‹ Portraits du grand siècleChapitre 27 sur 115 · Mém. de Mademoiselle, édit. citée, t. II, p · texte numérisé non relu

Mém. de Mademoiselle, édit. citée, t. II, p

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tesse. — c Ces dames, disait à Mademoiselle le comte d*Escars, n'auront pas été ici trois jours qu'elles vous déplairont ; elles sont amies de M"** de Fiesque, elles seront totjyours ensemble, et cela ne vous plaira pas. > Le comte d'Escars voyait juste : une rivalité de séduction, d'influence, de domination morale, ne pouvait manquer de s'établir entre ces deux femmes, excitées par la présence d'une galerie fort en état de juger des coups.

Avertie cette fois par le comte d'Escars, guidée sur^* tout par ce secret instinct qui ne trompe pas la vanité des femmes, Mademoiselle voulut à tout prix régner chez elle ; ce fut une gageure, un défi. Elle fit venir des comédiens, elle donna des bals. Le jour même où un courrier de Flandre vient apporter à M°^* de Fiesque la nouvelle de la prise de Valenciennes par le prince de Condé et de la défaite du maréchal de la Ferté, on affecta de ne pas croire à cet échec des armes françaises et l'on dansa. « Mademoiselle en étoit fort aise, dit-elle dans son âme ; c'étoit une fort belle action pour M. le Prince, et qui Taccréditoit extrêmement parmi les Espagnols. >

Les journées se passaient en conversations oîi la princesse avait grand soin de retenir auprès d'elle, pour leur dire tous ses griefs, les amies de sa dame d'honneur, et en promenades, où M"*^» de Fiesque et de Frontenac ne manquaient point de se communiquer toutes ses petites menées et de s'en moquer. A table, on en riait encore ; et si Mademoiselle demandait le motif de cette gaieté, on ne répondait pas, et les rires redoublaient.

C'est pendant cette crise, qui agitait si violemment au fond la petite cour de Saint -Fargeau, que toute cette

société, paisible à la surface, cherchait les plaisirs les plus calmes; des journées entières se passaient à soutenir et à débattre des questions de galanteries; on lisait des vers; on improvisait des Nouvelles. Ainsi fut composé, au jour le jour, un volume que le secrétaire de Mademoiselle, Segrais, publia en 1656, sous le titre de : 9 ks Nouvelles françoiseSy ou le^ Divertissenients de la princesse Aurélie, » Rien de plus galant, rien de plus précieux. Réunies au château des Six-Tours, c'est-à-dire à Sainl- Fargeau, les amies de la princesse Aurélie, comme autrefois le petit cercle de la reine de Navarre, s'engagent à dire chacune quelque histoire qui fasse briller son esprit pour le plus grand plaisir de Mademoiselle et de ses compagnes. Le sort décide qui parlera la première; celle-ci choisit le lieu où elle veut faire son récit, et désigne à son gré la personne qui doit parler après elle. A la suite de chaque conte, on dit ses impressions, on discute les caractères, on plaint, on accuse ou on loue les héros, on établit des maximes morales. Tel est, en résumé, le livre de Segrais. Au début, on trouve les portraits des dames qui vont successivement entrer en scène : la princesse Aurélie, c'est Mademoiselle; Aplanice^ M"« de Valencay; Frontenie^ M"* de Frontenac; Silérilôy la marquise de Mauny ; Uralie, M"* de Choisy ; Gelonide, enfin, M"® de Fiasque. C'est elle qui raconte l'histoire d'Honorine, une histoire vraie, dit-elle, sous des noms supposés. Une discussion s'élève sur les agréments de la ville et ceux de la campagne : Vive la campagne, dit-on en chœur pour flatter Mademoiselle et braver l'exil. — Vivo la ville ! s'écrie M"» de Fiesque, qui pense tout haut ce que

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les autres pensent tout bas. — Elle ne devait pas tarder à voir se réaliser ses vœux.

Un jour, Mademoiselle, revenant des eaux de Forges avec sa suite accoutumée, reçut du Roi Tordre de se rendre à Saint-Gloud, chez M. le Chancelier. Elle y alla aussitôt, et vint coucher chez M"' de Launay-Gravé, belle-mère du marquis de Piennes, frère du premier mari de la comtesse. La maison de M""" de Launay-Gravô dominait Paris ; M"*" de Fiesque et M"» de Frontenac restèrent toute la soirée, et encore au clair de lune, les yeux fixés sur la ville, à regretter, à se lamenter. La tentation était trop forte pour la comtesse; elle n'y put tenir, prétexta de grandes affaires, partit pour Paris, et y prolongea son séjour de telle sorte, que Mademoiselle, qui avait obtenu du Koi la permission de voir la reine de Suède, dut se présenter chez cette princesse sans avoir toute son escorte de dames d'honneur. Son orgueil en souffrit fort. La comtesse revint pour une seconde entrevue, et eut rhonneur d'être présentée ; elle n'eut point le bonheur de plaire. « La comtesse de Fiesque n'est pas belle, dit la Reine à Mademoiselle, qu'elle prit à part, pour avoir fait tant de bruit. Le chevalier de Gramont est-il toujours amoureux d'elle? »

Le voyage de Paris n'avait fait que rendre plus vif le désir qu'avait M"*® de Fiesque d'y venir retrouver sa liberté et ses amis, loin do cette contrainte où elle vivait.

Le dernier jour de l'année 1656, elle prit résolument un grand parti; les conseils de M«»« de Sully, qui connaissait les secrets sentiments de Mademoiselle, l'y firent

persister. Elle eut à combattre les supplications de M"" de Frontenac; et elle-même, toute décidée qu'elle était à en finir, ne pouvait se déterminer sans peine et sans de grandes luttes intérieures à rompre avec une longue habitude. La vie commune établit, même entre des gens qui ne s'aiment pas, des liens qu'on ne rompt pas sans effort. M">* de Fiesque et la princesse en étaient à ce point : elles ne pouvaient ni se souffrir ni se séparer. Mademoiselle fut prévenue de cette résolution par les confidences de'M"^ de Sully, par les tristesses de M™ de Frontenac, par l'embarras et l'agitation de M""" de Fiesque. Il faut lire dans ses Mémoires toute cette petite scène de la séparation ; une femme seule pouvait la raconter : c Le soir, j'étois dans mon cabinet, où je faisois écrire des vers et des chansons dans un livre. J'allay quérir M°** de Fiesque pour me dire celles qu'elle savoit... M"' de Fiesque vint avec moi, puis elle sortit et revint; elle avoit les yeux égarés, beaucoup plus qu'à son ordinaire. M"* de Vandy, qui la regardoit, lui dit : « Je ne sçay ce que vous avez aujourd'huy; vous n'êtes pas comme les autres jours. » Elle alloit et venoit. 11 y avoit dans ma chambre M™» de Thianges, M"" de Vandy, et Segrais, qui écrivoit avec un conseiller de Bombes. Tout d'un coup elle entra d'une furie terrible, et avec un air évaporé elle me dit : « Je viens de recevoir des nouvelles de Paris qui m'obligent d'y aller pour mes affaires, et en même temps, on m'en envoyé la permission, dont j'ai la plus grande joye du monde; je suis ravie de vous quitter. » — Je lui répondis : « Je suis ravie que vous ayez cette liberté; c'est un bon signe pour M. le comte de Fiesque; et,

comme je Taime et Testime fort, je luy souhaite toutes sortes d'avantages, b — Elle me répondit : « Il y a longtemps que je souhaite sortir d'ici ; je ne sçavois où aller, sans cela je n'y serois pas demeurée; je me déplais fort auprès de vous, et ne trouve pas que vous m'ayez traitée comme je le méritois. » — Je lui dis : « Quand vous avez désiré venir céans, je vous ai fort bien reçue. » — Elle reprit : « Cela eût été fort ridicule, que vous ne m'y eussiez pas bien reçue ; je vous ay fait honneur de venir icy. » — « Et moy, lui dis-je, je vous en ay fait beaucoup (le vous y recevoir. »

Quelle page de roman vaudra jamais celte page d'histoire? D'un côté, une femme qui affecte la colère et se jette d'elle-même dans le péril pour montrer qu'elle ne le craint pas; de l'autre, une princesse à qui son rang permet et prescrit la patience; puis l'irrilalion croissante de part et d'autre, les injures sans gros mots, les reproches pour des griefs qu'on pouvait croire oubliés; les défis, les bravades : la scène est complète. Enfin M"' de Fiesque choisit^ elle-même et fixa le jour et l'heure de son départ. Elle dit à Mademoiselle, en sortant, qu'elle aurait l'honneur de venir le lendemain, après midi, prendre congé de Son Altesse.

Le lendemain, en effet, honteuse de son emportement et toute calmée. M"® de Fiesque parut devant la princesse. Elle était fort embarrassée; elle lui baisa sa robe, et la supplia humblement de croire qu'elle ne manquerait jamais au respect dû à Son Altesse, quelque traitement qu'elle en reçût. — Mademoiselle reprit l'avantage : «Vous ne ferez que votre devoir, lui dit-elle sèchement, et la

no PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.

considération que j*aurai pour vous sera à cause de votre mari, que j'estime fort. » — Et elles se séparèrent.

La princesse s'empressa d'écrire cette aventure aux parents de la comtesse, et à son mari tout le premier. Fendant ce temps, M"' de Fiesque s'en allait à Guerchy, auprès de sa fllle; elle y reçut, grâce aux démarches de l'abbé Fouquot, la permission qu'elle n'avait pas encore, quoi qu'elle en eût dit, de rentrer à Paris. Là, sa conduite à l'égard de son ancienne amie et patronne fut telle qu'on pouvait s'y attendre. Engagée dans les hostilités, elle les continua dans ses lettres et dans ses conversations. — Mademoiselle ne manque pas d'en être informée; elle se plaint, elle menace : on répond par de grandes soumissions et des respects exagérés; on se tient au courant de tout ce qui se fait par des amis communs qui s'amusent, malgré le danger, de ce petit manège, et par des serviteurs qui sont renvoyés dès que leur complicité est soupçonnée.

Bientôt M"» de Frontenac elle-même alla à Paris, sous prétexte d'un procès à solliciter; elle descendit chez M°* de Fiesque. Toutes deux, invitées au bal chez le duc d'Orléans, eurent grand soin de le faire dire dans la Gazette. A son retour à Saint- Far geau, M"»* de Frontenac s'empressa de parler de M"' de Fiesque, du crédit qu'elle avait, des fêtes qu'elle donnait. Et, en effet, la comtesse voyait toute la cour, c'est-à-dire ses nombreuses amies et un monde de soupirants.

L'histoire des amours de notre héroïne appartenait de plein droit à Bussy. Triste histoire, tristes amours, et

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surtout triste historien. Je ne veux point rompre de lance pour la vertu de M°** de Fiesque. Mais quand on voit Bussy, après avoir rappelé les soins que lui rendirent le chevalier de Gramont, le marquis de Rouville, le comte de Guiche, Guitaut et l'abbé Fouquet, arriver à dire : c La comtesse, à ce qu'on croit, n'a jamais eu le cœur touché que du mérite de Guitaut » ; quand, dans sa Correspondance, on lit ce qu'il écrit de la vive amitié, de la sincère estime qu'il a pour c sa petite cousine », comment s'expliquer certain passage de ses Mémoires, où il dit : c La conquête de la comtesse étoit de toutes les affaires de galanterie la plus facile à terminer. » 11 montre ensuite c la dame faisant la difficile, pour l'honneur seulement »; s'hmnanisant lorsqu'elle voit « que toutes les formalités dont elle se prétendoit faire valoir ne servoient qu'à lui faire perdre une bonne fortune. » Enfin Guitaut « ancien patron de la case >, arrive, et Vivonne, cet amoureux dernier venu, est congédié *.

Quoil cette femme, si âpre aux bonnes fortunes, aurait congédié, pour Guitaut, un homme jeune et aimable, qui avait de la qualité, de l'esprit, et un grand établissement à la cour! Il est à croire, en effet, qu'elle avait le cœur peu tendre, comme le dit Bussy quelques lignes plus bas; et qui sait si cette dureté de cœur, à défaut d'autre vertu, ne l'a pas défendue, même contre Guitaut? Ce qu'il y a de certain, c'est que les chansons, qui respectent peu de femmes, ont respecté M"^ de Fiesque, et je ne sais si leur silence ne prouve pas mieux une vie irréprochable que

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