle veut de la gloire pour le nom de son frère 1 Avec quelle fierté elle lit le Centaure, chef-d'œuye de Maurice 1 Avec quelle indignation véritable elle répond à M""' Sand, qui, dans

je ne sais quel article de je ne sais quelle Revue, avait écrit que « la foi manquait à Maurice de Guérin ! »

Elle se traîne lugubrement sur le chemin trop long de la vie. Elle voit Maurice étendu sous terre entre les planches du cercueil ; elle le voit ainsi durant le jour, et dans ses rêves. Elle ne le voit pas assez dans la gloire du ciel, dans le sein d'Abraham, dans la maison de la lumière et de la joie éternelles. Je ne sais si elle a jamais écrit ce mot : la joie. 11 est certain qu'elle ne l'a jamais compris.

Cependant ses aspirations à la vie religieuse prennent une nouvelle force à la mort de son frère : « Sans mon père, dit-elle, j'irais peut-être joindre les Sœurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. » Mais elle ne se contente pas de ces aspirations. Nous la voyons convertir son second frère, Erembert, et l'entraîner à sa suite à la Table sainte : « Encore un frère sauvé. 11 faut être sœur chrétienne pour sentir cela ! »

Son Journal finit en 1841 ; il finit par un cri sublime: « Jetons, dit-elle, jetons nos cœurs en l'éternité. » Eugénie de Guérin devait bientôt jeter le sien dans cette éternité où elle aura enfin connu la paix joyeuse. Et Dieu, nous l'espérons, aura reçu dans ses bras paternels cette âme si noble, et, malgré tout, si- chrétienne. L'âme d'Eugénie a sans doute été réunie pour toujours à l'âme de Maurice. Maurice voit le Beau suprême qu'il a tant aimé sur la terre ; sa sœur possède l'Amour souverain vers lequel elle a tant soupiré. Ne nous bornons pas à lire leurs œuvres, et sachons aspirer à leur béatitude.

Mais jusqu'ici nous n'avons fait que de l'histoire ; essayons maintenant de dessiner le portrait.

L'amour est véritablement le caractère principal de cette ame d'Eugénie de Guérin, dont nous avons entrepris l'élude difTicile, la psychologie délicate. Mais elle ne sait rien aimer à demi, et ses amours sont loujours passionnées : « Que n'ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime ? Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout. » Voilà l'expression la plus parfaite de l'amour le plus aimant. L'Eglise elle-même pourrait dire, lorsqu'elle est maternellement à la recherche de ses fils égarés : a Que n'ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime ! » Et l'Église est ici-bas ce qui aime le plus, ce qui aime le mieux.

« Moi, je vivrais d'aimer, dit quelque autre part la sœur de Maurice ; soit père, frère, sœur, il me faut quelque chose. » Quelle mère elle eût été! ou quelle carmélite ! Rien ne nous empêchera de penser que le mariage et la maternité, ou les divines ardeurs du cloître, auraient heureusement répondu à toutes les aspirations et comblé tous les vœux un peu vagues et mal définis de cette âme unique, qui ne voulait vivre que d'amour, comme les mystiques, comme les saints, comme les

anges.

A défaut d'enfants, elle aime les pauvres. Elle a des Irails de sainte Elisabeth de Hongrie. « Il faut, dit-elle, que je dise mon bonheur d'hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui donnais l'aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu. » Et ailleurs : «^J'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il

avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait bien peur d'être battu par son père. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais : je l'ai consolé. Charles X ne serait pas plus heureux s'il reprenait la couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour ? »

Avec sa sœur, elle fait souvent le tour de toutes les maisons du village, visitant de préférence celles où il y a des malades, tille aimait les malades : les malades étaient un aimant qui l'attirait invinciblement. Dieu l'avait faite pour adoucir les souffrances des autres. Dans cette chambrette dont elle fait de si aimables panégyriques, nous la voyons occupée à coudre de chauds vêtements pour ses pauvres. « Je leur fais don de mon temps, d'un peu de peau qu'emporte mon aiguille, et de mille livres que j'aurais pu lire. » Elle ne craint pas de pénétrer dans les bouges les plus répugnants. Elle entre un jour dans une hutte tellement infecte qu'elle ne trouve d'autre endroit pour déposer son châle que les branches d'un arbre voisin. Mais une chrétienne ne sait pas reculer devant la misère : elle ne recule que devant le mal.

Elle a quelques points de ressemblance non seulement avec la chère sainte Elisabeth, mais avec le séraphin d'Assise. C'est ainsi qu'elle a pour la nature, même inanimée, un amour puissant qui se fait jour dans maint endroit de son Journal : « J'aimerais, dit-elle, de connaître la famille des fleurs, leurs goûts, quels papillons les aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut et leurs propriétés, pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades : Dieu fait ses dons à tant de fins ! Tout est plein d'une merveilleuse bonté ; voici la rose, qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. »

Un tel cœur devait facilement se faire aimer; il semble qu'Eugénie de Guérin n'eût qu'à se présenter quelque part et à parler quelques instants pour se susciter aussitôt de charmantes et durables amitiés. En effet, elle eut des amies ; mais, en général, elle les aima bien plus vivement qu'elle n'en fut aimée. Toute ardeur était glace en comparaison de son ardeur. Nous ne pouvons cependant passer sous silence celle de ces amies qui paraît avoir le mieux compris la grande âme de la sœur de Maurice, cette Lili : a Ame pure, âme de neige par sa candeur ; si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde ; âme faite pour les yeux de Dieu. »

Toute amitié, d'ailleurs, pâlissait devant cet amour fraternel dont Eugénie est le modèle véritablement inimitable. Voulez-vous savoir jusqu'à quelle hauteur cet amour pouvait s'élever? écoutez le passage suivant de noivQ Journal : « Si tu t'étais fait prêtre, dit Eugénie à son frère, je t'aurais demandé conseil; mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah ! pauvre ami, que je le regrette ! que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'âme ! Il y aurait dans celte ouverture quelque chose de bien spirituellement doux. La mère de saint François de Sales se confessait à son fils ; des sœurs se sont confessées à leurs frères. 11 est beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce. » Elle passait souvent toute sa nuit à écrire à ce frère, dontréloignement fut pour elle la plus rude de toutes les épreuves. « Il me semble qu'un ange me dicte. D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut, tant de choses tendres, élevées, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle ? Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. » •

Cependant, tout les séparait dans l'intelligence, si tout

semblait les unir dans le cœur. Maurice avait perdu la foi, qu'Eugénie garda toujours. Que de fois, dans son mémorial ou dans ses lettres, elle lui reproche son incrédulité I et avec quel accent aimable et douloureux ! ou plutôt avec quel sanglot ! Elle avait une foi vive et qui, le plus souvent, ne tombait point dans le naturalisme. Elle parle simplement et énergiquement de l'existence et du pouvoir des démons ; elle porte la médaille miraculeuse sans ostentation et sans honte : elle fait le mois de Marie dans sa petite chambre ; elle a le courcige de jeter au feu de méchants romans. Quand elle entend parler d'un miracle, son premier mouvement est d'y croire ; elle lit passionnément la Vie des Saints, et ne s'avise jamais de marchander à Dieu le pouvoir de s'élever au-dessus de la nature. Elle ai77îe la confession, et se réjouit de faire un long examen de conscience. « Oh ! quel don, dit-elle enfin, quel don que l'Eucharistie ! On adore, on possède, on vit, on aime : l'âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. » Et elle en vient à avoir une vie profondément mystique, à laquelle manque seulement cette splendeur que nous avons déjà nommée, la joie. (( Qu'est-ce que le ciel? » se demande-t-elle, et elle répond : « C'est le lieu des amis. » C'est le lieu des frères, aussi ; et elle aspire à ce beau ciel avec une passion et des soupirs qui ont déjà, sans doute, reçu leur récompense.

Pourquoi faut-il que nous retouchions ce portrait, et que nous effacions par quelques ombres la charmante lumière qui en descend? Mais il faut dire toute la vérité.

N'avons-nous pas d'ailleurs signalé déjà les défauts de cette âme, qui reste encore tout aimable à travers ces défauts, qui reste tout attirante, si l'on peut parler ainsi?

Ces défauts mêmes seront pour certaines âmes un attrait de plus : ils n'en sont que plus dangereux.

Nous avons en ce moment sous les yeux un manuscrit du x' siècle, qui, au lieu de sept péchés capitaux, en compte huit. Quel est donc le huitième? C'est la tristesse.

La tristesse, tel est le défaut capital d'Eugénie de Guérin.

(( Eh î que trouvons-nous ici-bas ? dit-elle. On ne sait QUE s'y faire souffrir. » — (( La nuit dernière, je n'ai vu défiler que des cercueils. » On peut dire que toutes ses nuits ressemblaient à celle-là. La pensée de la mort lui est sans cesse présente, non pas comme une espérance, mais un peu trop comme un épouvantait. Elle pense aux pauvres morts « qui dorment glacés dans leur lit. » Ainsi, ajoute-t-elle, « mes cahiers s'emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort ; ma vie s'en va maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus. » Elle dit ailleurs, avec plus de justesse : « Le fond de la vie est en noir et bien triste ; mais Dieu le veut ainsi, afin que nous regardions vers le ciel. » Disons tout : Eugénie de Guérin a eu peur de la mort ; elle a eu peur du cercueil et du cimetière : les Saints n'ont peur que du jugement.

11 faut bien se persuader que, si l'Église nous recommande avec de si vives instances la pensée fréquente de la mort, elle ne veut pas que celte pensée nous atterre, mais qu'elle nous relève. L'Église, qui est essentiellement militante et qui voit dans chaque chrétien un soldat, l'Église nous interdit sévèrement ces désolations stériles à la vue du tombeau, qui ôtent les armes aux mains des vivants. Il faut faire virilement Je chemin delà vie, foulant les tombes, les yeux au ciel. Pensons souvent à la mort,

mais pour nous démontrer jusqu'à l'évidence tout le néant de la vie ; pensons à la mort, mais pour nous préparer à ce qui suit la mort ; pensons à la mort, mais comme à la naissance et à la vie. Ne séparons jamais cette pensée austère de celle du ciel, et, plus particulièrement encore, de celle de la résurrection. Voyons lés morts dans leurs lits glacés, sous la terre humide ; voyons-les hideux, rongés par les vers, en décomposition, en pourriture, en cendre, en ce « je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ; » mais immédiatement après, pensons à leurs âmes, qui vivent, qui ne sont pas sous la terre, que les vers n'atteignent pas et qui ne connaissent ni la pourriture ni le je ne sais quoi dont parle Bossuet. Pensons surtout que les vers de la tombe ne peuvent entamer les germes de la résurrection future. Quand les peintres chrétiens ont placé une tête de mort entre les mains des pénitents, ne croyez pas qu'ils leur aient par là infligé la mélancolie et la tristesse. Non, non ; lorsqu'un saint considère une tête de mort, sa première pensée peut bien être celle-ci : « Oh ! que je ne suis rien ! » Mais sa seconde pensée est le ciel, et sa dernière est la résurrection. « Oui, dit-il avec une merveilleuse espérance, oui, ces os revivront et recouvriront un jour la beauté transfigurée d'une face humaine. » Eugénie de Guérin n'a jamais eu de ces pensées. Elle a eu la notion de la mort, elle n'a pas eu celle de la résurrection. Oh ! qu'elle aurait été plus consolée, si elle s'était dit : a Mon frère, mon Maurice est mort, mais je le reverrai. Et je ne reverrai pas son âme seulement, mais je reverrai ses traits, mais je reverrai son cher sourire, mais je reverrai tout mon frère. » 0 joie de la résurrection !

La Yie des Saints, dont Eugénie de Guérin n'a pas lou-

jour? compris le sens, et dont elle a dit, dans un moment d'aberration, que c'était a un livre dangereux, » la Vie des Saints aurait pu lui enseigner la joie. Tous les saints ont été joyeux. La terre est si près du ciel ! Est-ce que le voyageur n'est pas joyeux quand il aperçoit de loin le clocher de son pays, ou la fumée de la maison ? Nous sommes comme le voyageur : nous ne pouvons faire un pas sur la terre sans découvrir le ciel, qui est le but du voyage. Sachons donc être joyeux avec nos compagnons de route, et joyeux dans l'intime de nos âmes. Les mots gaudium et lœtitia^Q trouvent mille fois plus souvent dans la sainte Écriture, que les mots cercueil qV mort dans tout le Journal de la sœur de Maurice. Et ce n'est pas peu dire.

La paix lui a été aussi étrangère que la joie. Elle a eu sans cesse une tristesse agitée, une mélancolie orageuse. De toutes les pages de ce mémorial lugubre, pas une n'est joyeuse, et pas une n'est calme. L'auleur a oublié que l'homme est, ici-bas, non pas pour s'agiter, mais pour agir. Je ne connais pas un saint qui ait été troublé. Quand Flandrin a eu à représenter sur les murs de Saint- Vincent-de-Paul sa double procession de Saintes et de Saints, il les a peints dans un état de paix parfaite et de repos surnaturel. Pas un souffle n'agite leurs corps, pas un souffle leurs âmes. C'est qu'avant d'avoir le repos dans le ciel, ils l'ont connu sur la terre. Le repos est un caractère de la sainteté ; c'est un avant-goût du paradis.

Qui donc avait ôté la joie et la paix à la belle âme dont nous faisons le Dortrait? A cette question le Journal peut nous fournir une réponse. C'est cet ensemble de doctrines littéraires qu'on a décoré du nom àe romantisme . Eugénie de Guérin nous a donné quelque part le catalogue de sa

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petite bibliollièque. Les quatre premiers volumes nous expliquent toutes les erreurs de cet esprit, toutes les déviations de ce cœur : ce sont les Méditations et les Harmonies de M. de Lamartine, Ossian et les Élégies de Millevoye. Que de nuages, de clairs de lune, de crépuscules et de fausses larmes dans ces livres î Que de sensibilité dévoyée ! Que d'incertitudes funestes ! Que de tristesse inutile et de stérile mélancolie ! Et tout cela, hélas ! a passé dans l'âme de M'" de Guérin.

En possession de ces tristes nébulosités que le romantisme a jetées dans tant de bons esprits, elle a fait mille efforts généreux pour les concilier avec la rigueur et la netteté de sa foi. Elle a toute sa vie essayé de concilier Lamartine avec sainte Thérèse. De là le mélange de tant de vertus chrétiennes avec une agitation et une tristesse qui ont fait son malheur et ont été une infranchissable barrière entre son âme et la sainteté. 11 lui est arrivé un jour de préférer M. Sainte-Beuve à saint Augustin, et Volupté à la Cité de Dieu. Ce fut son châtiment.

Toutefois, sous la romantique, reste la chrétienne, et M. Sainte-Beuve ne devait pas toujours triompher de saint Augustin. M. Sainte-Beuve n'emportera jamais les dernières sympathies d'une grande âme. a Je ferme saint Augustin, dit un jour la sœur de Maurice, l'âme toute remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos. » Et elle ajoute : « La belle idée et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu ! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère ; et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des salnts. » L'amour du Ciel fut, malgré tout, une des passions de M"° de Guérin

Ce fut, durant toute sa vie, le port où ses agitations trouvèrent le calme, ce fut l'oasis oh ses aridités trouvèrent la fraîcheur, ce fut la lumière de toutes ses ténèbres, la consolation de toutes ses larmes.

Une certaine nuit d'hiver, elle se mit à contempler longuement les millions de mondes qui se meuvent dans l'immensité lumineuse ; et elle écrivit, sous l'impression de ce grand spectacle, ces quelques mots par lesquels nous voulons terminer son portrait : « Que les cieux des cieux doivent être beaux ! Je pensais aux saints, qui ont toutes ces belles étoiles sous les pieds. » Espérons qu'elle considère aujourd'hui les étoiles de ces hauteurs d'où les saints les considèrent éternellement. Espérons qu'elle est tranquillement joyeuse dans ce sein de notre Dieu, où se trouvent éternellement la joie et le repos.

Dom Guéranger est mort en son abbaye de Solesmes, le samedi 30 janvier \ 875. Il y avait quarante ans qu'il était venu prendre possession de cet ancien monastère au nom de son père saint Benoît; il y avait quarante ans qu'il avait fait de nouveau rayonner dans ce cloître le froc bénédictin, dont la Révolution avait cru se débarrasser pour toujours. Et certes, lorsque, jeune encore, il avait fondé sa chère colonie monastique sur ces bords charmants de la Sarlhe, il avait dû souhaiter d'y mourir. Il ne pouvait désirer un autre tombeau.

En attendant la résurrection, son corps, qui est destiné à la gloire, repose tout près de ce cloître béni où il a tenté victorieusement la restauration de la plus antique et de la plus grande de toutes les institutions monastiques. C'est là qu'il a souffert, qu'il a espéré, qu'il a aimé. Lorsqu'il entreprit de renouer la chaîne, si brutalement brisée, de la tradition bénédictine ; lorsqu'il se tint pour la première fois ce vaillant langage : « Les anciens Bénédictins étaient peut-être gallicans ; les nouveaux seront certainement ultramontains, » il était inconnu, il était méconnu, il était presque seuL; mais il savait déjà ne pas désespérer. Ce qu'on a appelé depuis « le parti catho-

lique » n'existait pas encore, ou existait à peine. Cher cloître de Solesmes, chères chambres des hôtes, vous avez eu l'heur de recevoir alors tous ces fondateurs de notre école, tous ces maîtres que nous voulons associer aujourd'hui dans Texpression du même respect et du même amour : Lacordaire, Monlalembert, Veuillotl Ils y sont tous venus l'un après l'auire; ils y ont fait, avec Dom Guéranger, le plan lumineux de la grande campagne pour la liberté de l'Église. Et il y a certaine chambre qu'on m'a montrée, avec une jolie vue sur la rivière, qui garde .encore le souvenir de leur passage. J'y voudrais écrire ces lignes, et inviter de là tous nos catholiques à cette concorde fraternelle dont le Père Abbé a jadis connu le spectacle.

C'est à Solesmes donc que Dom Guéranger a suivi toutes -les péripéties de la lutte ; x'est là qu'il a reçu ces premiers numéros de VUniv ers, que nou?> ne feuilletons jamais ^sans une émotion profonde et qui étaient frémissants de tant d'espérances ; c'est de là qu'il a lancé sur le gallicanisme tant de bonnes flèches et qui ont si bien atteint leur but; c'est là qu'il a lu fiévreusement tous les bulletins de notre guerre en faveur de la liberté de l'enseignement secondaire; c'est delà que la Liturgie romaine est sortie certain jour, pauvre encore et méprisée, et c'est là qu'elle est rentrée, magnifiquement radieuse, après avoir fait la conquête de quatre-vingts diocèses ; c'est là que, pendant le Concile, palpitaient les espérances des infaillibilistes, et nos cœurs alors faisaient sans cesse le voyage de Rome à Solesmes et de Solesmes à Rome. Je ne sais pourquoi, à ces grands souvenirs de toutes nos batailles, se mêle toujours dans mon esprit l'image du Père Abbé, avec ses cheveux blancs, son visage fin, ses yeux vifs et son

sourire pénétrant. Tous les catholiques de France sont sans doute comme moi, et se disent maintenant : « Notrecapitaine est mort. »

Les anciens croyaient que la destinée humaine était rigoureusement soumise à la fatalité victorieuse. Nous, catholiques, nous donnons à ce mot « destinée » un tout autre sens, et c'est, suivant nous, la fonction ou la mission que Dieu donne à chacun de nous. Nous dirons donc que^ la destinée de Dom Guéranger a été de vulgariser en France les doctrines romaines. Il en a été le héraut. Et [\ me semble qu'il n'y aurait point de plus belle épitaphe à graver sur son tombeau que celle-ci : Apostoiicœ doctriricè prœco intrepidiis. • ■

Or, il a livré trois grands combats. Le premier, pour l'unité liturgique ; le second, pour les droits du surnaîurel dans l'histoire; le troisième, pour l'infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ. Trois combats, trois victoires.

Plusieurs de nos lecteurs se rappellent sans doute la situation liturgique de la France en 1840. Les optimistes ne voyaient dans ce chaos qu'une aimable variété ; mais Rome y voyait une Babel. Chaque diocèse avait son Bréviaire et son Missel, qui ne remontaient guère à plus d'un siècle, et se délectait dans la lecture de ses hymnes ou de ses proses de fabrique récente. On savourait ces nouveautés, plus ou moins élégantes, avec un certain plaisir qui sentait parfois la révolte. Le sens liturgique était émoussé, hébété, perdu. On ne tenait compte en matière de riteSj ni de Tautorité, ni de l'antiquité, ni de l'unité.

Tout était sacrifié à la rhétorique, et celle rliélorique était trop souvent janséniste ou gallicane : il y avait dans tout cela une odeur de Port-Royal ou de 1682. Celle antique, cette grande, cette sainte Liturgie romaine, qui avait, depuis Cliarlemagne jusqu'à Louis XW, retenti sous les voûtes de nos cent cathédrales, on s'en moquait volontiers avec une vilaine moue railleuse, et Ton plaignait ces pauvres prêtres italiens, allemands ou espagnols qui étaient forcés de subir le Bréviaire romain. Certain diocèse, que je pourrais nommer, avait jusqu'à trois liturgies à la fois. Le catholique, qui était forcé de voyager, n'entendait nulle part la voix de la même prière, et le pis était que l'on croyait partout à l'antiquité de ces liturgies de la veille. C'était la Liturgie romaine qui, aux yeux de presque tous les prêtres de ce temps-là, paraissait « entachée de jeunesse. » Le mal était profond ; il élait presque sans remède.

C'est alors qu'apparut Dom Guéranger, et l'on peut véritablement le regarder comme un médecin providentiel, ïl vit que les intelligences et les cœurs étaient également malades, et résolut de les traiter les uns après les autres. Avec ses Institutions liturgiques il persuada les entendements ; avec V Année liturgique il convertit les cœurs. C'est, à la vérité, la plus grande œuvre et la dominante de sa vie ; c'est par là qu'il demeurera célèbre dans l'Église de Dieu. Oui, si, le 2 février par exem[)lc, tous les catholiques de France peuvent dans toutes leurs cathédrales assister maintenant à ce môme et unique office de la Purification, qui est si merveilleusement beau; s'ils peuvent tous, avant d'allumer les cierges symboliques de la Chandeleur, entendre ces mêmes oraisons splendides et dire à Dieu d'une seule voix : Pater, qui oinnia ex nihilo

creasti et, jus su iuo, per opéra apum, hune liquorem ad perfectionem cerei venire fecisti ; s'ils peuvent, dans leur lumineuse procession, entonner tous la même antienne : Adorna thalamum tuum, Sion; si nous avons aujourd'hui la joie d'aller de Cambrai à Marseille et de Quimper à Strasbourg en voyant partout nos prêtres jeter jusqu'à Dieu le cri sacré de la même prière et interpréter dans le même langage la foi de la société chrétienne; s'ils lisent partout le même bréviaire que leurs frères d'Allemagne, que les missionnaires de TOcéanie et que le Souverain-Pontife à Rome ; si l'antiquité liturgique est restaurée, si l'autorité liturgique est respectée, si l'unité liturgique est de nouveau fondée, beaucoup de gloire en revient à l'illustrissime et révérendissime abbé de Solesmes. C'est le monument qu'il a élevé, et l'airain est moins solide. Jusqu'à la fin des temps, ce noble édifice demeurera vivant : car le dernier jour du monde trouvera parmi nous quelque prêtre occupé à lire cet office romain que Dom Guéranger a remis en gloire. Exegit monumentum.

Si auguste qu'ait été cette mission, le Père Abbé n'a pas eu que celle-là. Le jour vint, où, entreprenant le récit de la conversion du monde romain par l'Éghse empourprée du sang de ses martyrs, un célèbre écrivain fît à l'élément naturel une part trop large et au surnaturel une place trop étroite. Sans doute, M. de Broglie était sincère alors, comme il le fut depuis dans ces luttes politiques où nous n'avons pas eu la joie de combattre toujours près de lui ; mais enfin il y avait péril à le laisser s'engager dans celte voie du naturalisme, et surtout à permettre qu'il y engageât avec lui toute une portion de la grande école catholique. Dom Guéranger le comprit : il

s*arracha à ses chères études et se fit journaliste pour répondre à cet historien. Qui ne se souvient de ces vingtquatre articles contre M. de Broglie, qui ont été naguère la gloire du journal le Monde? UiWnsire champion du surnaturel prit en main la défense du Miracle : il prouva que la conversion du monde ne saurait s'expliquer par des événements purement humains, et que ces événements sont bien loin d'y jouer un rôle aussi considérable que l'école libérale semblait se l'imaginer. La discussion fut des plus vives, mais des plus courtoises : car c*est à coups de textes que Dom Guéranger avait accoutumé de frap- . per ses adversaires. Ses articles, nourris de faits, devinrent aisément un beau livre, qui fut véritablement décisif. Mais ses ennemis, un moment étonnés, allaient bientôt reformer leurs rangs contre lui. Les deux Écoles, en effet, se séparaient de plus en plus, et prenaient soia de creuser un abîme entre elles. Il y eut des « ultramontains » et il y eut des « libéraux », et la belle unité de l'ancien parti catholique, qui avait commencé à se rompre depuis plusieurs années, parut alors brisée pour toujours. Nous ne jugeons pas : nous racontons.

« Il se passa alors un fait des plus étranges et que les historiens des doctrines religieuses devront un jour mettre, en lumière. Un certain nombre de « libéraux » , qui avaient débuté par aimer passionnément Rome et les doctrines romaines, tournèrent peu à peu à 'ce gallicanisme don t ils avaient jadis abhorré l'étroitesse. Us se firent gallicans par excès de hbéralisme. Le mécontentement et la méchante humeur où ils étaient de voir Rome se prononcer Contre eux les poussa à revenir aux propositions de 1682. Et, de fait, ils y revinrent. Lorsque s'ouvrit le Concile du Vatican, leurs journaux nous surprirent par la vivacité

de leur gallicanisme : tous les arguments de Bossuet furent alors remis en circulation. Nous eûmes la douleur de voir de grands, de généreux catholiques, chercher d'une main jalouse, dans toute l'histoire de l'Église, les pages où l'on pourrait assister à de prétendues défail4 lances de la sainte Église romaine. Ils mirent autant d'ardeur à chercher ces scandales que les pêcheurs de perles peuvent en mettre à trouver les trésors cachés de l'Océan. De toutes parts, on n'entendait plus que ces mots : « Tel pape s'est trompé en telle circonstance, en telle année. Honorius a été hérétique. Vigile a été hérétique. Libère a été hérétique. » Une plus rude épreuve nous était réservée. L'École de nos adversaires eut alors pour chef un saint prêtre, au vaste cœur et au large entendement, et qui avait eu sur la jeunesse de nos écoles une action vraiment providentielle. Le P. Gratry écrivit alors ces fameuses Lettres qui troublèrent tant d'esprits. Il se fit un grand silence et l'on se tourna vers Solesmes. « La Monarchie pontificale répondit à cette attente universelle, et Dom Guéranger y afïirma de nouveau l'unité romaine. Son principal honneur et le résumé de sa vie sont là : il a aimé l'unité et l'a fait aimer. On ne saurait s'imaginer une érudition plus puissante sous une forme plus modérée. Des faits, des dates, des textes. Et puis encore des textes, des dates, des faits. Cette tra,nquillité sûre d'elle-même, cette sérénité triomphante fut d'un heureux augure. Les bons livres abondèrent, et l'argumentation ultramontaine devint de plus en plus serrée. Les Papes furent vengés ; Libère, Vigile et Honorius furent lumineusement justifiés ; l'infaillibilité fut démontrée par la science avant d'êkre proclamée par l'autorité. Dom Guéranger fit aux catholiques comme un merveil-

leux escalier par où ils purent aisément remonter du temps présent jusqu'au premier siècle de l'Église, et chacun des degrés de cet escalier élait un texte en faveur de l'infaillibilité romaine. On sait le reste ; on sait comment tous les catholiques se soumirent au décret du Concile, et quelle mort admirable fit le regretté Père Gratry. Nous nous persuadons que la Monarchie ^pontificale ne fut pas étrangère à ce dénouement, et que ces deux grandes âmes sont réunies là-haut aux pieds de Dieu, pour s'y entretenir éternellement de l'Infaillibilité victorieuse K »

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