Histoire de la Princesse de Paphlagonie
MADAME DE FI£SOUfi. 35
vivre un peu à Técarl. En effet, elle eut coup sur coup trois enfants dans les années 1646, 1647 et 1648 : deux filles d'abord, puis un fils, Jean-Louis-Mario, qui resta seul héritier du nom; elle eut, enfin, une troisième fllle, qui, comme ses sœurs, se fit religieuse, poussée peutêtre par le triste état où les dissipations de leur père et de leur mère réduisirent leur maison.
Ce calme momentané, cette tranquillité forcée, ne pou* valent que déplaire au comte et à sa femme. Habitués Tua et l'autre à une vie d'agitation, ils regardèrent comme une bonne fortune les troubles de là Fronde. La part qu'ils prirent à ces événements est signalée dans tous les Mémoires qui nous sont restés de cette période d'effervescence et de passions tumultueuses : les cabales, les conjurations, les complots, oii nous avons déjà vu le comte, montrent suffisamment qu'il n'était que trop préparé à se jeter et à entraîner sa femme dans ces désordres nouveaux.
Une appréciation complète et exacte de la Fronde présentera toujours, a ceux qui l'essayeront, de grandes difficultés, parce que, dans cet étrange soulèvement, les secrètes passions et les honteux intérêts déjouent à chaque instant et démentent les motifs avoués. Ainsi, rien de plus simple, rien de plus net en apparence, que la ligne de conduite et les prétentions des principaux adversaires : — ce que poursuit la Royauté, c'est l'exercice incontesté du pouvoir absolu fondé par Richelieu, mais qui, à peine
affermi encore, est déjà compromis et presque perdu depuis la Régence; les princes du sang aspirent à une sorte de partage de l'autorité royale, à une indépendance sans limites; le Parlement revendique le droit de contrôle sur tous les actes d'administration intérieure; enfin, pour le Clergé comme pour la Noblesse, il s'agit de rentrer dans leurs immunités, dans leurs privilèges, de ressaisir leur influence. Mais ce ne sont là que des surfaces, auxquelles, sous peine d'être dupe ou trompeur, l'historien de la Fronde ne devra point s'arrêter. Les ambitions personnelles, les jalouses rancunes, les mesquines intrigues, la soif de l'argent et des dignités, tels sont les vrais mobiles qui expliquent ces unions aussitôt formées que rompues, ces défections intéressées, ces ruptures calculées, ces ménagements, ces rapprochements hypocrites, — qui les expliquent et les condamnent. — Quant à Mazarin, on frappe en lui tout ce que Ton ne peut atteindre, tout ce que l'on n'ose attaquer ailleurs : il paye pour Richelieu dont il accepte et accomplit les desseins; il paye aussi pour le Roi, dont le nom reste toujours respecté; il subit en quelque sorte la fatalité de sa position. Aussi, déclarons-le franchement, nous n'éprouvons aucun embarras à choisir notre drapeau. Dans la Fronde, nous sommes Mazarin, parce qu'à nos yeux la grandeur de la nation, l'ascendant de la France dans les conseils de l'Europe, l'égalité civile possible seulement par la sécurité sociale, parce que, enfin, la haute et large politique est du côté où le Cardinal soutient la lutte auprès du jeune Roi.
Telle n'était point l'opinion du comte de Fiesque. Adversaire de la veille, il aurait failli à ses habitudes et à
son caractère s'il ne se fût point jeté dans la résistance et le désordre. Du vivant de Richelieu, il luttait déjà; la mort du ministre n*était point faite pour calmer cet esprit inquiet. Si la dernière révolte de la féodalité, sous Louis XIII, commence à la guerre des Protestants, la Fronde, qui la continue sous Louis XIV, date de la mort de Richelieu et se poursuit sourdement, mais sans interruption, jusqu'à ces grands éclats d'une mêlée plus générale où chacun voulait avoir sa part de butin, quand le butin parut facile à prendre.
Dès 1647, le comte de Fiesque, jugé dangereux, est exilé, puis rappelé, puis exilé de nouveau. Dans des événements où le Parlement, le Clergé et la Noblesse pa* raissent en corps, où figurent Mazarin, Gondé et Turenne, le comte et la comtesse de Fiesque ne tiennent qu'une place secondaire : ici se présente pour nous un véritable danger, qui serait d'outrer l'importance de leur rôle, de concentrer sur eux l'intérêt de cette dramatique période, et d'amoindrir les événements en les ajustant à leur taille. Nous nous efforcerons d'y échapper; préoccupé seulement de ce qui les touche, nous traverserons les troubles de la Régence, en suivant avec attention leur conduite publique, sans négliger l'étude de leur vie privée.
Le comte de Fiesque était un homme dangereux, parce que, dans les occasions, ce fanfaron de faux honneur était toujours prêt à se mettre en avant et à sonner le tocsin : « Il n'étoit jamais content, dit M°»« de Molteville, et il désapprouvoit toujours les actions de ceux qui gouvernoient. » C'est aussi ce que dit M"« de Scudéry : t II
38 PuRTRATTS DU GRAND SIÈCLE.
a dans l'esprit une certaine droiture délicate qui fait qu'il ne peut souQirir le gouvernement de qui que ce soit, et qu'il se plaint continuellement de ceux qui ont l'administration des affaires, quels qu'ils puissent estre : si bien qu'encore qu'il ait le bien public pour objet, et que ses intentions soient les meilleures du monde, il ne laisse pas de faire comme ceux qui ne les ont pas, et de se mesler parmy ceux qui sont les plus remuants dans la république. »
On ne devra donc point s'étonner que, prompt à repousser les avances de Mazarîn, qui lui avait fait dire par M°^* de Montausier « qu'il auroit pour lui toutes les considérations imaginables s'il vouloit bien vivre avec lui',» le comte se soit mis, dès la première Fronde, en état de rupture déclarée et avec sa mère et avec le ministre. M«« de Fiesque la mère, alors gouvernante de Mademoiselle, « faisoit de grandes plaintes contre elle, l'accusant d'imprudence en beaucoup de ses actions, et particulièrement de ne se pas appliquer avec soin à conserver les bonnes grâces du ministre*. > Lorsque la cour se retira à Saint-Germain, Mademoiselle et sa gouvernante y suivirent la Reine et le jeune Roi. Mais Fiesque resta à Paris, et, sans penser que c'était faire tort à lui-même que de s'amuser à de si petites prétentions, il prétendit commander à l'Arsenal ; mais le duc d'Elbeuf s'y opposa pour y faire mettre un conseiller de ses amis : préférence honteuse pour le comte, qui vit ensuite sans regret le