Gazette de France, — Extraordinaire du 6 juillet
MADAME DE HESQUE. 25
A son retour, il trouva sa mère, qui avait été dame cl*alours de la duchesse d*Orléans, nommée depuis quel* quesmois gouvernante (1643) de M"* de Mont pensier, fille de la princesse; Tabsence l'avait en quelque sorte justifié ; TEtat d'ailleurs était tranquille, et il n'était pas de force à le troubler seul. Il fit ce que firent les autres jeunes étourdis dont il avait partagé les imprudences; il espéra des temps meilleurs; il semblait pressentir la Fronde. Pour l'attendre plus patiemment, il se maria. Sa conduite passée pouvait donner lieu à quelques inquiétudes sur l'avenir; mais sa femme n'y regardait pas de si près, et nous la verrons bientôt rechercher avec lui les dangers et s'y associer, sinon avec courage, du moins avec une impétuosité, une fougue, un élan qui égalait celui du comte, et qui fit paraître les deux époux aussi brouillons lun que l'autre.
La conduite toujours légère et souvent coupable du comte de Fiesque n'était un mystère pour personne, et jjme jg Piennes ne pouvait l'ignorer. Lorsqu'elle l'épousa (21 octobre 1644), elle savait très bien quels étaient ses antécédents politiques, quel fond il pouvait faire sur la bienveillance du ministre, quelles chances de fortune il apportait à sa maison. Tant de légitimes sujets d'appréhension ne l'arrêtèrent point. Les deux jeunes gens s'aimaient avec passion; mais cette passion ne devait pas même attendre, pour s'éteindre, la signature du contrat.
 tous les moyens de plaire que réunissait un homme
d'esprit beau et aimable, et dont la tète avait été longtemps mise à prix, ce qui, aux yeux de la marquise, devait être un charme nouveau, le comte de Fiesque voulut joindre les séductions commandées par le code galant de cette époque. Les fêtes du Menteur n'étaient que jeux au prix de ceux que le jeune comte, formé aux belles manières par ses voyages en Italie, imaginait chaque jour pour sa maîtresse. Ce n'étaient que courses de bagues, courses de tètes, courses au faquin ; aux carrousels succédaient les plaisirs du théâtre; il fit venir d'Italie « des comédiens qui représentaient les plus belles pièces du monde, en musique, et avec des machines dont on n'avait point encore vu de pareilles. » C'est-à-dire que la marquise de Piennes et la France durent au comte de Fiesque l'introduction de l'opéra. Si la France a été ingrate et n'a pas attaché le nom du comte à ce grand événement théâtral dont elle a fait honneur à Mazarin, au marquis de Sourdéac de Rieux, à Perrin et à Lully, la comtesse, du moins, se montra reconnaissante, et c'était sans doute tout ce qu'il désirait.
« Gélatillej dit Mademoiselle, l'aimoit extrêmement, et cela est facile a croire, puisque, par-dessus toutes ses bonnes qualités, il avoit celle de la nouveauté, ce qui n'étoit pas peu de chose pour elle. Leurs amours durèrent longtemps, et cette longueur les diminua. Ils entrèrent en jalousie l'un de l'autre à tel point qu'ils se querellèrent souvent, et même je ne sais s'ils ne s'étoient point battus; mais tout cela n'empêcha pas qu'ils ne se mariassent ensemble sans s'aimer, car pour lors l'amour étoit tout passé. »
MADAME BE FIESQDE. 21
Mademoiselle, à qui nous devons ces piquants détails, a tracé du comte un portrait que nous devons joindre à celui de la comtesse, déjà reproduit d'après la Princesse de Paphlagonie ; on nous saura gré de transcrire cette page charmante :
« Le Prince italien avoit infiniment de Tesprit; il étoit adroit à toutes sortes d'exercices; il écrivoit bien, se connoissoit en vers, et en faisoit de fort agréables; il n*y avoit passions qu'il n'eût eues avant celle de l'amour; il sembloit que c'eût été pour s'y rendre plus propre et pour se mieux faire aimer que cela étoit arrivé ainsi; car il avoit aimé toutes sortes de danses, toutes les courses dont j*ai parlé, tous les jeux d'exercice, ceux des cartes et des dez; mesme je pense que cela avoit été jusqu'aux jeux de la mérelle, de la poule et du renard, tant il portoit loin les choses. Pour la poésie, il en avoit été fo|i aussi bien que de tous les vieux livres; il n'ignoroit pas une langue; il avoit aimé la peinture, et il avoit la connoissance des tableaux, celle des fleurs, des plantes et des médailles, même des papillons et des coquilles. Il connoissoit la sculpture ; il avoit aimé les bâtiments, les jardinages et les fontaines; il avoit eu la curiosité des meubles et des pierreries; et toutes ces choses avoient succédé les unes aux autres quand l'amour pour la reine Gélalille vint à son tour. Il n'y avoit que l'astrologie dont il n'avoit point eu connoissance, et sa fortune le fit assez connoitre; car s'il eût connu l'avenir, il auroit évité toutes les disgrâces qui lui sont arrivées*. »
1- Histoire de la Princesse de Paphlagonie (au commencement}.
Ce portrait moral, si délicatement touché, est confirmé et comme garanti ressemblant par la fine analyse que nous a laissée du caractère de Fiesque M"* de Scudéry, dans le Cyrus. Nous lui emprunterons aussi quelques lignes qui nous montrent quel fut, au physique, ce brillant séducteur. Pisistrate^ dans le Cyrus^ n'est autre que le comte de Fiesque.
« Pour sa personne, elle plaît infiniment, car Pisistrate est grand et bien fait, et il a tous les traits du visage beaux. Il est vray qu'il a le nez un peu grand et eslevé vers le milieu; mais cela sert tellement à sa bonne mine qu'il lui est avantageux de l'avoir ainsi; estant certain qu'on ne peut pas avoir l'air plus grand et plus noble que l'a Pisistrate, principalement quand il n'est point négligé et qu'il n'est point en un de ces jours où il est si différent de luy-mesme qu'à peine le connoît-on. En effet, quand il est en une de ces humeurs paresseuses qui luy prennent quelquefois, il n'est pas seulement négligé en ses habillements, il semble mesme encore qu'il soit un autre homme : les cheveux, qu'il a si beaux, paroissent fort bruns et ne sont plus frisez; la taille, qu'il a si bien faite, est moins agréable, et il y a un certain abandonnement en toute sa personne qui fait qu'on diroit que son esprit ne soutient plus son corps, ou que ce n'est plus le même Pisistrate *. •
Quoique les portraits de la comtesse de Fiesque soient moins rares que ceux de son mari, nous n'en avons aucun qui nous la représente au temps de son mariage; mais si