‹ Portraits du grand siècleChapitre 41 sur 115 · In-^, Paris · texte numérisé non relu

In-^, Paris

cérémonies, quelques inscriptions touchantes : celle-ci résume poétiquement une vie si courte :

Ueu! fluxa form» gloria!

Francisca Borbonia a Francia,

Regum flos, florum regina, Yere lilium ultimum veris et brève donum,

Sero data, cito rapta, Liliorum instar, nil nisi lacrymas parit.

« Fugitir éclat de la beauté! Françoise, des Bourbons de France, fleur des rois, reine des fleurs, dernier lis et présent éphémère du printemps, venue tard, enlevée trop tôt, comme sont les lis, ne produit que des larmes ! »

On chercherait en vain, dans le cours de Thistoire ecclésiastique de France, une période aussi féconde en fondations religieuses que la première moitié du xvii* siècle. Voici, en effet, en 1610, l'ordre de la Visitation; en 1612, rinstitution des Ursulines; en 1617, les Sœurs hospitalières de Saint-Charles; en 1618, les Bénédictines du Calvaire; en 1624, les Hospitalières de la Charité de Notre-Dame; en 1625, les Filles de la Charité; en 1631, les Dames du Refuge; en 1637, l'ordre de la Miséricorde et les Bénédictines de Tadoration perpétuelle du Saint- Sacrement.

Or, depuis les Annonciades, instituées en 1498 par Jeanne, fille de Louis XI, épouse répudiée de Louis XII, un seul ordre de femmes, dans tout le cours du xvi* siècle, s'était établi en France : l'ordre des Feuillantines, fondé en 1577 par Jeun Barrière, abbé de Cîteaux. L'ordre de la Visitation, qui parut le premier au commencement du xvu^ siècle, donna le signal d'un élan nouveau. Saint François de Sales et sa vénérable amie, sainte Chantai, devaient avoir de nombreux imitateurs.

Il serait sans doute intéressant, à plus d'un point de

vue, de chercher la raison de cette tiédeur qu'on remarque en France au xvi« siècle, à une époque où l'Italie et VEspagne se couvraient de monastères, et aussi de cette ardeur qui éclate chez nous au siècle suivant. Sans demander à la période précédente les causes toutes négatives qui arrêtèrent alors les fondations nouvelles, nous pouvons d'un mot expliquer le zèle dont la pieuse contagion se répandit si rapidement de 1610 à 1640. La guerre civile, qui avait ruiné tant de familles et qui avait introduit dans les mœurs un relâchement funeste, nous semble sinon la seule, du moins la principale explication du mouvement qui se produisit alors dans le monde religieux.

La guerre civile est donc, selon nous, en quelque sorte, une cause matérielle en même temps qu'une cause morale de toutes ces pieuses fondations. D'une part, si les guerres étrangères pouvaient avoir parfois pour effet d'appauvrir l'Etat et d'enrichir la noblesse, la guerre civile ruinait infailliblement l'un et l'autre. Les pères dotaient plus difficilement leurs filles, dont les alliances étaient moins recherchées par des hommes également besogneux; les aînés servaient avec plus de peine à leurs cadets et à leurs sœurs les pensions que l'usage exigeait d'eux, depuis que la réunion à la France de la Normandie et de la Bretagne avait répandu par toute la France l'usage du droit d'aînesse, longtemps particulier à ces provinces guerrières. Une faible pension de 500 livres ou un capital de 3 à 4,000 écus ouvraient généralement aux filles non mariées une retraite à tout jamais assurée.

D'un autre côté, la guerre civile avait amené dans les

mœurs une dépravation que la conduite des derniers rois était peu faite pour réprimer; les jeunes fllies pieuses avaient un désir bien naturel de se soustraire à cette corruption générale; mais les couvents anciens, où les désordres n'étaient que trop fréquents, et dont la réforme souvent tentée était trop souvent à recommencer, n'offraient pas toujours à leur vertu un asile qu'elles espéraient plus sûrement trouver dans les ordres nouveaux.

Cette double conséquence d'une même cause explique une réaction nécessaire; de là tant de fondations religieuses, et, dans chaque ordre, tant de couvents rapidement édifiés dans la France entière.

La première en date, une des premières en vertu de ces zélées fondatrices dont l'exemple fut tant de fois imité depuis, fut sainte Chantai, dont nous voulons rappeler ici la vie : nous avons une source excellente à consulter dans les nombreuses lettres de la sainte, publiées par M. Ed. de Barthélémy, qui a apporté à cette édition tout le soin respectueux que pourrait réclamer un monument de famille.

Jeanne-Françoise Frémyot, qui devint par alliance baronne de Rabutin Chantai, et qui devait à jamais illustrer ce nom d'une famille où prirent naissance Bussy-Rabutin et M"»** de Sévigné, naquit à Dijon en 1572. Son bisaïeul, son aïeul, son père, furent successivement présidents au parlement de Bourgogne, et ils se distinguèrent toujours dans cette noble compagnie par leur dévouement au souverain, à la religion et à l'honneur. La noble et exemplaire histoire que celle des parlements à cette époque!

Leur inébranlable fidélité aux grands principes qu'ils avaient à représenter, n*avait d'égale que la fermeté généreuse de leurs vaillants magistrats dans raccomplissement de leurs devoirs. Quelle transaction avec leur conscience auraient jamais admise ces âmes robustes, ces hommes romains par les études et par le cœur, les L*Ho&pital, les Pybrac, les Frémyot! — André Frémyot, fils de Bénigne, fut pris par les ligueurs que combattit son père. Le parti des Guises mit pour prix de la tète du prisonnier la trahison du président : c Mieux vaut, s'écria le courageux magistrat, la mort du fils innocent que la vie du père criminel » ; et il persista dans sa fidélité. Une rançon considérable sauva André, qui devint plus tard archevêque de Reims ; il était frère de celle qui fut sainte Chantai.

Élevée dqins ces fiers sentiments, témoin de ces exemples de viriles vertus, la jeune Françoise passa obscurément son enfance en province, dans les pratiques d'une piété sincère, un peu trop passionnée peut-être, mais dont une tolérance éclairée vint plus tard adoucir la rigueur. Un jour un gentilhomme calviniste lui avait donné quelques dragées. L'enfant les jeta au feu, et c voilà, dit-elle, comme les hérétiques brûleront dans Tenfer. » Nous ne saurions admirer ces saillies trop complaisamment citées par les biographes : boutades enfantines que la vie entière de la sainte démentit plus tard, et que la chrétienne indulgence de son pieux directeur François de Sales n'eût pas manqué de réprouver.

Bien jeune encore, Françoise perdit sa mère, et celte mort prématurée priva sans doute ses premières années

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de ces doux enseignements qui vont du cœur au cœur, de ce contact bienfaisant qui produit dans les âmes, avec la tendresse bienveillante pour tous qu'une piété sincère peut donner parfois, ce culte de la famille auquel la sainte semble être restée trop étrangère. Aimons notre prochain, mais aimons les nôtres davantage; aimons Dieu, mais n'oublions pas qu'on peut avoir autant de mérite à le servir dans le monde, où l'on a aussi des devoirs à remplir, que dans les monastères et loin des dangers qu'il offre.

En 1592, M**' Frémyot, qui avait alors vingt ans, et qui avait déjà refusé un brillant mariage pour ne pas entrer dans une famille calviniste, épousa un jeune gentilhomme qui, par ses ancêtres, tenait à la fois à la famille royale de Danemark et à la race, royale aussi, des anciens ducs de Bourgogne. Christophe de Rabutin, baron de Chantai, avait alors vingt-huit ans : « Ce fut, — dit la mère de Chaugy, l'une des premières sœurs de la Visitation, — Tun des plus accomplis mariages qui aient été vus, Tun et Tautre partis étant parfaitement doués de corps et d'esprit, des plus aimables qualités et recommandables en noblesse. Quant à notre bienheureuse mère, elle étoit de riche taille, d'un port généreux et majestueux; sa face ornée de grâces et d'une beauté naturelle fort attrayante, sans artifice et sans mollesse. Son humeur étoit vive et gaie, son esprit clair, prompt et net, son jugement solide ; il n'y avoit rien en elle de changeant ni de léger. »

Telle était déjà à vingt ans la jeune baronne, telle nous la retrouverons plus tard; seulement l'expérience et les

chagrins adoucirent un peu certaine rudesse qu^elle de* vait à son éducation première; elle perdit aussi de cette gaieté que signale en elle sa biographe; il en résulta pour elle une égalité d'humeur calme et digne, une habitude de tolérance plus générale ; mais, jusqu'à la dernière heure, son esprit conserva la netteté, la promptitude, la lucidité précieuse des premiers ans; à tel point qu'il semble impossible, parmi ses innombrables lettres écrites de 1610 à 1641 de reconnaître Tinfluence de Tâge ou du temps. Son style immobile, image d'un esprit immuable, conserve partout l'empreinte d'un sens droit, d'un jugement solide et, avec une modestie sincère et profonde, l'accent d'autorité, calculé peut-être, que sa dignité de fondatrice d'un grand ordre réclamait plus impérieusement encore que ne l'explique même la fermeté de son caractère.

M™' de Chantai se prépara, par la direction de sa maison, à la direction de son ordre ; sévère pour les autres, rigide pour elle-même, elle introduisit, dans les rapports de ses fermiers avec elle, une règle inflexible qui lui permit de rétablir promptement les affaires un peu embrouillées de son mari. Peut-être eût-on mieux aimé dans la bouche d'un intendant que dans la sienne, ces maximes justes jusqu'à la dureté qu'elle opposait à des débiteurs attardés. Mais cette femme, qui avait le courage de graver sur sa poitrine, avec un fer chaud, les cinq lettres du nom de Jésus, pouvait-elle ne pas pousser à l'extrême les principes mêmes les plus respectables? Exagérée dans Texercice de ses droits, elle pratiqua avec le même excès des devoirs de pure bienfaisance, étonnant la province

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par les miracles de son inépuisable charité, et par sa courageuse abnégation à rechercher, pour les soigner, les maladies les plus dangereuses.

Après neuf ans à peine de mariage, mère de quatre enfants, M"* de Chantai perdit son mari, victime d*un accident de chasse. Cette mort rompait le seul lien qui attachât encore à la terre la pieuse jeune femme; ses enfants eux-mêmes ne devaient pas la retenir dans le monde qu'elle avait hâte de quitter pour se consacrer à Dieu tout entière. Les résistances qu'elle trouva dans la famille de son mari et chez son père, remportèrent quelque temps sur sa résolution, dont une circonstance singulière devait rendre toutefois Taccomplissement inévitable. Un jour qu'elle parcourait à cheval son domaine, elle eut une vision étrange. Un ecclésiastique lui apparut, et en môme temps une voix lui disait : « Voilà le guide bien-aimé de Dieu et des hommes, en qui tu dois reposer ta conscience. » Or, ce prêtre inconnu, que sa pensée lui rappelait sans cesse, M"** de Chantai le retrouva trois années plus tard, trait pour trait, dans saint François do Sales; ni l'hallucination de la jeune veuve, miracle qu'explique le cours habituel de ses pensées, ni plus tard la complaisance de sa mémoire, n'ont rien qui nous surprenne : l'intimité sainte qui s'établit bientôt entre le confesseur et la pénitente fut la suite naturelle d'un incident où l'un et l'autre virent la main de Dieu.

Cette amitié sainte, qui parfois prenait, sous la plume ardente du vénérable prélat, une forme toute mondaine, et dont M°'« de Chantai craignait plus tard, par un scrupule

exagéré, de laisser publier les effusions tropafTeclueu8es\ devait hâter la retraite de M"** de Chantai et la fondation de l'ordre nouveau.

Pour accomplir ce grand acte, elle eut à vaincre les instantes prières et les larmes de son père, la résistance de son beau-père, qui tous deux brisés par l'âge, la suppliaient de dilTérer un peu; mais la pensée même de ses enfants, dont la jeunesse réclamait ses soins sans partage, ne put la retenir. — Son fils unique, âgé de treize ans, se jette à travers la porte qu'elle doit franchir: dans son détachement surhumain, sans essayer de calmer et de convaincre cet enfant, elle passe sur son corps. Approuve qui voudra cette impatience et ce courage barbares : Dieu ne peut exiger de tels actes, et M"* de Chantai eut dû penser qu'en élevant ses enfants ellemême dans des principes pieux, elle assurait à la fois leur salut et le sien, non moins qu'en se retirant seule, par une dévotion égoïste et blâmable, loin de dangers qu'elle avait déjà su vaincre.

Saint François de Sales n'arrêta pas cette effervescence qui devait, à peu d'intervalle, être suivie de deux morts, celle de M. de Frémyot et celle de M. de Chantai, beaupère de la nouvelle religieuse. Mais l'évêque de Genève n'était pas homme à retenir un élan qu'il approuvait, lui qui, voyant une jeune fille alarmée du refus de ses parents, dont elle regarde la volonté comme la volonté de

1. Voy. Lettres inédites, p. 116 : « J'ai un grand ressentiment de ce qu'on a laissé dans les Épttres (de saint François de Sales, que Ton publiait alors) trop de paroles d'afifeclion : le monde n'est pas capable de Tincomparable pureté de la dilection de ce saint. »

Dieu, n'hésite pas à lui recommander de briser ces entraves et d'entrer en religion, malgré le désaveu de sa famille*. L*excès de zèle du directeur explique ici, sans le justifier, l'excès de zèle de la pénitente.

Ce fut le 6 juin 1610 que le nouvel ordre de la Visitation, fondé par saint François de Sales et M'^^ de Chantai, fut solennelement institué. Ferme avec les religieuses qui accoururent de toutes parts se ranger sous sa direction, M"* de Chantai montra toutefois dès Tabord une tolérance dont on pouvait ne pas la croire capable, et qui, dès lors, dominant toute sa conduite, la mit dans une heureuse contradiction avec son passé. Son activité infatigable, son attention vigilante portée sur les plus petites choses, son courage plus grand à mesure que croissaient les difQcultés ou les dangers, sa prudence dans la conduite intérieure des monastères, ses vues élevées et indépendantes dans les matières même où elle était en opposition avec les préjugés de son époque; tout, dans les lettres que sainte Chantai ne cessa d'écrire à ses compagnes absentes, depuis ce temps jusqu'à sa mort, révèle une femme supérieure dont l'esprit éminent et les hautes vertus méritent l'admiration de la postérité, comme elles ont mérité l'estime do saint François (le Sales.

Uu'on nous permette d'insister un peu sur les caractères de cette correspondance, qui, si elle n'offre pas cet

1. Les Œuvres du bienheureux François de Sales, 1641. 2 vol. in-I^, I, p. 715.

intérêt tout mondain que recherchent des lecteurs superficiels, présentera cependant un vif attrait aux âmes pieuses, et, à un autre point de vue, des ressources nouvelles à Thistoire ecclésiastique.

Parfois on y découvre des traits de mœurs intéressants : ici, par exemple, vous apprendrez comment les lettres parvenaient à leur adresse : tantôt c'était par l'intermédiaire des marchands, tantôt par des ordinaires qui partaient seulement deux fois le mois; la, vous verrez combien fréquentes étaient les pestes qui dévoraient le plat pays. Une lettre écrite à la R. M. de La Grange, supérieure de la Visitation de Lyon, donne des détails navrants sur la triste position où se trouvaient les sœurs du monastère de Paray : « Elles sont destituées de toutes sortes d'assistances humaines, que de ce bon prêtre qui va chercher par les villages ce qu'il peut pour les nourrir, où il court forlune de la vie, car déjà l'on a manqué de l'assommer; et si ce pauvre homme prenoit le mal, Ton ne voit par quel moyen nos pauvres sœurs sercient empêchées de mourir de faim; outre qu'elles sont dans un très grand et évident péril de la maladie, comme tous ceux de la ville, et plus grand encore, à cause que le cimetière des pestiférés est derrière leur maison ; de plus, selon le jugement du voisinage, il est impossible, humainement parlant, que la ville soit purgée, parce qu'il n'y a nul ordre pour cela, et que même les corps demeurent dans les maisons sans être ensépullurés ' ! » Aussi quels

1. Lettres inédites, p. 364; Cf. pages 64, 115, 209, et surtout une lettre très intéressante qui n'occupe pas moins de dix pages dans les Lettres, pages 209-218.

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soins touchants prend la pieuse fondatrice dans Tintérêt de ses pauvres filles ! avec quel zèle on la voit rechercher les préservatifs et les indiquer, ou s'occuper de trouver d'autres retraites pour éloigner ses religieuses d'un danger qu'elle-même ne redoutait pas et venait même chercher au milieu d'elles !

Dure pour elle-même jusqu'à la cruauté, multipliant ses fatigues avec ses voyages, à la veille de sa mort elle ne prenait même pas pour elle les soins que réclamait son âge : « Je suis vieille, écrivait-elle pendant l'hiver de 1641 \ et couche dans une chambre où l'on ne fait point de feu, où il y a deux grandes fenêtres et deux portes. » Les religieuses des nombreux couvents de son ordre, qui couvrirent bientôt la France entière, se faisaient un devoir parfois de lui envoyer quelques douceurs, des sirops, des confitures; elle refuse impitoyablement : « Je vous remercie de votre anis, écrit-elle un jour à laR. M. de Blonay; mais ne m'envoyez plus de ces choses-là; car, voyez- vous, ma fille, j'ai grand'peine à supporter de ces tricheries de soins et d'empressements que Ton fait autour de cette très inutile santé. Je consens bien à prendre après le repas de la poudre d'anis, de coriandre, de fenouil et de réglisse pour aider mon estomac et je m'en trouve bien; mais l'anis confit c'est bon pour les dames du monde. » Une sœur est-elle malade, au contraire, M"^* de Chantal lui recommande tout ce qu'elle se refuse à elle-même.

Cette tolérance si caractéristique ne fit jamais défaut

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