‹ Portraits du grand siècleChapitre 3 sur 115 · MARQDISE DE PIENNE8. PUIS COMTESSE DE FIESQUE · texte numérisé non relu

MARQDISE DE PIENNE8. PUIS COMTESSE DE FIESQUE

La Froude, étudiée avec soin et intelligence depuis quelques années, a pris désormais dans notre histoire la place qu'elle y doit occuper. On a négligé ce qu'elle oiTre de romanesque pour rechercher et mettre en lumière ce qu'elle recèle de grave et d'inslructiT; on a reconnu que, sous les apparences d'une agitation futile, les plus sérieux iatérêts y étaient en jeu. Les uns, s'atlachant surtout aux actes du Parlement, ont signalé l'importance de la ligne politique qu'il adopta dans cette crise nationale; les autres se sont plus particulièrement inquiétés des résultats favorables ou fâcheux que pouvait amener pour le peuple cette insurrection des hautes classes. Chaque fraction de la société a sa place marquée dans ce mouvement, comme élément de trouble ou de résistance au désordre. Les femmes elles-mêmes, et, parmi elles, M""* de Fiesque, y ont exercé leur part d'influence.

Je ne voudrais pas qu*on se méprît sur mes intentions, que Ton vit une ironie dans ce rapprochement involontaire entre des noms frivoles et des événements qui^ont eu leurs aspects menaçants et sombres, qui même, à certains moments, ont. fiai! courir à la monarchie de grands périls. A nos yeux, la Fronde est le dénouement d*ûn drame qui s^ouvre par la révolte des Protestants (révolte assez mal expliquée encore, mais bien moins religieuse que politique), et qui se continue par la Journée des Dupes, par les pratiques séditieuses de Montmorency, de Cinq-Mars, du comte de Soissons, pour aboutir aux tentatives avortées de Retz et de Beaufort. Mais ces dernières convulsions de la Féodalité ne doivent point nous faire illusion sur son degré de puissance. Refoulée violemment et poursuivie par Tautorilé royale, que relevaient deux ministres supérieurs à leurs maîtres, elle était atteinte en plein cœur et frappée à mort par un ennemi caché; sous Faction dissolvante du repos, du plaisir, de la paix rétablie, les durs gentilshommes cessaient d'être eux-mêmes; leur énergie habituelle les abandonnait; leurs opiniâtres ressentiments s'éteignaient peu a peu; une révolution s'opérait dans les mœurs : la galanterie adoucissait et amollissait les caractères.

Voilà comment les femmes sont dans la tragi-comédie de la Fronde des personnages indispensables; voilà comment, dans nos troubles civils, nous avons été amené à distinguer des éléments tout nouveaux, qui semblent au premier abord n'appartenir en rien à l'Histoire.

Personne, grâce aux belles études de M. Cousin, n'ignore la part qu'ont prise aux affaires de leur temps

Mesdames de Ghevreuse et de Longueville, Mademoiselle de Montpensier, la reine Anne d'Autriche; à côté ou audessous de ces héroïnes, d'autres noms se présentent, qui, sans être aussi connus, ne méritent point cependant que l'historien les dédaigne. Dans la galerie, qui renferme déjà de si beaux portraits tracés par un écrivain illustre, il y a place encore pour d'humbles médaillons.

Dans sa Gazelle du 25 octobre 1653, Loret écrivait :

Le quinze du mois, on rapporte

Que madame de Fie^que est morte,

Et qu'elle a trouvé son tombeau

Au beau palais de Saint-Fargeau.

On m*a dit que Mademoiselle

Larmoya tant soit peu sur elle...

Mois pour qu'on ne s'y trompe pas,

Celle dont je dis le trépas

Est madame sa gouvernante,

El non pas cette bru charmante.

Dame d'esprit et de renom,

Qui s*appeile du mesme nom.

Je pense agir avec prudence

De faire cette difTérence,

Et je croy vray-semblablement

Que, sans cet éclaircissement,

(La jeune ayant beaucoup de charmes],

J'ùsse mis la France en alarmes.

Nous aussi, pour bien préciser Tobjet de cette étude.

Et pour qu^on ne s^y trompe pas,

lorsque, même parmi les contemporains, la confusion est si fréquente entre deux femmes qui portèrent dix ans le même nom, nous préviendrons, dès le début, toute équivoque. M"« de Fiesque, celle que nous allons voir agir et se signaler pendant la Fronde, n'était pas la sage gouvernante de Mademoiselle, mais la femme de son fils unique, Gilonne d'Harcourt, qui, veuve de Louis de Brouilly, marquis de Piennes, épousa, en 1644, Charles- Léon, comte de Fiesque.

Gilonne d'Harcourt naquit, selon toute apparence, en 1619. Son père, Jacques d'Harcourt, marquis de Beuvron, tenait, par ses alliances, aux plus nobles et aux plus anciennes familles du royaume : aux Goyon de Matignon, aux Daillon du Lude, aux Bouillon la Marck, aux Saint-Luc; sa mère, Eléonore Chabot, comtesse de Cosnac, se rattachait aux Durfort de Duras, aux Rochechouart, aux Clermont Galerande; quand elle épousa le marquis de Beuvron, la comtesse de Cosnac était veuve de Louis de Vivonne, seigneur de la Châtaigneraie, mort en 1612, sans laisser de postérité. De son second mariage, elle eut deux fils, qui moururent jeunes, et une fille sur qui se reportèrent les espérances, et qui devait recueillir toute la fortune de sa maison. Bien jeune encore, le 19 octobre 1622, Tenfant perdit son père, tué sous les yeux du Roi à ce siège fatal de Montpellier, où périrent dans les

deux camps tant de Français, bien plus divisés par les intérêts contraires de coupables ambitions que par leurs opinions religieuses.

Les premières années de Torpheline furent donc tristes; mais ces douleurs, qui devaient laisser sa mère inconsolable, Tatteignirent à un âge où Toubli n*est pas même un effort; elles épargnèrent son enfance, qui s*écoula heureuse et facile, auprès d'une mère trop rudement éprouvée pour n*être pas indulgente, et que tant de pertes multipliées rendaient timide à contrarier, dans ses inclinations naissantes, Tunique enfant qui lui restait. Sa jeunesse se passa sans doute dans la retraite et loin du bruit; du moins elle est demeurée obscure et inaperçue, et rentrée de M"'' d'Harcourt dans le monde ne date, pour le biographe, que de son mariage avec le marquis de Piennes.

Cette union s'explique par une parenté assez rapprochée, comme d'autres alliances qui se firent vers le même temps dans cette famille. En effet, c'est par Louise d'Haï- Iwin, arrière-cousine d'Eléonore Chabot, marquise de Beuvron, et petite-fiile de Philippe Chabot, amiral de France, que le marquisat de Ficnnes avait été transmis n François de Brouilly, seigneur de MesviUiers. Celui-ci eut un fils, Charles de Brouilly, premier marquis de Piennes, qui, de son mariage avec Kenée do Rocherort, laissa quatre enfants; ses deux filles s'allièrent dans les familles Pot de Rhodes et d'Angennes de Poigny; de ses deux fils, le cadet, Antoine, qui devint marquis de Piennes, après la mort de son frère, fut gouverneur de Pignerol, et épousa Françoise Godet Desmarets ; Tainé, Louis de Brouilly,

marié le 26 janvier 1632 à Gilonne d'Harcourt, lui porta le titre de marquise de Piennes.

C'était une très jeune marquise; car, en 1632, elle avait à peine treize ans. Son mariage fut-il une de ces alliances arrêtées par l'accord et l'intérêt de deux familles, une de ces unions hâtives qui permettaient à une femme, comme on vit M"^ de Lesdiguières, de devenir grand'mère à vingt-huit ans? Nous ne pouvons nous prononcer; nous savons seulement qu'elle eut une fille qui, née avant 1640, se maria moins jeune que n'avait fait sa mère, en 1655.

Après son mariage, nous rencontrons la marquise de Piennes à la cour d'Anne d'Autriche. Elle y portait, avec une brillante santé, ce caractère léger, ce goût pour le plaisir, cette gaieté facile, fleur de jeunesse qu'elle conserva toujours. C'était le temps où le roi Louis XIII, amoureux de M"* de Hautefort, et bientôt après amant aimé de M^** de Lafayette, afTectait envers la Reine une injurieuse et méprisante indifférence. Blessée dans son orgueil d'épouse, accablée de douleur et de découragement, en proie par moments à une irritation violente, Anne d'Autriche fuyait les distractions, les plaisirs, et donnait un libre cours à ses sentiments religieux, souvent exagérés dans leur expression; elle visitait fréquemment les couvents -et les églises, où elle trouvait, avec l'oubli de ses chagrins, des sujets d'espérance et de consolation qui ne furent pas longtemps un secret pour le Roi.

Attachée à la maison de la Reine en même temps que M"" de Mornay-Viliarceaux, d'Angennes de Mainlenon, de Flotte, de MaroUes, de Vieuxpont, d'Esche de Gaucourt, elle n'était point admise, à ce qu'il parait, comme

MADABIE DE FIESQUE.

l'étaient M"*" de Chemerault, de Saint-Louis, de Beaumont, M"* d'Escars, et sa sœur M"* de Hautefort, à ces plaisirs sans cesse renouvelés que Louis XIII prodiguait à la vertueuse favorite. M"* de Montpensier, qui avait alors do six à huit ans, mais qui Toublie, parle avec une grande vivacité de souvenir de ces parties de chasse, de ces soirées de musique, de ces longues promenades où le Roi se plaisait tant à converser avec elle, — la pauvre enfant! — et avec M"^ de Haulefort; elle ne parle pas de M"*^ de Piennes, qui, en effet, restait auprès de la Reine et s'en désolait tout bas, mais point encore assez discrètement pour qu'un chansonnier n'ait surpris ses regrets :

La Brouilly se plaint bien souvent, Et c'est sa seule maladie, Que la Royne ajrme le couvent Au lieu d'ajrmer la comédie*.

Ces œuvres pies n'étaient donc pas trop du goût de la niarquiso, et le diable n'y perdait rien. C'était chez elle, dans son appartement de la place Royale, qu'elle cherchait un dédommagement aux ennuis de la cour.

Ii|me (]q Piennes n'était pas belle, si la beauté consiste dans la régularité des traits; je sais qu'il s'est trouvé un auteur pour signer ce quatrain :

On ne voit dans tout l'univers Rien de si beau que de Pienne,

1. Chansonnier Maurepas, t. I, p. 428. Chanson sur les Filles de la Reine (vers 1634).

N*y personne qirî ne soustienne Ce que vous soustiennenl ces vers*.

Propos de poète, ei de poêle pauvre : les vers de Témailleur Jean Grillet ne sauraient nous faire illusion et démentir un portrait peint; mais la marquise avait cet éclat de la jeunesse et de la santé, cette grâce charmante, ces allures dégagées et franches des femmes qui n'ignorent pas le danger, et c'était là un attrait puissant pour les jeunes seigneurs de la cour. De plus, elle était riche et avait déjà une humeur libérale dont nous lui verrons plus tard faire un puéril abus; elle recevait grandement, et c'était un mérite auquel on n'était pas insensible. Aussi quand Scarron quitta le Marais, en 1639, pour aller demeurer au faubourg Saint-Germain, il n'oublia pas M""* de Piennes, et en célébrant de son mieux cette aimable personne,

Libérale, opulente,

Jeune, belle, saine et galante,

il adressait au ciel des vœux pour qu'elle fût heureuse.

Dieu exauça- t-il la prière du pauvre cul-de-jatte? l/[mB ^Q Piennes, que son caractère insouciant fnettait à l'abri des grandes douleurs, eut à subir une épreuve cruelle : son mari, qui servait dans l'armée du marédial de la Meilleraye, fut tué en 1640 devant Arras. Demeurée veuve avec une toute jeune enfant, elle ne prit point le deuil pour le reste de ses jours. Le marquis n'avait pas

1. La Beauté des plus belles dames de la cour, par Jean Grillet, p.lO.

MADAME DE FŒSQUE. 9

fait grand bruit de son vivant; après sa mort, on ne parait point s'en être beaucoup occupé. M"** de Piennes tarda très peu à reprendre sa vie ordinaire, si même elle l'interrompit.

Elle ne cessa donc pas de recevoir nombreuse compagnie. « C*étoit alors, dit Mademoiselle*, une jeune femme, de la plus agréable taille du monde; elle avoit de beaux yeux et un beau teint; mais elle étoit fort maigre, et elle avoit un air fort étourdi, qui faisoit juger, aussi bien que sa conduite, de son peu de jugement, i Et Mademoiselle ajoute : « Tout ce qu'il y avoit de jeunesse à la cour ne bougeoit de chez elle depuis le matin jusques au soir. On y vivoit sans respect, dînant et soupant chez elle quand il y avoit de quoi ; car, bien qu'elle ne fût pas dans une grande opulence, elle en avoit assez pour maintenir sa dignité. Dans son dérèglement, qui faisoit que tout alloit chez elle dans un grand désordre, elle conservoit néantmoins sa majesté dans son train; et, entre ses principaux officiers, elle avoit un chancelier* qui étoit une aussi bonne tète qu'elle, i

En venant se loger à la place Royale, M"* de Piennes avait suivi la mode et choisi le quartier général de la galanterie : aucun autre point de Paris ne réunissait en aussi grand nombre les maisons opulentes et les personnes les plus qualifiées de la cour.

Commencée en 1604, la place Royale venait d'être terminée (1630). Henri IV s'était intéressé vivement à sa

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