Mém. dû Bussy, 6dit. Lalanne, 1. 1, p
les aftirmations de Bussy n'établissent la probabilité d'une faute. Dans le volumineux Recueil de Maurepas,on trouve deux fois le nom de M"* de Fiesque, et ces deux fois, dans des couplets de Tannée 1670 ou environ. La comtesse avait alors cinquante et un ans. — Ces couplets ne contiennent aucune indiscrétion compromettante.
Nous n'insisterons donc point sur les péchés galants de M"* de Fiesque, qui ne sont nullement prouvés; nous aimons mieux, ni nous avons à consulter Bussy, lui demander un portrait de la comtesse, qu'il a connue à l'époque de son retour à Paris, quand elle avait près de quarante ans : « La comtesse, dit-il, étoit une femme aimable; elle avoit les yeux bleus et brillants, le nez bien fait, la bouche agréable et belle de couleur, le teint blanc et uni, la forme du visage longue, et il n y a qu'elle seule au monde qui soit embellie d'un menton pointu. Elle avoit les cheveux ondes et étoit toujours galamment habillée, mais sa parure venoit plus de son art que de la magnificence de ses habits. Son esprit étoit libre et naturel; son humeur ne se peut décrire, car elle étoit, avec la modestie de son sexe, de l'humeur de tout le monde. »
Cet esprit libre et naturel, et cette humeur qui était celle de tout le monde, nous sont déjà connus, et nous expliquent comment, malgré la modestie de son sexe. M"** de Fiesque accepta, en 1657, la dédicace des Lettres de Campion, ami et complice de son mari dans la révolte du comte de Soissons. Toutefois, elle ne lui permit pas d'imprimer son nom à la tête du volume, et on ne la reconnaît que par ses initiales : M"' L. C. D. F. : sans doute, certain sonnet licencieux que Tauteur a ajouté, parmi
d'autres poésies, à son recueil de Lettres, rendit aux yeux de la comtesse celle réserve nécessaire.
La même année où le souvenir de son mari attirait à M"»* de Fiesque les hommages d'Alexandre de Campion, le petit de Beauchasteau, enfant trop précoce, improvisa pour elle un de ces fades éloges qu'il lançait, comme autant de traites, sur toutes les personnes qui pouvaient lui échanger ses vers contre un peu d'argent.
Si la comtesse eût pu être flattée de ces témoignages équivoques d'admiration, les poursuites de Mademoiselle, qui était depuis peu rentrée à Paris, étaient bien faites pour la rappeler à une triste réalité. Toujours informée de ce que disait M™' de Fiesque, elle ne manquait jamais d'y trouver une insulte, pour peu que son nom fût prononcé, et alors c'étaient des ambassades de valets envoyés à la comtesse;. c'étaient des menaces à ses amis, des plaintes au Cardinal, et toujours du bruit. M"*'' de Fiesque se confondait en excuses, en protestations de respect et de dévouement : la princesse était implacable, et sa haine, accrue déjà par cette soumission qui ne lui donnait aucune prise, s'augmentait encore de l'impossibilité 011 elle se trouvait de pousser bien loin sa vengeance. Un jour que le prince son père lui proposait d'aller au Cours, elle refusa de l'y accompagner, parce que, disait-elle, il n'était pas homme à chasser de la promenade Frontenac, sa femme et la comtesse de Fiesque, si on les eût rencontrés. Le lendemain, la cour quitta Paris. La princesse y resta, et, pendant plusieurs jours de suite, elle alla au Cours, décidée à les faire chasser par ses valets si elle les y avait vus. A Fontainebleau, un
Tf4 PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.
autre jour qu'il y avait comédie au palais, elle apprend que son père a causé, dans la forêt, avec les comtesses. Aussitôt elle va trouver la Reine et lui dit, les larmes aux yeux, la terrible nouvelle qu'elle avait apprise : — t Si votre père amène ces femmes à la comédie, répondit la Reine, que puis-je faire »? Mademoiselle pleura beaucoup ; les comtesses ne parurent pas au spectacle ; peutêtre même n'étaient-elles pas à Fontainebleau ; mais de tels échecs étaient loin de la désarmer et de la calmer.
Lorsque la cour fit le voyage des Pyrénées pour les fêtes du mariage du Roi, M"^^ de Montausier, dont le mari était gouverneur de l'Angoumois, vint à Bordeaux faire visite à Mademoiselle. Elle essaya de réconcilier M"* de Vandy, nouvelle amie de la princesse, avec M™* de Fiesque; elle espérait ensuite, par cet intermédiaire, réconcilier aussi les deux anciennes amies. Cette démarche ne fut pas inutile plus tard, si elle ne. réussit pas sur-lechamp, c La princesse de Paphlagonie, dit Mademoiselle, a une guerre déclarée contre la reine Gillette;.... vous ferez la paix entre ces deux couronnes, lorsque celle de France et d'Espagne sera signée. »
La paix fut signée, et l'on vit en effet depuis, à plusieurs reprises. M™" de Fiesque auprès de M"* de Montpensier.
Cette longue querelle eût fini plus tôt si le comte de Fiesque avait pu revoir la France; mais, dans Tannée même qui précéda cette réconciliation, il mourut à Madrid, jeune encore et exilé. Mademoiselle apprit celte perte par le prince de Condé; mais, dure et fière, elle n'eut pas un mot de consolation pour la veuve du comte,
son parent et son ami. La mort de Fiesque ne passa pas inaperçue; la Gazette de Renaudot l'annonça, comme une nouvelle de Madrid, à la date du 20 octobre\ Loret, moins empressé, n'en parle que dans sa lettre du 23 novembre, et nous apprend ce détail que le comte se repentit d'avoir servi contre la France :
Cloton, qui n'épargne non plus Le Petrus que le Garolus..., Le sérieux que le grotesque, A ravj le comte de Fiesque, Qui, nonobstant son grand esprit, Â fini ses jours dans Madrid, Non sans témoigner repentance De mourir déserteur de France.
Hélas ! ils en viennent tous là.
Le comte n'eut pas d'autre oraison funèbre. Sa mort laissait M™" de Fiesque dans une position difficile : de ses deux filles, l'une, Henriette, se fit, en 1660, religieuse au couvent nouvellement fondé des filles de Sainte-Marie, à Saint-Denis; l'autre, Catherine-Marguerite, était à Jouarre, où elle payait une pension de cinq cents livres : elles prirent le voile. Le fils était bien jeune encore. Dans son intérêt, ses tuteurs honoraires, le comte de Tillières et messire François Péan, et aussi le sieur Etienne Descoux, tuteur onéraire, durent renoncer, pour leur pu-
1. Gazette, année 1658, p. 1132; 29 octobre, do Madrid : « Le comte de Fiesque, qui résidoit icy pour M. le prince de Condô,est mort cette semaine. »
pille, à la succession de son père, qui mourait insolvable.
Le jeune comte avait encore, toutefois, la fortune de sa grand'mère; sa mère faisait saisir la terre de Bressuire, que l'acquéreur n'avait pu payer; et, à ces ressources se devait joindre bientôt un grand espoir : le traité des Pyrénées, en même temps qu'il donnait amnistie pleine et entière au prince de Gondé et à ses adhérents, constatait et réservait les droits du comte de Fiesque sur la République de Gènes.
Ni les embarras de cette succession, ni la perte de son mari, ne paraissent avoir été bien sensibles à la comtesse. Le chagrin glissait sur elle sans s'y fixer; elle était de ces femmes qui se désolent vite et beaucoup à la fois, pour n'y plus penser : heureuses natures dont il ne faut ni blâmer l'insouciance ni plaindre la froideur; la mobilité de leur caractère, la rapidité de leur imagination, la légèreté de leur esprit, expliquent leurs larmes sitôt séchées.
La maison de la comtesse, quelque temps fermée, ne tarda pas à se rouvrir; et, au temps où s'imprimait le Dictionnaire des Précieuses (1661), Somaize pouvait signaler sa ruelle comme la plus fréquentée de tout Athènes (Paris) : « L'esprit de celte illustre femme, dit-il ensuite, est généralement cherché de tout ce qu'il y a de plus grand et de plus spirituel dans cette grande ville. » A l'entendre, les auteurs les plus connus se faisaient gloire de soumettre leurs ouvrages à son jugement; ses lumières effaçaient toutes celles de son sexe, et c'est ce qui explique l'empressement qu'avaient à la visiter le prince de Gondé et son fils, le duc d'Enghien.
MADAME DE FlESQUE.
Somaize parle d'elle encore ailleurs sous le nom de Fè- ' Ikie. Et, à ce sujet, qu'il nous soit permis de relever une erreur que commettent souvent les écrivains qui ont à citer cet auteur. S'il s'agissait, par exemple, de M™* de Fiesque, ils diraient certainement : < Son nom de précieuse était Félicie. » Mais il n'y a jamais eu de noms de précieux ou de précieuses que dans des cercles peu nom* breux, et encore tout le monde n'avait pas une désignation caractéristique, une sorte de signalement au moral. Lorsque Somaize publia son livre, il ne s'inquiéta ni des sobriquets adoptés dans telle ou telle société, ni de ceux imposés par tel ou tel roman. Il fit à sa guise sa nomenclature, ayant soin seulement, en général, de conserver au nom de guerre l'initiale du nom de famille. Nous ne dirons donc pas que M"» de Fiesque s'appela Félicie chez les précieuses; elle fut tour à tour la reine Gilette, Gelalille, Gelonide, Félicie. Enfin, lorsque Jean de la Forge publia, en 1663, son Cercle des Femmes savantes, il fit un éloge pompeux d'Axiamire^ qui n'est autre que la comtesse, chez qui l'on admire
Le cœur grand, Tâme noble et pleine de bonté, El la science jointe avecque la beauté,
et qui est à la fois « la plus illustre des savantes et la plus généreuse protectrice des savants. >
Malgré cette générosité tant vantée, nous ne voyons pas que d'autres savants aient, depuis, publié en son honneur de ces sortes d'hommages littéraires. Sa jeunesse était passée, et si elle attirait encore, si elle était tou-
jours recherchée à cause de son esprit, le temps n'était plus de cette grande vogue qui faisait épier toutes ses actions, répéter toutes ses paroles. Ses amis lui restaient fidèles; mais la génération nouvelle suivait un courant qui Tentraînait vers de plus jeunes visages et de plus jeunes esprits.
Sa paix était faite avec M"" de Montpensier; elle visitait la princesse au Luxembourg, où elle trouvait c une cour admirable, mais divertissante à Tordinaire*. » C'est ainsi qu'elle en parlait à Bussy-Rabutin, qui ne savait quelles marques lui donner de son amitié avant de lui laisser des outrages posthumes. Elle faisait de lui son confident; avec lui elle chantait « le tonrelontonton*, » c'est-à-dire un couplet qui raillait M""® de Piennes, femme du frère de son premier mari; avec lui elle causait de ce procès* qu'on faisait à elle et son fils pour d'anciennes dettes. Elle était séparée de biens, et n'avait rien à craindre des créanciers de son mari ; son fils, de son côté, avait renoncé à la succession : aussi le sieur Des Touches, qui avait fait saisir leurs biens pour une rente de 4,500 livres, représentant un capital de 90,000 livres, perdit son procès, et mainlevée fut donnée de la saisie qui avait tant inquiété la comtesse. A Bussy encore elle disait jusqu'aux idées tristes qui lui venaient par bouffées; alors elle trouvait la cour et le monde mal tournés : t Chacun a ses
1. Lettre de la comtesse de Fiesque à Bussy-Rabutin, 28 février 1667.