‹ Portraits du grand siècleChapitre 20 sur 115 · Wd., p · texte numérisé non relu

Wd., p

Le jour de Notre-Dame de mars, elle fait ses dévotioDs et part accompagnée des deux comtesses de Fiesque, la belle-mère et la bru, du comte et de M"* de Frontenac. Cette petite troupe quittait Paris dans des sentiments bien difTérents. Mademoiselle voulait gagner les bonnes grâces de Condé, qu'elle supposait assez fort pour la placer sur le trône de France; elle brûlait de donner au héros de Lens et de Rocroy des preuves de sa vaillance et de ses talents militaires; la comtesse, sa gouvernante, n'exerçait qu'avec regret une charge qui l'obligeait à accompagner sa pupille dans une expédition coupable à ses yeux; la jeune comtesse et M"' de Frontenac regardaient ce voyage comme une partie de plaisir, une source d'émotions et de souvenirs. Pour le comte, c'était le personnage important de la troupe; il avait déjà séjourné a Orléans, il connaissait les dispositions des esprits, il avait appris l'art de les conduire : c'est à lui que Mademoiselle devait, par ordre de son père, demander des avis.

Sur la route, les conseils de guerre à présider, les ordres à donner, les lettres interceptées à décacheter, sont pour Mademoiselle, qui s'en défend dans ses Mémoires^ mais qui ne peut cacher l'enivrement que lui causent sa vanité satisfaite et le sentiment de son importance, autant de fêtes dont les comtesses, ses compagnes, prennent leur part avec bonheur. Ënfm on arrive à Orléans. Grand est l'embarras des magistrats municipaux! Entre le Roi d'un côté, Mademoiselle de l'autre, que feront-ils? Ils prient respectueusement la fille de Gaston, comme si elle avait l'irrésolution de son père, de feindre une maladie, de se retirer dans quelque château voisin; ils s'engagent d'ail-

leurs à ne pas recevoir le Roi, s*il se présente. C'était demander à Mademoiselle la permission de ne pas se prononcer : leur naïve prière n'était point de celles que pouvait admettre la princesse, n'eût-elle pas eu pour conseiller l'aventureux comte de Fiesque : elle insista donc pour entrer. Messieurs de la ville la firent alors humblement supplier de ne point aller à Orléans, parce qu'ils seraient obligés, et avec douleur, de lui refuser la porte. Là situation, comme on le voit, se dessinait fort nettement. Mademoiselle, trop avancée pour reculer, apprend que le premier président Mole, qui était en même temps Garde (les Sceaux, est d'un autre côté de la ville avec le Conseil du Roi : impatiente, elle monte dans la chambre haute d'un cabaret, et fait tour à tour aux gens de guerre qui gardaient les portes, des prières et des menaces; on lui répond par des révérences; elle se montre, pendant une longue promenade sur les fossés, au peuple qui l'acclame avec enthousiasme, mais sans pouvoir lui ouvrir les portes. Pendant ce temps, sur un autre point, l'armée du Roi s'avance, et Messieurs de la Ville délibèrent.

Jusqu'ici cette folle équipée de la princesse n'a rien qui l'excuse. Le mot du duc d'Orléans, qui ne l'avait laissée partir qu'à regret, allait devenir cruellement vrai : « Cette chevalerie, disait-il au cardinal de Retz, seroit bien ridicule, si le bon sens de M"" de Fiesque et de Frontenac ne la soutenoit. » Mais un succès imprévu vient justifier Mademoiselle et les deux comtesses, ses maréchales de camp, toujours restées près d'elle. Des bateliers proposent de rompre une porte voisine : leur oiïre est acceptée avec bonheur; Mademoiselle leur donne

48 PORTRAITS m GRAND SIÈCLE.

de Targent, et, pour les animer par sa présence, elle monte sar une butte de terre qui regardait cette porte : t Je songeai peu, écrit-elle, à prendre le bon chemin pour y parvenir; je grimpai comme un chat; je me prenois aux ronces et aux épines, et je sautai toutes les haies, t Auta'nt en firent ses compagnes.

Enfin le passage est ouvert. Deux bateaux placés au pied du quai reçoivent une échelle ; les bateliers, stimulés par la comtesse de Fiesque surtout, amènent la petite troupe à ce ponton improvisé : Mademoiselle est dans Orléans; à un échec prévu succède une victoire inespérée : il y avait trois ans, jour pour jour (car c'était le Jeudi saint), que la cause royale semblait avoir conquis la paix par le traité de Saint-Germain.

Ce glorieux fait d'armes fui dignement célébré, en vers et en prose. Scarron, écrivant à M""** de Fiesque, ne tarit pas sur réloge de Mademoiselle et des deux comtesses, qui valent bien deux comtes : « Comment diable escalader une ville ! nos plus déterminés héros n'auroient pas plus fait que votre illustre héroïne, et Clorinde et Camille n*auroient pas esté à l'assaut plus gayement que vous et M""' de Frontenac '. » Les chansons ne prirent point ce ton épique :

Or, escoulez, peuple de France, Gomme, en la ville d*Orléans, Mademoiselle, en assurance, A dit : Je suis maislre céans...

Page 1