Loret, lettre du 12 octobre
furent exilées, et allèrent à Saint- Fargeau former la cour de la princesse. M"" de Fiesque, la mère, resta d'abord à Paris : elle était de plus en plus attirée vers la Cour, où elle voyait pour son fils des perspectives d'avenir qu'elle ne trouvait pas ailleurs; elle était âgée, du reste, et la position que son fils s'était faite n'était pas de nature à lui inspirer grande sympathie pour le parti qui l'avait eotraîné.Elle donna donc de nombreux sujets de mécontentement à Mademoiselle; celle-ci était irritée elle-même de son infiuence perdue, de son éloignement forcé, de ses espérances détruites, et son caractère naturellement ombrageux et inégal, hautain et envieux, rendait son commerce fort peu agréable, quelques efforts qu'elle fit pour paraîtra aimable et pour plaire.
Confinée la plupart du temps à Saint-Fargeau, cette petite société de femmes ne pouvait vivre longtemps en paix. D'abord on brava le vainqueur, on défia l'ennui, on s'arrangea à loisir une existence charmante ; mais la vue des mêmes visages, le retour des mêmes plaisirs, la monotonie de la vie des champs à laquelle on n'était pas habitué, les préférences de la princesse pour celle-ci, les intrigues de celle-là, puis les petits commérages, et jusqu'à la Gazette qui racontait des fêtes auxquelles, hélas! il était si dur de ne plus assister, tout concourut à faire du séjour de Saint-Fargeau un véritable enfer pour Mademoiselle, qui ne l'avoue pas, et pour ses amis, qui surent mal dissimuler leur dépit.
A ces motifs généraux de prendre en haine un exil dont on ne prévoyait pas le terme, se joignait pour M"*"* de Fiesque des griefs d'un autrç ordre contre une impérieuse
maîtresse, et celle-ci ne Tignorait pas. Un jour qu*elle était entrée dans la chambre de la vieille comtesse, elle trouva, dans son écritoire ouverte, une lettre adressée à M'°« d'Aiguillon. La pauvre mère se plaignait de voir son fils engagé dans le parti de M. le Prince qui continuait la guerre en Guienne, et elle témoignait son vif désir de Ten retirer, c Pour cela, disait-elle, il falloit proposer h la cour quelque négociation pour M. le Prince par le comte de Fiesque, et dire que le comte de Fiesque étoit un bon homme, plein d'honneur, qui étoit aussi aisé à tromper qu'un autre; qu'elle avoit beaucoup de pouvoir sar son esprit; que s'il étoit une fois ici, elle le feroitbien parler, et tireroit de lui bien des circonstances, si ces commerces étoient une fois établis; et que, sous prétexte de servir M. le Prince, pourvu que l'on le sût bien prendre el lui parler toujours d'honneur et de probité, on le feroit passer par-dessus. »
Ces sentiments peu honorables à coup sûr, mais trop faciles à comprendre de la part d'une mère, étaient aussi œux de la femme du comte : on les voit donc l'une et l'autre se tourner du côté de Monsieur, qui avait fait sa paix, et se détacher chaque jour de sa fille. Celle-ci, bien avertie, par son indiscrétion, de leurs arrière-pensées, leur prodiguait mille et mille déboires, d'autant plus pénibles à supporter qu'on était à sa merci et qu'on prenait plus volontiers en haine un joug auquel on ne pouvait se soustraire. Les deux comtesses s'inquiétaient assez peu (le Fiesque lui-môme dans leurs arrangements; la mère se rappelait de quelle façon le comte, envoyé comme ambassadeur, avait desservi sa propre cause en croyant la
sauver, et espérait lui faire trahir à son insu son parti. La jeune comtesse était lasse de la politique, fatiguée de l'exil, inquiàle pour son mari, et elle trouvait excellentes toutes les raisons qui pouvaient le ramener auprès d'elle. Tantôt la Gazette leur apportait la nouvelle de périls imaginaires : il était malade, il était prisonnier*; tantôt il courait des dangers trop réels, mais qui, soupçonnés plutôt que connus, excitaient encore davantage les inquiétudes de sa mère et de sa femme. Envoyé en Espagne par le prince de Condé, lorsqu'il dut revenir en France, il s'embarqua à Saint-Sébastien et vint aborder au cap de Buch : il trouva tous les habitants sous les armes, se sauva avec les plus grandes difficultés, et fut obligé d'abandonner sa frégate. Parvenu, non sans peine, à Bordeaux (12 juillet 1653), il promit à la faction de l'ar- ' mée les secours du roi d'Espagne : peut-être disait-il vrai ; peut-être s'abusait-il lui-même, aveuglé qu'il était par la prison et l'intérêt de son parti. On prétendit que les présents qu'il recevait de la cour d'Espagne contribuaient à augmenter son illusion. La calomnie alla plus loin : on l'accusa de vouloir assassiner à la fois le prince de Conti, l'abbé de Cosnac, depuis évêque de Valence, et jusqu'à Sarasin avec qui il était lié, et qui plus tard se mit en correspondance avec lui '. Condé, qui savait bien à quoi s'en tenir sur tous ces bruits, vengea le comte d'un mot : « C'est une personne d'honneur et de condilion,