Girard, Vie du duc d'Épemon
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— Transportons-nous avec lui chez !!■»• de Vendosme, dont le mari, emprisonné à la Bastille, avait dû sa liberté à Cospeau.
f M. de LisieuK étoit son directeur et logeoit toujours chez elle quand il étoit à Paris. Il revint en ce temps-là de son diocèse, et, comme il avoit beaucoup d*amitié pour moi, et qu'il me trouva dans les dispositions de m'attacher à ma profession, ce qu'il avoit souhaité passionnément, il prit tous les soins imaginables de faire valoir dans le monde le peu de qualités qu'il pouvoit excuser en moi. Il est constant que ce fut à lui à qui je dus le peu d'éclat que j'eus en ce temps-là, et il n'y avoit personne en France dont l'approbation en pût tant donner. Ses sermons Tavoient élevé d'une naissance fort basse et étrangère à l'épiscopat : il l'avoit soutenu avec une piété sans faste et sans fard. Son désintéressement étoit au delà de celui des anachorètes : il avoit la vigueur de saint Ambroise, et il conservoit dans la Cour et auprès du Roi une liberté que M. le cardinal de Richelieu, qui avoit été son écolier en théologie, craignoit et révéroit. Ce bonhomme, qui avoit tant d'amitié pour moi qu'il me faisoit trois fois la semaine des leçons sur les cpitres de saint Paul, se mit en tête de convertir M. do Turenne et de m'en donner rhonneur. »
Puis le Cardinal rappelle les conférences tenues chez madame de Vendôme; la complaisance de Turenne, qui jouait le néophyte pour ménager à son ami, le comte de Brion, des entrevues avec mademoiselle de Vendôme, dont le comte était amoureux : « le comte de Brion, qui avoit été deux fois capucin, et qui faisoit un salmigondis
ilt) PUKTRAITS DU GRAND SIECLE.
perpétuel de dévotion et de péchés, prenoit une sensible part à sa conversion prétendue, el il ne bougeoit des conférences qui se foisoient très souvent, et qui se tenoient toujours dans la chambre de mademoiselle do Vendosme. »
Gospeau était dupe, mais se réjouissait d'avance d'une conversion qui lui échappa. Elle était réservée à un tout jeune prêtre, qui n'avait alors que quinze ans, et qui plus tard, devenu évêque et l'une des gloires de l'Eglise, eut le même rôle dans une intrigue galante, quand il porta à M"' de Montespan une lettre d'amour de Louis XIV. Mais Bossuet, autrement rigoureux que Richelieu et les prélats les plus recommandâbles de la génération qu'avait connue sa jeunesse, n'aimait pas le théâtre et n'aurait pas assisté volontiers à une représentation : en en sortant, il aurait cru voir les comédiens aller en enfer, riant et grimaçant encore'. Gospeau, moins scrupuleux, accepta la proposition que lui firent M°* de Ghoisi et M™* de Vendôme de lui donner la comédie à Saint-Gloud. « Le bonhomme, qui admiroit les pièces de Gorneille, répondit qu'il n'en feroit aucune difficulté; » cependant, il fit ses conditions : — il voulut « que ce fût à la campagne cl qu'il y eut peu de monde. La partie se fit; l'on convint qu'il n'y auroit que M"*^ et M"* de Vendosme, M"* de Ghoisy, M. de Turenne, M. de Brion, Voiture et moi. Brion se chargea de la comédie et des violons; je me chargeai de la collation. Nous allâmes à Saint-Gloud,
1. On sait en quels termes inconvenants Bossuet a parlé de Molière.
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chez monsieur Tarchevêque; mais les comédiens, qui jouoient le soir à Ruel, chez monsieur le Cardinal, n'arrivèrent qu'extrêmement tard. M. de Lisieux prit plaisir aux violons. >
Cette partie fut encore égayée par un incident comique. Au retour, à la petite pointe du jour, le carrosse s'arrête brusquement. Le cocher tremble et n'ose parler ; Voiture commence un oremus; M"' de Vendôme dit son chapelet; f M"»° de Vendosme vouloit se confesser a M. de Lisieux, qui lui disoit : Ma fille^ n'ayez point de peu7\ vous êtes en la main de Dieu. Le comte de Brion avoit entonné bien dévotement, à genoux avec les laquais, les litanies de la Vierge. » Turenne tira son épée, et, « de Tair dont il eut demandé son diné, dont il eut donné une bataille », il s'élança... L'abbé de Retz saisit Tépée d'un laquais et suivit Turenne. — Ce sont des diables. — Ce sont des esprits. — Point : c'est une procession de capucins noirs, qui eurent peur, qui crièrent; Dieu sait s'ils prêtèrent à rire!
Le courage du jeune abbé, qui s'était moins troublé encore que Turenne, lui attira des compliments de M"« de Vendôme; il se crut appelé à supplanter Brion, et mérita de plus en plus les éloges de tout le monde, par son assiduité à prendre les leçons de M. de Lisieux..., qui demeurait à rhôlel de Vendôme. Il alla très loin, dit-il, et très longtemps; mais il fut arrêté dans sa course par le mariage de la princesse.
Cospeau, enchanté de son élève, cherchait à combattre les justes reproches que le cardinal de Richelieu faisait au jeune abbé. — Il est ami de tous mes ennemis, disait
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le ministre. — c II est vrai, répondait Cospeau; et vous Ten devez estimer : vous n'avez nul sujet de vous en plaindre. J'ai observé que ceux dont vous entendez parler étoient tous ses amis avant que d'être vos ennemis, i Le Cardinal se serait rendu sans doute à ces raisons qu'il avait l'indulgence de trouver bonnes; mais il mourut avant que M. de Lisieux eût pu achever ce qu'il avait commencé*.
M"** de Rambouillet, qui se faisait un plaisir de surprendre les habitués de son hôtel, imagina aussi, pour charmer le vieil ami de la famille, une petite scène mythologique dont le récit se trouve dans Tallemant des Réaux. On connaissait sa chasteté, égale à celle de saint François de Sales peut-être, et Ton savait que c mis à l'épreuve des charmes de la plus ravissante beauté, il avoit toujours paru aussi invincible aux armes de la volupté qu'un séraphin incarné*. » Aussi ce n'était pas une séduction, mais une surprise innocente que lui ménageait j la marquise.
« Il y a au pied du château (de Rambouillet) une fort grande prairie, au milieu de laquelle, par une bizarrerie de la nature, se trouve comme un cercle de grosses roches, entre lesquelles s'élèvent de grands arbres qui font un ombrage très agréable. C'est le lieu où Rabelais se divertissait, à ce qu'on dit dans le pays,... et, encore au-
1. Mémoires de A^/^.— Genève, Fabry et Barillet, mogcli, 4 toL iQ-18; 1. 1, pp. 58-70.
2, Le Preûu accomply^ par René Le Mée.
jourd'hui, on appelle une certaine roche creuse et enfumée, la Marmite de Rabelais. La marquise propose donc à M. de Lisieux d'aller se promener dans la prairie. Quand il fut assez près de ces roches pour entrevoir à travers les fouilles des arbres, il aperçut en divers endroits je ne sais quoi de brillant. Etant plus proche, il lui sembla qu'il discernoit des femmes, et qu^elles étoient vêtues en nymphes. La marquise, au commencement, faisoit semblant de ne rien voir de ce qu'il voyoit. Enfin, étant parvenus jusqu'aux roches, ils trouvèrent M"" de Rambouillet et toutes les demoiselles de la maison vêtues effectivement en nymphes, qui, assises sur ces roches, faisoient le plus agréable spectacle. Le bonhomme en fut si charmé, que depuis il ne voyoit jamais la marquise sans lui parler dos rochers de Rambouillet '. •
Le bonhomme^ comme l'appellent depuis quelque temps tous les textes que je cite, n'était pas seulement aimé de la marquise de Rambouillet et de ses nombreux amis, mais encore des dissidents de l'hôtel. On en trouve la preuve dans les lettres qu'il écrivit à l'abbesse d'Yères, cadette de la famille de Rambouillet, caractère détestable, fille insoumise, abbesse indisciplinée et négligente : Cospeau seul put avoir sur elle un peu d'influence, mais pas assez pour épargner à M"" de Rambouillet les chagrins d'un factum publié par sa fille, où elle était peu épargnée; la pauvre mère s'en plaint amèrement dans une assez longue réponse à ce mémoire, où elle rend, comme tout le monde, justice à l'évêque de Lisieux.