‹ Portraits du grand siècleChapitre 113 sur 115 · E^M)ret, l. I, p · texte numérisé non relu

E^M)ret, l. I, p

avant les roses !), et deux bons morceaux : les femmes et les melons (les femmes avant les melons!)... Vous pouvez bien penser qu*un homme qui tient ce langage ne trouve pas mauvais que vous soyez amoureux. II le faut être, ou renoncer à tout ce (]u'il y a de doux dans la vie; mais il le faut être en lieu où le temps et la peine soient bien employés. » Puis, Malherbe entre adroitement dans les sentiments de celui qu'on pourrait appeler son fils adoptif; il le flatte avant de le combattre : concession d'un homme d'expérience qui consent à perdre un pas pour en regagner dix : « Celle à qui vous en voulez, ajoute-t-il, est très belle, très sage, de très bonne grâce et de très bonne maison. Elle a tout cela, je l'avoue, mais le meilleur y manque. Elle ne vous aime point. » D'autres raisons suivent celle-ci. Mais à quoi bon les relever? N'y a-l-il pas là assez pour dégoûter un amoureux? Cependant à quelque temps de là, Malherbe revient à la charge. « La bonne dame, lui écrit-il (18 janvier 1625), ne songe point à vous : ne songez point à elle. Je vous le dis en prose, et — promesse précieuse ! — je vous dirai en vers en quelque pièce que je voudrois bien faire si je pouvois : j'y feray mon effort. » A huit mois de là, il semble que Racan, persistant dans sa fidélité obstinée à un amour dédaigné, n'ait pas tenu grand compte de ces sages avis, et que Malherbe par une condescendance tout affectueuse, ait promis à Racan d'intercéder pour lui auprès de l'ingrate M"* de Termes. Puis Racan se ravise. Il ne veut pas d'intermédiaire, et son vieil ami lui récrit :

« Pour la dame de Bourgogne (M°*« de Termes), je ne lui écriray point puisque vous ne l'approuvez pas; aussi

n'ea avois-je pas grande envie. Je ne me donne pas volontiers de la peine aux choses dont je n'espère ni plaisir ni profit. Si elle m'eût envoyé de la moutarde, son honnêteté eût excité la mienne. Mais elle n'a que faire de moy ni de vous non plus, quoy que vous disent ses lettres. Elle écrit bien, mais ce qu'elle écrit ne vaut rien. Si elle venoit ici, vous seriez perdu, car elle se moqueroit de vous sur votre moustache; et, s'en. moquant au lieu où elle est, voslre déplaisir est moindre d'une chose que vous ne voyez pas » (18 octobre 1625). — Une dernière lettre, de juillet 1626, prouve que Racan recevait toujours avec un bonheur passionné les lettres où M°»* de Termes se jouait de ses sentiments. Enfin le jeune poète renonça, sinon à son amour, du moins à l'espoir d'épouser M™* de Termes, qui, veuve depuis 162i, ne se remaria qu'en 1635 avec le président Vignier, du parlement de Metz.

Racan, après avoir manqué une alliance qui l'eût fait entrer dans la famille des Chabot, et qui, plus tard, l'eût rattaché aux Rohan, escompta la promesse que lui fit sa cousine, M"" de Bellegarde, de le faire son héritier, et rechercha « une fille d'Anjou, que l'on dit être assez riche » Magdelaine du Bois, fille du sieur de Fontaines Marany. Il fit alors mentir la mauvaise opinion que Malherbe avait donnée de lui à Balzac : c Du côté des bergers, son cas va le mieux du monde. Mais certes, pour ce qui est des bergères, il ne sauroit aller pis. Cette affaire veut une sorte de soins dont sa nonchalance n'est pas capable. S'il attaque une place, il y va d'une façon qui fait croire que, s'il l'avoit prise, il en seroit bien em-

pesché. Et s'il la prend, il la garde si peu qu'il faut croire qu'une femme a esté bien surprise quand elle a rompu son jeûne pour un si misérable morceau. »

Les faits parlent mieux que des jugements mal fondés. Kacan, si misérable morceau, comme le dit dédaigneusement Malherbe, se maria au temps du siège de la Rochelle, et, malgré les fréquentes absences exigées par ses voyages à la suite de Sa Majesté, il eut quatre fils et trois filles. Au temps de ce mariage, Malherbe écrivant a M"' de Termes, lui en annonçait la nouvelle avec une sorte de laisser-aller qui ne prouve que mieux TindifTérence de la coquette marquise. « M. de Racan est ici, lui disait-il, pour demander à M"*** de Bellegarde congé de se marier... Cela lui étant accordé, comme je crois qu il sera sans beaucoup de peine, il fait compte de s'en retourner : tellement que si quelqu'un de ses amis des lieux où vous êtes a envie de danser à ses noces, il est temps qu'il se prépare. Pour l'épithalame, il ne lui contera rien; il fera ses écritures lui-même. Après cela, adieu les Muses. Il aura bien à monter ailleurs que sur Parnasse. »

Oui, adieu les Muses, Valele^ Camœnx. Racan les oublia (;omme avait prédit Malherbe. « Les rossignols, lui écrivit son vieil ami, ne sont muets que quand ils ont des petits. » Racan bientôt perdit la voix, et son silence dura vingt ans. « Le bonhomme Racan fut vingt ans sans faire de vers, après la mort de Malherbe, » dit Tallemant des Réaux. Malherbe mourut en effet peu de mois, peut-être peu de jours, après le mariage de son élève. Mais on voit que ce sont les soins de sa jeune famille, et non la perte

de son maître, qui éloignèrent ainsi des muses le poète des Bergeries.

Au moment où Racan achetait ainsi, au prix d'un mariage, le droit au silence, par quelles œuvres s*était-il fait connaître dans le monde lettré? — Ses Bergeries sont de 1625.

Les BergerieSy dont le titre semblerait indiquer une suite de pièces bucoliques, sont une sorte de poème dramatique inspiré par les pastorales italiennes, comme VÀmynta du Tasse et le Pastor fido de Guarini, et aussi par les romans champêtres venus à la suite de VAstrie : igoutez qu*on peut suivre sous la fable toute une allégorie. Gonmie le Tasse s'était caché sous le nom de Tirsi et Guarini sous le nom d'un de ses bergers dans les Bergeries^ ArUnice est M"« de Termes et Alcindor pourrait être Racan.

On ne peut guère juger à un point de vue absolu ce poème, calqué sur l'italien ; mais comme copie, il laisse bien loin derrière lui la piètre traduction laissée par Malherbe des Larmes de Saint-Pierre; et parfois on y trouve des scènes charmantes où Racan paraît seul, sans ses guides italiens, inspiré par la vraie nature et par son génie : telle l'admirable scène qui ouvre le cinquième acte.

En 1627, il fit imprimer quelques lettres dans le Recueil de Faret, et Malherbe lui écrivait à ce sujet : « Si vous voulez que l'on mette quelque chose du vôtre dans le Recueil de lettres que l'on va faire, dépèchez-vous. M. Faret m'avoit dit qu'il vous en vouloit écrire et qu'il m'enverroit sa lettre pour la mettre en mon paquet . Mais jusques à cette heure, il n'en a rien fait. » Racan, pressé par Mal-

herbe, envoya sept lettres, que M. Tenant de Latour n*a eu garde de ne pas reproduire dans son édition. Les trois dernières s'adressent à la cruelle M"** de Termes. Mais le manuscrit du poète arriva si tard, que Faret, en le plaçant le dernier dans son Recueil, prit la peine de s*excuser : « Il paroît bien, dit-il dans un avis au lecteur, que Ton n'a gardé aucun ordre dans ce recueil, puisque M. de Racan est le dernier, ^e les ay tous mis comme j'ay pu retirer d'eux leurs lettres, et pour luy, le peu de cas qu'il fait des siennes est cause que je ne les ay pu avoir qu'à l'heure où je ne les esperois plus. > Il n'est pas besoin de dire que ses lettres à M"* de Termes, alors vivante, ne la désignent que sous un nom supposé : Il l'appelle Arlénice, nom que la postérité a conservé pour M""* de Rambouillet, et qu'il fut seul, avec Cotin, a disputer a la marquise.

S'il est vrai qu'il resta vingt ans sans faire de vers après son mariage, il semble qu'alors il se fût ménagé, en fait de poésie, quelques économies, car, en 1631, il publia une imitation en vers des sept Psaumes de la pénitence, et, en 1633, on trouve encore de lui quelques poésies dans un de ces Recueils comme ceux de 1621 et de 1627, qui étaient les Revues du temps, et où son nom parait plusieurs fois.

G*est avec ce léger bagage, fort peu grossi dans la suite, qu'il entra à l'Académie. Il ne fut pas de ce petit cercle, composé de Godeau, Chapelain, Giry, Philippe et Germain Habert, Serisay et Malleville, qui se réunissait chez Conrart et qui fut le germe de l'Académie française. Faret, Desmarest et Boisrobert y parurent aussi avant lui ; mais,

comme il faisait déjà partie du docte corps en août 1634, et qu*on ne voit point la date de son entrée figurer dans les registres cités par Pellisson à partir du 18 mars 1634, tout porte à croire qu'il y fut introduit avec le gros de la troupe, c'est-à-dire avec Bautru, Silhon, Sirmond et dix autres, parmi lesquels Pellisson a oublié de le mentionner. Il se montra fort assidu aux séances : « Il n'en manque point, dit Chapelain, et confesse, avec sa bonté ordinaire, que les conférences qui s'y font ne lui sont point inutiles, quelque excellent homme qu'il soit. » Il prit même une part active aux travaux de la compagnie; ignorant et paresseux, il vanta, par un jeu d'esprit plaisant sous sa plume, Tignorance et la paresse : son discours fut dirigé contre les sciences. Après avoir écrit, au courant de la plume, sa harangue, il la laissa dans son cabinet, où il avait eu le bon esprit d'enfermer un jeune levron qui déchiqueta à belles dents son manuscrit et le força à le récrire. C'était lui rendre service, car, dit-il, t je ne say d'autre finesse pour polir ma prose, quand elle doit être vue en public, que de la rescrire plusieurs fois. Et certes, ajoute-t-il, l'Académie et ma réputation avons grande obligation au jeune levron enfermé qui mangea ma harangue et qui m*obligea de la rescrire par cœur. Si elle eust paru au mesme estât que je i'avois apprestée pour le disner de ce folastre animal, elle eust agacé les oreilles délicates de ces Messieurs, et m'eust fait chasser comme un rustique du cabinet des Muses. »

Racan ne parut point pour en faire lecture à la Compagnie. Il bégayait beaucoup, et, le jour où il devait la prononcer, il eut soin de s'absenter. M. de Serizay lut pour

lui son manuscrit recopié *. L'auteur ne fut point chassé, « comme un rustique », d'un corps dont il avait ainsi raillé les tendances scientiflques. Mais un de ses confrères se chargea de réfuter le paradoxe : Porchères d'Arbaud parla, dans la séance du 10 mars 1636, en faveur des sciences. Par un contraste assez singulier chez un poète qui de* vait tout son talent à la nature, Racan avait beaucoup de goût pour les sciences exactes, la géométrie et rarithmétique : aussi en médit-il moins que de cette rhétorique barbare qu'on enseignait dans les écoles, et qu'il connaissait tout juste assez pour la mépriser.

Depuis ce temps, que devint Racan? Son silence ne nous fournit pas de renseignements, et les contemporains sont muets comme lui sur son compte. Nous savons seulement qu'en 1651 il publia une traduction, ou plutôt une imitation des Psaumes de David. Comme il s'était peu astreint à suivre le texte, qu'il connaissait seulement par les traductions de l'abbé de Raimefort, il n'osait donner ces poésies pour un calque de Toriginal.

En les soumettant à l'appréciation de l'Académie, il demanda à la compagnie sous quel titre il devrait les publier :'d'après le conseil de Conrart, il les fit paraître comme des c Odes sacrées dont le sujet est pris des Psaumes de David, et qui sont accommodées au temps présent. » Comme le titre l'annonce, les Psaumes de Racan, qui ne rappellent que de loin les Psaumes de David, ne prennent que le sujet du texte sacré. Un grand nombrt',

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