‹ Portraits du grand siècleChapitre 37 sur 115 · Voici ces lettres · texte numérisé non relu

Voici ces lettres

L ^ La. commétabls Colonna a Colbbrt.

« Du Lit, ce i5* septembre 1$72,

> Je croyô, Mgr, que vous auriôs eu plus de charité pour vostre prochain, et que vous ne montreriés pas au Roy ma leUrc, laquelle j'escriTis en colère, sans savoir ce que je faisois. J'en ay eu assé de regret, lorsque j'ay esté de saogfroid. Mais comme aux fautes commises il n'y a plus de remède, Je vous prie au moins de radoucir le plus qu'il vous sera possible l'esprit du Roy, en ly faisant conoitre que quand je serès icy retenue par ses ordres, je y demeurerès encor avec plus de satisfaction, dans l'espérance de fair quelque chose quy ly seroit agréable, et que de plus je ne sohailte nullement sortir d'icy pour aler à 60 lieux de Paris, à moins qu'il ne me le commande ezpressôment, ce que je feré après pour l'obéir, mais non pas pour suivre mon plésir, le trouvant tout entier dans cette maison, où je demeureroy, si S. M. le trouve bon, jusques k ce que Dieu m'inspire ce que j'auré affair touchant mon axomodement. Cependant, soyôs assuré que je ne me consolerô jamais d'avoir eu une promptitude si mal à propos, et d'avoir

dence Tabbaye d'Avenay, près de Reims. On s'occupait beaucoup d'elle à ce moment; les lellres de M"*^ de Scudéry, de M°^« de Sévigné, du comte de Bussy en font foi; la Gazette de Hollande consacrait à elle et à sa sœur ud article que M™« de Sévigné trouvait fort plaisant.

Marie était peu disposée à voir les choses du côté comique : la vie agréable qu'elle menait à Avenay lui devint bien vite impossible à supporter; aussi acceptât-elle avec empressement Toffre que lui fit son frère de le rejoindre à Nevers. Elle part, elle arrive; mais elle était auprès de lui depuis huit jours à peine quand le Duc, fantasque comme ses sœurs, éprouve le besoin d'aller à Venise. Il faut de nouveau boucler ses malles : on s'arrête à Lyon ; le marquis de Villeroy fait à la nièce du Cardinal une brillante réception; après un temps d'arrêt fort court,

déplea à cellay à qui je dois tout oe que j'ay au monde. Je tous prie de m^escuser auprès de luy, et de me croire fort vostre«.., etc. »

« Du Lys, ce iS* septembre 461 ft,

» Le commencement do vostre letre m'a fort réjouy, Mgr, voyant que le Roy avoit bien receu mes escuses et qu^il Touloit bien m'accorder tousjours sa protection ; mais la suitte ne me &it que trop conoltre qu'il me youdroit voir bien loing de son royaume, et que ce n'est quo par une simple honôteté tout ce qu'yl en fait Du reste, je ne scay pas assez bien la carte pour choisir un couvent dans une ville à 60 lieux de Paris ; il n'a qu'à dir où veut que j'aylle, je m y rendre, quoy qu'il me soit bien fâcheux de quitter an endroit où j'estois déjà toutte accouttumôe, et où je reoevois tous les bons traittemens que je pou vois sohaitter. Au moins que (ce) soit dans une abbaye et un beaux couvent, car je ne sauré pas y durer autrement. Je n'auré jamais cru ce que je voye; je n'en dire pas d'avantage, parce que je ne me possède pas si bien que vous : y vaut mieux finir. Dites seulement au Roy que je ly

MAHIE li^CINI. 115

voici Marie partie pour Turin, où le duc de Savoie Taccueille avec de grands honneurs; de là elle fait une pointe sur Ghambéry, oit elle doit se rencontrer avec sa sœur Horlense; celle-ci esquive sa visite, et Marie se voit forcée de rentrer à Turin, ou elle prend une part active à tous les plaisirs de la cour. Tous les égards que lui témoignait le duc de Savoie étaient bien faits pour loi inspirer confiance dans ses conseils; mais ces conseils mêmes Tirritèrent : il rengageait à retourner à Rome; elle voulait rentrdr en France; il en résulta entre eux une grande froideur, uno rupture même.

Pour obtenir de Louis XIV Tautorisation nécessaire et pouvoir se rendre à Paris, elle n'hésita pas à s'adresser a son mari et à solliciter son intervention. La Connétable ne reçut pas de réponse à ses lettres : peut-être n'y

demande de ly parler une fois avant que de m'en aler, quy sera la dernière de ma vie, puisque je ne revieodrô plus à Paris. Otroyés cette grâce, je vous conjure, Mgr, et après je ly promets que je m'en iré encore plus loing s'il le sohalUo, estant tousjours fort disposée à ly oboir, et à vous de vous témoigner que je seré toutte ma vie vostre..., etc. »

«Ce i** octobre.

» Vous ne me répondes pas un mot, Mgr, sur la prière que je vous avois fait de faire au Roy do ma part ; je ne sçay plus que en juger. Je conois la bonté et Thonêteté du Roy de tous tems, et ne say ce que je puis avoir démérité depuis mon arrivée en France, qu'il ne méjuge pas digne d'une audiance ni d'un mot de réponse; ou il faut que j*aye bien des ennemis, ou que mon malheur soit sans exemple, puisqu'il n'est pas possible que le Roy, qui est le plus obligeant roy du monde, comance par moy à être inexorable. Escusés, Mgr, !a plainte que je vous fait, et croyés moy tousjours Toslre.,., etc. »

avait-il pas répondu. Bientôt après, il suggéra a sa femme ridée de passer en Flandre. Marie y était allée dans un autre temps, et c'est là que, pendant la petite vérole du Roi, elle s'était attachée à lui et avait conquis son amour. Que les temps étaient changés! Tandis que les autres hommes, lui fait dire M<°« de Scudéry, donnaient de l'argent aux dames pour les voir, le Roi lui offrait une pension pour ne la point voir !

Marie céda-t-elle aux charmes des premiers souvenirs? espérait-elle que quelque circonstance favorable la rapprocherait du Roi, qui suivait alors la campagne? Quel que fût son mobile, Marie se décida à partir pour la Flandre en passant par Milan, où Tune des demoiselles de sa suite, prise pour elle, fut arrêtée et retenue pendant huit jours' au château; par Arona, la patrie de saint Charles Borromée, sur le lac Majeur; par le mont Saint- Bernard, puis par Baie, Mayence, Francfort et Cologne. Le voyage fut long; l'hiver était déjà commencé lorsqu'on la vit c sur le Rhin, dans un bateau, avec des paysannes : elle s'en va je ne sais où, dit M°^^ de Sévigné, dans le fond de l'Allemagne ». — [Letlre du 24 novembre 1673).

Ni elle non plus, la pauvre femme, ne savait où elle allait. Trahie par un ami de son mari, le marquis de Borgomaneiro, et par Tabbé Oliva, son secrétaire, elle eut la fâcheuse faiblesse de se laisser guider par eux. Ce fut dans le château d'Anvers que se termina son voyage:

1. Le texte publié par M. d'HeylH porte « huit mois ». Cette erreur ne se trouve ni dans le texte italien, ni dans la Vérité dam son jour, litre d*une autre édition de V Apologie : noua Tayons Tériâé.

BfARIE MANCmi. IH

elle y fut retenue prisonnière par ordre du gouverneur, le comte de Monterei, de Tillustre maison de Haro, sur la demande de Borgomaneiro et d'Oliva. On voulait, comme le lui écrivit plus tard son mari, Tempècher de passer en France ou en Angleterre, en d'autres termes la fixer sur un territoire italien ou espagnol, où le Connétable, tout puissant en Italie et en Espagne, pût la tenir sous une certaine dépendance plus ou moins dissimulée.

D'Anvers, Marie s'embarqua pour Bruxelles, c où elle avoit grande passion de demeurer » ; elle était accompagnée du capitaine des gardes du comte de Monterei. Les conversations qu'elle eut avec lui, lui donnèrent une triste opinion du logis qui lui était réservé; sa résolution fut vite prise : elle se jeta dans l'église du couvent qui lui était destiné, comme dans un lieu inviolable, et ni le Comte-Gouverneur, ni le Nonce du Pape, ni l'Archevêque ne purent obtenir d'elle, par leurs prières ou par leurs menaces, qu'elle consentît à en sortir; on mit donc des sentinelles à la porte de l'église, et l'on fit défense à l'abbesse du couvent contigu de la recevoir. Voulait-on donc la prendre par la famine?

Elle allait se décider à passer la nuit dans cette église, quand un personnage qu'elle « connaissoit comme homme de bien », Vamman\ magistrat ou officier souverain de la ville de Bruxelles, M. Bruneau, la décida à se rendre dans c un appartement tout joignant un couvent appelé

1. Le texte de M. d'Hoylli porte : « M. Braneau Aman, de la ▼ille de Brazelles ». Aussi M. Chantelauze, prenant le Pirée pour un nom d'homme, parle ici d'un honnête bourgeois de la yille qui s'appelait 4 Bruneau Aman ».

des Anglaises, où Monterei avoit fait mettre plus de grilles qu*au couvent même, » et avait chargé un gentilhomme espagnol « de la garder à vue et d'être témoin de toutes ses actions ».

Une telle captivité, une si étroite surveillance ne pouvaient être supportées par la Connétable : elle écrivit à son mari pour lui demander Tautorisation do se rendre à Madrid. Le Connétable la lui accorda, nt envoya même son frère naturel, Tabbé don Fernando Colonna, pour raccompagner. Ramenée de Bruxelles à Anvers, Marie ne tarda pas à passer à Ostende, où, pendant huit jours, D. Fernand Valladores, gouverneur de la ville, la traita magnifiquement, en attendant une occasion pour l'embarquer. Enfin un vaisseau anglais la conduisit en neuf jours à Saint-Sébastien, avec Tabbé Golonna et avec tous ses gens.

Avant son départ, Marie avait écrit à D. Luis Henriquez Cabrera, duc de Médina de Rio-Seco (dixième amirante ou amiral de Castiile, le père de ce D. Juan Thomas Henriquez, célèbre plus tard par sa trahison envers Philippe V), et, par l'entremise de TAmirante, à la reine d'Espagne; elle avait prié l'Amirante de la recevoir dans sa maison jusqu'à ce que Sa Majesté lui permît d'entrer dans un couvent. Mais, sans plus attendre, elle continua sa route, et trouva à trois lieues de Madrid une lettre de l'Amirante qui lui offrait c une maison de plaisance, richement meublée et ornée des plus riches peintures de

l'Europe, et enfin le lieu le plus agréable de toute TEspagne ». La duchesse douairière d'Albuquerque, née Anne Henriquez, troisième femme de François Ferdinand, 7* duc d*Albuquerque ; son fils François Ferdinand, 8" duc d'Âlbuquerque ; sa plus jeune fille, femme du marquis d'Âlcanizas, second fils de TAmirante, se réunirent pour faire cortège à la Connétable du royaume de Naples, et raccompagner à sa demeure. Marie rappelle toujours avec une satisfaction visible les marques de déférence, les hommages, les honneurs qu'elle reçoit, et qui forment, pour nous, une sorte de contraste avec Télat précaire où nous la voyons.

De cette demeure provisoire, Marie obtint la faveur d'être admise dans le couvent de San-Domingo-el-Real, non sans protestations de la part de Tabbesse. Avonsnous besoin de dire qu*à peine entrée elle en voulut sortir? En effet, la Reine, mère de Charles II, ayant accordé, sur sa prière, à son second fils, Marc- Antoine Colonna, le commandement de deux compagnies de cavalerie dans Farmée de Flandres, elle demanda au Connétable la permission d'accompagner cet enfant, à peine âgé de douze ans. Le Connétable, pour toute réponse, supplia Sa Majesté de ne le jamais permettre, disant que la princesse sa femme « étoit bien en sûreté à Madrid, et qu'il ne vouloit pas courir le danger de la voir en liberté ailleurs ». Sur quoi, Marie s'échappa, non pour s'enfuir en France ou en Angleterre, mais pour « être hors de clôture, » et « pour faire voir, dit-elle, que toutes les peines qu'on prenoit à me garder et me tenir onfermée ne serviroient qu'autant que je le voudrois. »

Ayant ainsi fait ses preuves, la Connétable, sans trop de peine, c accepta le parti de retourner au couvent, » mais non sans Tarrière-pensée et le vague espoir d*ea sortir bientôt.

Cet espoir ne fut pas trompé. Dès que le jeune Charles H, né en 1661, eut atteint sa majorité, il appela auprès de lui son frère naturel, don Juan II d'Autriche, de beaucoup son aîné puisqu'il était né en 1629, et en fit son premier ministre. Comment la Connétable parvint-elle à gagner sa bienveillance? Nous ne saurions le dire; mais elle avait à peine trente-six ans; elle était dans le plein épanouissement de sa beauté, et il nous est d'autant plus permis de lui attribuer, dès les premières entrevues, une grande influence auprès du prince, que, deux ans après, on la savait, en France, toute- puissante sur son esprit : « Je ne sais, écrivait M"" de Gouville à Bussy, le 13 novembre 1677, si on vous a mandé que M™« Colonna, qui est dans un couvent à Madrid, gouverne don Juan d'Autriche, lequel y mène souvent le jeune roi d'Espagne, qui la trouve aussi fort à son gré. »

Forte de l'appui du premier ministre et du Roi, la Connétable, après une nouvelle fuite, suivie d'une nouvelle mise en clôture, finît par obtenir d'un conseil d'Etat complaisant « qu'on me donneroit, dit-elle, une entière liberté, et une maison où je serois avec la bienséance et l'honneur dus à une personne comme moi ». — Cette maison qu'elle choisit fut celle du frère naturel de son mari, de don Fernando Colonna; et c'est là qu'elle était encore à la fin de 1677 ou au commencement de 1678, époque où elle écrivit son Apologie; elle n'y restait

MARK ICâNCINI. 121

cependant qu'à titre provisoire, puisque, dit-elle encore, elle y attendait c Tordre de Sa Majesté de ce qu'il doit arriver de ma fortune, ne sachant de quel côté elle tournera, bien que je doive attendre de la clémence et de la justice de ce monarque et de la grande prudence de Son Altesse (don Juan), que je trouverai la fin de mes peines et le repos que je désire avec autant d'impatience que j'en ai de besoin. »

Ici s'arrêtent les mémoires authentiques, mais non les aventures de la Connétable Colonna; grâce à M°^* d'Aulnoy et à H'"^ de Villars, femme de notre ambassadeur à Madrid, grâce «à Saint-Simon, à Dangeau, à la marquise d'Uxelles, nous pouvons encore la suivre, d'année en année, jusqu'à la dernière heure de sa vie toujours agitée, toujours tourmentée.

Il semble que la Connétable sut mal mettre à profit celte liberté qu'elle avait eu tant de peine à conquérir : il est probable, en effet, que, sans de nouvelles escapades de sa part, la décision du conseil d^Ëtat aurait prévalu sur toutes les instances de son mari. Cependant, au temps où M*"* d'Aulnoy écrivait la curieuse Relation de son voyage en Espagne, 29 mai 1679, Marie avait été réléguée encore une fois dans le couvent de San-Domingoel-Real, « avec cette condition que, s'il lui arrivoit d'en sortir, elle consentoit que le Roi la livreroit à son mari ».

C* était là un consentement forcé qui ne pouvait l'engager. Aussi, dit encore M*"« d'Aulnoy, « quelquefois, le

soir, elle s'échappoit avec quelqu'une de ses femmes, et elle alloit se promener, le plus souvent à pied, en mantille blanche, au Prado, oii elle avoit d'assez plaisantes aventures, parce que les femmes qui vont là sont, pour la plupart, des aventurières ».

Nous avons vu que, à plusieurs reprises déjà, la Codnétable avait correspondu avec son mari : une telle correspondance a déjà lieu de nous étonner. Mais comment comprendre la conduite du Connétable, qui, nommé viceroi d'Aragon, passa d'abord par Madrid, et qui, là, < alloit tous les jours l'entretenir à son parloir », où M"» d'Aulnoy lui a vu c faire des galanteries pour elle,» telles qu'un amant auroit pu en faire pour une maîtresse » ?

Le Connétable partit pour Sarragosse. Sur ces entrefaites, la jeune Reine étant entrée à Madrid, Marie, sans souci de ses promesses, s'évada encore une fois, un matin, le 26 janvier 1680, et se réfugia à l'ambassade de France, auprès de la marquise de Villars. De là, après de longues négociations, elle se laissa ramener chez son beau-frère Spinola, d'une famille génoise, pourvu en Espagne du titre de marquis de Los Balbaces. Elle y resta peu de temps, car, dès le 5 février, son mari, muni d'un ordre du Roi, la fit conduire dans un couvent à quatre lieues de Madrid ; revenu lui-même à Madrid le 3 mars, il lui permit de reutrer dans un couvent de cette ville. Mais, dit M°>« d'Aulnoy, « elle n'y sut demeurer, et, à l'heure qu'on y pensoit le moins, elle sortit encore et fut droit chez son mari. »

Cette fuite n'a rien qui puisse nous surprendre. Mais ce qui paraît, une fois de plus, inexplicable, c'est qu'elle

MARIE MANCmi. 123

s'empara de la moitié de la maison, y demeura, y reçut des visites, en rendit, et eut même plus d'une fois Thonneur d'être admise auprès de la Reine. Le Connétable était-il lassé de lui infliger une captivité qu'elle ne se lassait pas de rompre? Ne s'était-il pas laissé prendre par un retour de tendresse, en voyant c ses yeux vifs, spirituels et touchants, ses dents admirables, ses cheveux plus noirs que du jais et en quantité, sa taille belle et sa jambe parfaitement bien faite? » Espérait-il que ses terreurs d'une nouvelle grossesse s'étaient dissipées?

Une pensée plus sévère peut-être le disposait à la clémence. Il avait « trois grands fils mal élevés », dont l'ainé, Philippe^ Alexandre, qui se maria en effet dans le courant de l'année 1681, allait épouser Laurence de Lacerda-Aragon, fille du duc de Medina-Celi : la présence au logis de la mère de famille, en semblable circonstance, était trop naturelle pour que le Connétable pût se refuser à la tolérer.

Cette tolérance ne fut pas de longue durée, et ne se prolongea même pas jusqu'au mariage projeté : — voici ce que nous raconte M"« d'Aulnoy. A la fin de 1680, le duc de Medina-Celi ayant déjà remplacé comme premier ministre don Juan, mort en 1679, « un conseiller du conseil royal avec ses officiers, suivi du connétable Colonna et du marquis de Los Balbaces, qui servoient de recors, tous armés, comme s'il eût été question d'arrêter un chef de parti plutôt qu'une femme malheureuse et sans défense, allèrent, sur les onze heures du soir, enfoncer les portes de son appartement, qui éloit toujours dans la maison de son mari. Elle étoit dans sa chambre; aussitôt

un alcade de carte (de la cour) voulut lui lier les bras avec une corde. Se voyant traitée si indignement, elle prit un petit couteau qui étoit par hasard sur la table, et, en se défendant, elle lui en donna un coup dans la main. Sa résistance obligea tout le monde de se jeter sur elle avec acharnement, et cette pauvre dame fut traînée par les cheveux et demi-nue, comme la dernière des misérables. On la conduisit de cette manière, toute la nuit, dans, le château de Ségovie, sans avoir aucune considération ni pour sa naissance ni pour sa réputation, bien qu'elle n'eût donné aucun sujet de la traiter ainsi : car enfin elle étoit actuellement dans la maison de son mari, et tout son crime étoit de ne vouloir pas retourner à Rome avec le Connétable. >

Tout Madrid s'indigna dès que Ton connut cette horrible scène et le nouveau châtiment infligée à la Connétable, sans provocation de sa part; la Reine intervint en sa faveur. Tout ce que Ton put obtenir du Connétable fut cette singulière convention, que lui-même se ferait chevalier de Malte, et que sa femme se ferait religieuse dans un couvent de Madrid, d*où elle ne pourrait plus sortir.

La Connétable accepta cet arrangement : que n'auraitelle pas accepté pour sortir de sa prison de Ségovie et se rapprocher de Madrid? Deux mois après avoir quitté cette ville, elle y revenait, et, le 15 février 1681, elle entrait au couvent des religieuses de la Conception, de l'ordre de San Geronimo, un c couvent commode », dit M"* Villars, où « l'habit est joli et assez galant », et prenait le voile de novice.

Rien de plus étrange que la vie de la Connétable au

MARIE MANCIKL 125

couvent; elle rappelle celle de la duchesse de Mazarin, sa sœur, et de M"^^' de Courcelles : « Elle portoit des jupes de brocard or et argent sous sa robe de laine, et, aussitôt qu'elle n'étoit plus devant les religieuses, elle jetoil son voile et se coiffoit à l'espagnole avec des rubans de toute couleur. Il arrivoit quelquefois que l'on sonnoit une observance à laquelle il falloit qu'elle allât; la maîtresse des novices venoit l'avertir : elle reprenoit son froc et son voile par-dessus ses rubans et ses cheveux épars; cela faisoit un effet assez plaisant, et l'on n'auroit pu s'empêcher d'en rire, si d'ailleurs elle ne s'étoit pas attiré la compassion de toutes les personnes qui la connoissoient; car enfin elle étoit dans une véritable nécessité, manquant d*argent, fort mal nourrie et encore plus mal logée, dans une espèce de grenier haut comme un jeu de paume, où elle geloit de froid. »

H°^* d'Aulnoy nous apprend aussi ce que devint alors la Connétable ; mais nous le savons de reste : elle quitta son couvent dès que son mari eût quitté lui-même l'Espagne pour retourner en Italie : ni l'un ne fut chevalier de Halte, est-il besoin de le dire? ni l'autre ne fut religieuse.

M. Chantelauze prétend qu'en 1684 la Connétable put se réfugier en France, grâce sans doute à un rigoureux incognito. Nous ne le contredirons pas, n'ayant aucun texte à invoquer pour ou contre son assertion. Mais nous savons, par une lettre qu'il cite du comte de Rabenac, qu'en 1688 « M*"* la Connétable est à Madrid, dans un petit couvent dont elle sort quand elle veut. Sa conduite.

igoute le comte, ne déplaît point à la cour. Elle a beaucoup d*ami8 considérables. »

L'année suivante, 1689, le 15 avril, elle perdit son mari, dont la mort fut exemplaire, dit un écrivain du temps. Nous serions porté à croire, n'était raffirmation contraire de M. Ghantelauze, qui s*appuie sans doute sur quelque chose, qu'elle ne quitta pas l'Espagne avant cette époque ; son premier voyage en France après que, en devenant veuve, elle eût repris sa liberté, serait celui dont parle Dangeau, qui n'en signale aucun autre auparavant : € Jeudis 12 janvier 1690.,. M™* la connétable Colonna, qui est en Espagne et qui doit retourner à Rome, a obtenu un passeport pour passer par la France; elle n'approchera pas de Paris ni de la cour, b Et encore même, à celte date, nous n'avons pour elle que Taulorisation de traverser la France ; le voyage ne se fit réellement que Tannée suivante, et c'est encore Dangeau qui se charge de nous donner de ses nouvelles : nous savons par lui, que le 8 octobre 1691, elle est à Bayonne, qu'elle s'en va à Toulouse, et de là à Arles, puis à Gênes, où elle verra ses enfants; de Gênes elle s'en retournera en Espagne; M. de Nevers, son frère, la verra pendant qu'elle sera dans le royaume ; il est parti pour aller audevant d'elle.

Ainsi que Tavait annoncé le minutieux chroniqueur, Marie, après un séjour d'une année en Italie, retourna en Espagne en traversant la France (9 nov. 1692).

MAHIE MANCINI. 121

A partir de celte époque, nous aurions besoin, pour la suivre de plus près, de consulter les riches archives de la famille Colonna; privé de cette ressource, nous nous bornons a rappeler quelques événements de famille qui durent occuper ou préoccuper sa solitude.

En janvier 1697, son second (ils, Marc-Antoine, épousa Christine, fille du marquis Paleotti; la même année, le 10 août, son fils aine, Philippe-Alexandre, perdait sa femme Laurence de Lacerda-Aragon, fille du duc de Medina-Celi, qui, après la mort de don Juan (1679), était devenu premier ministre; trois mois après, le 25 novembre, il se remariait avec Olympe-Pamphile, fîlle du prince Carpinetti, laquelle, le 5 octobre 1698, lui donnait un fils, Laurent Colonna, malheureusement mort en juin 1699.

Six ans après, nous trouvons la Connétable à Paris. «La ConnétableColonna, dit Dangeau( 10 septembre 1705}, qui étoit depuis quelque temps en Provence, a la permission du Roi de s'approcher de Paris pour voir sa famille, et elle est depuis huit jours à Passy, où le duc de Nevers, son frère, a une petite maison. » — Marie avait alors soixante-six ans; Louis XIY en avait soixante-sept: ils pouvaient se rapprocher sans trop craindre de voir se rallumer leur ancienne passion. Cependant le Roi, toujours galant, chargea le duc d*Harcourt de lui faire ( beaucoup d'honnêtetés de sa part ».

Hélas! .s'ils s'étaient revus! — « La Connétable, fort

i28 PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.

détruite de sa personne, ne songe plus qu'à sa santé, mangeant peu, faisant son pot dans sa chambre, marchant beaucoup et se moquant des écharpes et culs de ParisS dont elle trouve déjà le climat trop froid, et prétend aller passer son hiver à Gênes. Elle a deux femmes et dix ou douze hommes, ne se souciant point d'argent... Tout son esprit y est, et le même ton de voix. » (Uiln de la marquise éCUxelUs^ citée par les éditeurs de Dangeau.]

Quant au Roi, à cette même époque, il c dormoit avec inquiétude, se réveilloit souvent en sursaut et avec des rêveries turbulentes ». Pensait-il donc à Marie Mancini, Tamour de sa vingtième année? — Non, répond son médecin Fagon"; il c a voit le besoin d'être désempli, autant par la saignée que par la purgalion ». — Oh! les rêves du passé, après cinquante ans !

Mais glissons sur ces souvenirs et reprenons la Connétable à Passy pour la conduire à Gênes, où elle a la malencontreuse idée d*aller chercher un climat chaud, ignorant que Gênes est Tune des villes les plus froides de ritalie. C'est là sans doute que, au mois de mai 1706, elle apprit la promotion, faite par Clément XI, de son troisième fils, Charles Colonna, à la dignité de cardinal.

Un seul, un dernier événement appelle notre attention sur rhistoire de sa famille : le 6 novembre 1714, elle perdit son fils aîné, Philippe-Alexandre.

Elle lui survécut de quelques mois encore et vint

1. « Les culs de Paris sont la trousseure des dames de ce temps sur le dos, qui leur font de si gros paquets qu^on ne leur en Toil plus la tame. » (M— d'Uzelles.)

Page 1