Collection Mickaud, p. 468. — Paris, Didier
zarin, chargé de lui faire cette communication, la désire : c afin que cela se répandit et qu'on pût connoître dans la suite que c*étoit elle qui avoit refusé. » Malgré cette méchante pensée d*un refus blessant qu'elle se promettait, elle ne laissa pas de demander un jour au Roi de charger M. de Beziers, qui s'en allait ambassadeur à Venise, de ménager son mariage avec le duc de Savoie. La verte réponse qu'elle s'attira du Roi, et à laquelle elle s'était imprudemment exposée, montre assez de quelle part vint le refus, et combien on voyait de mauvais œil qu'une princesse alors âgée de trente-quatre ans, persistât à se poser en rivale d'une jeune sœur âgée de quinze ans à peine, pour épouser un prince de vingt-neuf ans.
Nous en avons fini avec cette odieuse question de rivalité entre deux sœurs, nous avons franchi l'espace et nous sommes arrivés jusqu'en 1663, année même du mariage de Mademoiselle de Valois. Il nous reste à faire connaître la jeune princesse et le prince qui lui était destiné.
Charles -Emmanuel II, fils de Victor -Amédée et de Christine de France, sœur de Louis XIII et de Gaston d'Orléans, était né en 1634. Fils d'une mère ambitieuse, il avait vécu sous sa dépendance, comme Louis XIV sous la tutelle d'Anne d'Autriche et de Mazarin, longtemps après l'âge de sa majorité. Privé d'argent, éloigné des occasions de montrer son courage, poussé vers une étroite dévotion, il n'avait, dans sa jeunesse, pour se dédommager d'une vie de contrainte, qu'une gaieté de bon aloi, un caractère ouvert et franc, une humeur bruyante, facile à satisfaire, et un goût véritable, que sa mère laissait
MADEMOISELLE DE VâLQ». H1
volontiers se développer en lui, pour les embellissements de sa capitale; il s'habillait à la mode française, et parlait le français avec une facilité qui lui attirait de la part de Charles-Auguste de Sales, évêque de Genève, les éloges les plus flatteurs.
A l'époque où Madame Royale vint, accompagnée du duc Charles-Emmanuel, offrir sa fille à Louis XIV qui, poiir la voir, se rendit à Lyon avec toute sa cour, mademoiselle de Valois avait dix ans : Mademoiselle de Montpensier nous fait connaître d'nn mot le caractère gai et eigoué de mademoiselle de Valois et de ses autres sœurs, mesdemoiselles d'Orléans et d'Alençon :
Mes sœurs, écrit-elle en 1660, étoient jeunes ; elles aimoient à sauter et à danser; les soirs qu'il n'y avoit pas de bal ou de comédie au Louvre, elles se servoieut de mes violons et alloient danser dans une chambre éloignée do celle de Madame.
Malgré ce goût pour la danse, qui devait être plus tard très agréable au duc Charles-Emmanuel, très fier d'avoir un véritable talent de danseur, mademoiselle de Valois ne paraissait pas d'ordinaire dans les ballets de la cour; une seule fois, en 1662, elle figura dans le ballet d'Hercule amoureux.
A partir de cette date, le nom de mademoiselle de Valois paraît souvent, comme elle-même se produit plus fréquemment : c'est alors que commencent à courir les bruits de son mariage, dont la première nouvelle avec date précise nous est donnée par Guy Patin dans une lettre à Falconet, du 24 octobre 1662. Vers ce môme temps sans doute ou à peu de mois d'intervalle, un poète.
complaisant interprète du duc de Savoie, disait au nom de ce prince à sa jeune fiancée :
Ce que tu dis, chacun le sait, Amour; Françoise est adorable, Et tout ce que j^ay veu d^aymable N^en est qu'un crayon imparfait.
Elle n^a pas un petit trait Que Fart ne juge inimitable; Le Ciel n^a rien fait de semblable.
Mais je n'en ay que le portrait.
Loin d'elle, mon impatience.
Dans cette longue et dure absence.
Me fait souffrir mille douleurs.
Amour, allez dire à ma belle Que je languis, que je me meurs.
Et ne revenez pas sans elle*.
Ce sonnet fait allusion a l'usage où Ton était alors d'envoyer à tous les princes qui cherchaient femme le portrait des princesses à marier; qui sait si ce n'est pas pour cette circonstance que fut faite la peinture de Petitot? En | voyant les éloges du poète et l'enthousiasme du prince, on serait tenté de le croire, et le désappointement de Charles-Emmanuel, lorsqu'il vit l'original, n'est pas fait pour détruire cette opinion.
Quoi qu'il en soit, ce mariage, dont on s'entretint |
1. Les Délices de la poésie galante des plus célèbres auteurs de et temps,— Paris, J. Ribou. 1664, in 12. (Achevé d'imprimer le 25 septembre 1668.)
beaucoup à la cour et à la ville, se fit encore attendre quelques mois. Enfin arriva le jour des fiançailles, qui se firent solennellement au Louvre ; peu après , eut lieu le mariage, dont la Gazette signala toute la splendeur.
« Le 4 mars, mademoiselle de Valois avant été amenée du palais d'Orléans au Louvre, en la mesme manière qu'au Jour de ses fiançailles, vestae d*un habit de toile d'argent à fleurs, tout couvert de perles, le Roy la conduisit en la chapellft ftu milieu d'une double haje des Gardes da Corps et des Gent- Suisses de la Garde : et là se fit la cérémonie des épousailles par le cardinal Antoine (grand aumônier de France), en présence de Leurs Majestez, de Monsieur, de Madame, de mademoiselle d'Alençon (mademoiselle d'Orléans était mariée en Toscane), de la princesse de Condé, du duc d'Enghien et des autres principaux seigneurs et dames de la cour, qui s'étoient mis dans un état fort leste pour donner plus d'éclat à cette solennité, à laquelle se trouva aussi le cardinal d'Esté. A la fin de la messe, le Roj donna la main à la princesse et la conduisit à son carrosse, où elle fut accompagnée jusqu'au palais d'Orléans par les mêmes personnes qui étoient venues avec elle. L'aprés-dinée, Leurs dites Majestés, à l'issue de la prédication de l'évesque d'Acqs, allèrent rendre visite à la princesse de Savoie, ainsi que Monsieur, Madame et plusieurs princes et princesses : le prévôt des marchands lui ayant pareillement été faire les compliments et les présents ordinaires de lliôtel de ville. »
Ce mariage, fait par procureur, unissait une jeune princesse pauvre à un prince souverain, qui comptait dans ses alliances toutes les maisons régnantes de l'Europe ; les titres des ducs de Savoie, complaisamment énumérés
par le panégyriste de Charles-Amédée le font : duc de Savoie, de Chablais, d'Âoûte (Âoste), de Genevois et de Mon tferrat, prince de Piémont, vicaire perpétuel du Saint- Empire, marquis de Saluces et d'Italie, comte de Nice, d'Asti, de Tende, etc.; baron de Vaud, de Faucigny, etc.; roi de Chypre '.
Dès le lendemain de son mariage au Louvre, la jeune madame de Savoie partit pour rejoindre le Duc. Le voyage se fit péniblement. La Gazette suit la princesse pas à pas, et c'est vraiment chose curieuse, que de voir partir de Paris, de Turin, de tous les lieux traversés, des récits qui semblent se répondre , et font l'effet d'un immense dialogue entre la France et la Savoie.
Jour par jour nous assistons ainsi, avec la Gazelte, aux réceptions qui lui sont faites. A Moulins, elle est reçue par le maire, à la tète des échevins, et subit, à la première porte de la ville, un compliment qui mérite toute son admiration; M. de Pommereuil, intendant de justice, lui présente les compagnies judiciaires, qui la haranguent pareillement. Après quoi, ayant accepté les présents ordinaires, elle se retire en particulier, à cause d'une indisposition. Souffrante encore le lendemain, elle part cependant, traverse La Palisse, Roanne, Tarare, et arrive enfin, le 2S mars, à Lyon, où elle est magnifiquement accueille par TArchevêque-Primat.
Dès la veille, 22 mars, le Duc impatient était déjà à Ghambéry, et sa cour se grossissait tous les jours, pour
1. Voy. Les honneurs funèbres rendus à la mémoire du prince Charles-Amédée de Savoie, avec la harangue.,. — Anncasy, 1660. In-4«.
donner tout Téclat possible à la réception de la princesse.
A Saint-Rambert, elle est complimentée au nom de CharleS'Emmanuel par le marquis de Saint-Damien ; à Belley, par le marquis de Tanes, que le prince lui avait envoyé avec grand nombre d'autres gentilshommes.
Le 2 avril, elle arrive à Seyssel; le lendemain, le Duc se trouva à son lever, avec une très belle suite de noblesse, et la vit, dit toujours la GazeUe, avec la joie qu'il est aisé d'imaginer à la rencontre d'une si belle princesse. Ensuite de leurs compliments et de ceux que M. de Savoie fit aussi à la comtesse d'Ârmagnac, la princesse entra dans une chaise et la comtesse dans une autre, et le Duc suivit à pied son épouse, jusqu'au delà du Rhône, où ils montèrent dans l'un des carrosses du Roi. Sur les cinq heures du soir ils arrivèrent à Annecy; la princesse, reçue sous un dais à la première porte, fut complimentée par l'évèque de Genève à la tête de son clergé, qui les conduisit à l'église, où se fit la bénédiction nuptiale.
Le lendemain Leurs Altesses firent, en grande pompe, une visite au monastère de la Visitation, tout plein encore du souvenir de saint François de Sales et de madame de Chantai.
Le 9 avril, nouvelle réception, plus pompeuse encore, à Chambéry, où Leurs Altesses Royales font leur entrée à cheval, sous un dais porté par les quatre échevins, et accompagnées de toute la noblesse du pays.
De Chambéry, le cortège prit la route de Saint-Jean
de Maurienne, Modane, Lanslebourg el passa le mont Cenis ; entre la Novalèse et Suze, il rencontra le prince de Carignan, accompagné d'une foule de gentilhommes, suivi d'une troupe d*habitants de Suze, qui, bizarrement vêtus et armés, formèrent au carrosse de la princesse une escorte des plus burlesques. De là, on partit pour Rivoli, où Ton trouva Madame Royale, qui la reçut avec toutes les apparences d'une grande joie et d'une vive afTection.
Comme le Duc voulait faire dans sa capitale une entrée magniAque, il resta quelques jours à Rivoli : l'entrée solennelle du Duc et de la Duchesse à Turin n'eut lieu que le 15 juin 1663. L'un et l'autre parurent à cheval, sous un dais porté par quatre gentilshommes, précédés du marquis de Saint-Germain, grand écuyer, suivis de la comtesse d* Armagnac et d'un grand nombre de dames de la cour, également à cheval. Je ne parle ni des gardes du corps ni des officiers de la couronne, ni du corps des marchands et des compagnies de judicature, ni de la haie formée, sur toutes les rues traversées parle cortège, par les troupes du Duc, ni des réjouissances publiques et des cérémonies d'usage. On remarqua que la première visite des jeunes époux, après avoir passé devant le Palais-Madame, où ils saluèrent la Duchesse douairière, fut pour l'église Saint-Jean, contigue au Palais-Neuf, où ils s'arrêtèrent enfm. Dès le lendemain, la comtesse d'Armagnac, dont la mission était terminée, revint en France, comblée de somptueux présents.
Séparée de sa famille, éloignée de la plupart de ses amies, la jeune princesse s'appliqua uniquement à plaire
au Duc; elle voulut partager entièrement sa vie; elle étudiait tous ses plaisirs et y accommodait les siens ' ; malgré sa santé toujours chancelante, elle le suivait fréquemment à la chasse, distraction qu'il aimait beaucoup et qu'elle apprit à aimer, pour le quitter aussi peu que possible.
Mais avec quelque énergie qu'elle supportât la souPfrance, de fréquentes indispositions la retenaient souvent dans le palais, où Taflection de Madame Royale la venait heureusement consoler. Après plusieurs chutes et rechutes, en décembre 1663, elle se trouva si mal, que Louis XIV qui lui avait déjà donné, pour l'accompagner, un médecin français, M. Morisset, lui envoya un de ses médecins par quartiers, nommé Vaizou, grand ami du premier médecin Valot, et qui déjà, pendant la dernière maladie de Mazarin, avait été placé auprès de Son Éminence".
L'état de la princesse empira fort rapidement, et l'issue de sa maladie parut si douteuse en France, que Guy Patin dont le témoignage est conArmé par mademoiselle de MoDtpensier, put écrire à son ami Falconet, qui était alors à Turin, où il s*était rendu pour donner ses soins à Madame Royale, ces détails assurément fort carastéristiques : € l*"* janvier 1664. — On n'a pas donné aujourd'hui les livrées ni habits aux pages de la cour, d'autant que l'on s'attend à porter le deuil bientôt, mais on ne
1. Mémoires de Montpensier, édition Michaud et Poujoulat. — Paris, Didier, p. 386.
2 Guy Patin, lettre du 18 décembre 1663.
nomme pas qui ce sera : an vestrx ducissx fulurum sit? dits revelabU : » — sera-ce de votre Duchesse? Tavenir le dira.
La mort de Madame Royale, survenue le 27 décenibrOf mais encore inconnue en France, justifia cette économie. Lorsqu'elle perdit sa belle-mère, la jeune Duchesse, vivement frappée, tomba elle-même gravement malade; les soins les plus empressés lui furent prodigués ; Yaizou, son médecin extraordinaire, et le duc Charles-Emmanuel, furent eux-mêmes victimes des soins qu*ils lui prodiguèrent, et eurent peine à se remettre. Mais ni la science des hommes, ni la jeunesse de la pauvre princesse ne purent la sauver : elle s'éteignit, le 14 janvier 1664, sur les huit heures et demie du soir, à peine âgée de quinze ans et trois mois, c pareille, dit madame de Motteville, à la fleur qui le matin fleurit et qui le soir sèche. »
Le Duc, inconsolable, fit faire à sa mère et à sa jeune femme de splendides funérailles ; Tabbé Franceseo Morozzo fut chargé de publier un bref récit de la vie et de la mort de Madame Royale, Françoise de Bourbon, duchesse de Savoie ; son oraison funèbre fut prononcée dans plusieurs églises du duché, et, en France, à Notre- Dame, par l'archevêque de Rouen. Le P. Ménétrier, appelé de Lyon à Chambéry et à Turin pour régler les honneurs funèbres à rendre aux deux princesses, s'acquitta de cette mission avec le zèle qu'il avait mis à préparer les fêtes de l'entrée. Son traité des décorations funèbres* a conservé, avec le souvenir de ces tristes