‹ Portraits du grand siècleChapitre 22 sur 115 · Cf. Loret, lettre du 7 avril · texte numérisé non relu

Cf. Loret, lettre du 7 avril

comtesse rentra à Paris; elle y retrouva son mari et le prince de Condé avec tous ses adhérents. Une déclaration royale du 8 août 1651, enregistrée en Parlement le 4 décembre suivant, malgré l'opposition du duc d'Orléans, les avait cependant condamnés à mort comme coupables de lèse-majesté : mais qu'importait cette vaine menace à uu prince tout-puissant, véritablement maître de Paris, et aux gentilshommes qui suivaient sa fortune?

A peine arrivée à Paris, Mademoiselle toujours accompagnée de la comtesse de Fiesque et de M"*« de Frontenac, alla se montrer au Cours, où le prince de Condé vint aussi dans un autre carrosse. Ce fut un triomphe. Tranquilles sur la disposition des Parisiens, sans inquiétude du côté de la cour, mais toujours en proie à une exaltation fébrile, la princesse et ses dames d'honneur mêlent tout ensemble les distractions bruyantes et les soins plus sérieux des affaires du parti.

Pendant ce temps, l'armée royale assiégeait Étampes où les troupes de Monsieur, manquant de poudre, appelaient du secours. Le duc de Lorraine, beau-frère de Monsieur, promii de s'y rendre; ce fut une fête que la revue des bandes qu'il y devait mener. Monsieur et Condé se rendirent pour les voir à Villeneuve-Saint-Georges; Mademoiselle y courut à cheval ; autour d'elle chevauchaient, formant un brillant état-major,, la comtesse de Fiesque, M™» de Frontenac, M"»* de Sully, M"" d'Olonne même, bien que son mari fût alors auprès du Roi cornette de chevau-légers ; d'autres dames suivaient en carrosse. Le soir, on rentra à Paris, où l'on reprit la vie accoutumée.

Un grave événement vint bientôt en secouer la courte monotonie.

Le 2 juillet 1652, à six heures du matin, le comte de Fiasque frappait à la porte de la chambre où dormait Mademoiselle et la réveillait en sursaut. L*armée de Gondé avait été attaquée à la pointe du jour par les troupes royales entre Montmartre et la Chapelle; il demandait instamment du secours à Monsieur, ou, pour mieux dire, à sa flile. Si Ton s'adressait à elle tout d'abord, c'est qu'on savait qu'en toute circonstance elle faisait preuve de résolution, tandis que Monsieur, dominé par le cardinal de Retz, ou plutôt par son caractère inerte,, montrait les hésitations pusillanimes d'une femme. Désespérant de décider son père, sans m^me chercher à discuter avec lui les droits invoqués par le prince de Gondé pour réclamer son assistance, elle appelle M™« do Nemours, M"" de Fiasque, mère et fille, et court à l'Hôtel de Ville. Elle obtient, non sans peine, l'autorisation pour Gondé de faire entrer ses troupes dans Paris, l'envoie prévenir de ce succès, et donne au marquis de la Boulaye l'ordre de faire entrer par la porte Saint-Honoré les troupes qu'il avait amenées de Poissy. Mademoiselle se croyait encore à Orléans. Elle commandait, dit-elle, et on lui obéissait. M. le Prince, qui s'était concerté avec elle dans la maison d'un maître des comptes voisine de la Bastille, lui avait laissé ses instructions, et avait été se mettre à la tête des cinq mille hommes qu'il avait à opposer aux douze mille soldats de Turenne, déjà établis dans le faubourg Saint-Antoine.

C'est alors que Mademoiselle, qui avait obtenu un

ordre du duc d'Orléans, se fît ouvrir les portes de la Bastille par le fils de Broussel, M. de Louviers, qui y avait succédé à M. du Tremblay, frère du Père Joseph. Près de la princesse était toujours la comtesse de Fiesque, dont le mari se multiplait, allant et venant sans cesse de Gondé à Mademoiselle.

Monsieur, une fois lancé, et il avait fait un premier pas en laissant ouvrir la Bastille, sortit enfin de son indécision et s'entendit avec le prince. Cependant, du haut du clocher de Tabbaye de Saint- Antoine, Gondé surveillait les mouvements de Tarmée de Turenne; il se décida par prudence à faire rentrer ses troupes dans la ville. Mademoiselle alla les voir passer, d'une des fenêtres de cette maison, voisine de celle où elle avait été reçue déjà : pendant que les premiers corps défilaient en bon ordre, les derniers et l'arrière-garde étaient vigoureusement poursuivis par Turenne et commençaient à se débander; en ce moment décisif, quelques volées des canons que Mademoiselle avait fait charger peu auparavant vinrent protéger la retraite du prince. Le même coup qui sauva Tarmée de Gondé tua, comme on Ta dit, le mari de Mademoiselle : c'en fut à jamais fini du mariage qui devait la faire reine de France.

Le surlendemain (4 juillet), une terrible sédition éclata dans Paris. Enivrée de ses succès précédents. Mademoiselle se jeta résolument au milieu de l'émeute et entraîna avec elle M"' de Fiesque et M"* de Frontenac, qui, ditelle, avaient assez peur.Ges trois dames prirent la paille, comme M. le Prince avait ordonné à ses soldats de le faire, pour se reconnaître, et comme ensuite tout le peuple

de Paris Tavait lui-même. On portait quelques brins de paille dans les cheveux, sur les habits, attachés aux éventails : ce signe rendait inviolable dans la ville. Monsieur a*avait pas osé s'aventurer au milieu des séditieux qui avaient déjà commis plusieurs meurtres, et qui essayaient de mettre le feu aux portes de THôtel de Ville : Mademoiselle et ses compagnes allèrent hardiment à la Grève. Pour entrer dans la cour de THôtel de Ville, il leur fallut passer sur des poutres encore fumantes : il était une heure du matin. Mademoiselle, laissant dans la grande salle ses dames d'honneur, alla négocier avec le Prévôt des marchands : pendant ce temps, la nuit se passait; le jour commençait à poindre ; le peuple se rassemblait; un coup de mousquet tiré de la place lança jusque dans la salle où étaient M™* de Fiesque et M™' de Frontenac, une balle qui passa entre elles deux. Enfin Mademoiselle revint, délivra les pauvres comtesses toutes tremblantes, et rentra au Luxembourg : il était quatre heures du matin.

Des incidents de cette importance ne se présentèrent plus jusqu'au retour du Roi. Toujours placée auprès de Mademoiselle, soit qu'elle allât au Parlement appuyer la vérification des lettres de duc données à Chabot, qui avait épousé M"* de Rohan, soit qu'elle fût appelée chez M. de Chavigny pour donner au duc de Lorraine le pardon de sa conduite équivoque, soit qu'elle se rendît à Grosbois où M. le Prince improvisait pour elle une fête guerrière, M"o de Fiesque a sa part de tous les ennuis comme de tous les plaisirs de la princesse. Quand elle pouvait avoir quelques heures de liberté, elle se dédommageait

largement avec ses amis de ses inquiétudes et de ses fatigues.

M. de Lorraine venait souvent chez elle, et il y apportait celte tournure d'esprit originale, ces contes bizarres, ces manières fantasques qui le rendaient si plaisant. On y jouait aussi, et le jeu, que le comte de Gramont savait au besoin corriger, n'attirait pas moins ce fidèle adorateur de la comtesse que son amour opiniâtre. On faisait des lectures : Segrais lut Don Quichotte; Saint-Evremond ne trouvait alors aucune suite dans ce roman qu'il admira plus tard;

Monsieur Scarron, auteur burlesque, Fort aimé du comte de Fiasque*,

avait-il écrit quelque lettre en prose ou quelque épître en vers, on la communiquait à toute l'assemblée, qui se divertissait et applaudissait fort. On pense bien que M. de Fiesque n'était point le dernier à prendre sa part de ces plaisirs; il faisait plus, il y contribuait, et comme il avait une jolie voix, il faisait souvent appeler des musiciens et chantait avec eux; puis, le concert fini, il s'empressait de les renvoyer. Il faut, disait-il, faire des musiciens ce qu'on fait de leurs instruments, qu'on met dans l'étui dès qu'on ne s'en sert plus*. Il n'y avait d'exception que pour le chanteur Lambert, celui qu'un vers de Despréaux a immortalisé; et encore, Lambert tout intimidé ne venait chez la comtesse que sur la foi d'un aimable sauf-conduit

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