‹ Portraits du grand siècleChapitre 45 sur 115 · Lettres, p · texte numérisé non relu

Lettres, p

illustre en renommée à son Église. Cet exemple nous doit suffire pour rembarrer les raisons de la prudence humaine... >

On aime à voir, au milieu de ses préoccupations de religieuse et de chef d'ordre, paraître de temps à autre la mère de famille, suivant de loin la vie de ses enfants. Si la sécheresse de cœur que nous avons remarquée dans la jeunesse de M"^* de Chantai venait de son détachement des choses de la terre, il faut convenir que peu de femmes ont eu plus besoin qu'elle, si durement éprouvée comme épouse et comme mère, de tourner ses regards vers le ciel. Elle eut, en effet, la douleur de survivre à son mari, à sa fille et à son gendre, à son fils et à sa bru : cette dernière mort laissait orpheline une toute jeune enfant, — fille unique par la mort d'une sœur aînée, — qui devait être M"® de Sévigné.

C'est avec un courage héroïque que M"* de Chantai supporte toutes ces pertes ; toutefois, la mort de M""* de Thorens la jeta dans un accablement profond dont sa piété même ne triompha pas sans peine. M"* de Thorens, sa fille, était entrée, par alliance, dans la famille de saint François de Sales. La lettre que la pauvre mère affligée écrivit sur ce triste sujet à une supérieure est vraiment touchante, et montre la sainte femme sous le coup d'une émotion que ses autres deuils de famille ne semblent pas lui avoir inspirée. On nous saura gré de donner ici cette page éloquente :

« Ma chère fille, je bénis, j'adore, j'admire et me soumets de toutes les forces de mon âme à la très sainte

MADAME DE CHâNTâL. 161

volonté et Providence céleste, qui m'a ravi quasi imperceptiblemeut ma très chère flUe de Thorens, uniquement bien aimée. Oui, ma fUle, c*étoit non sans vraie raison l'âme de notre cœur, du très cher Père et de moi, misérable, qui n'ai pas mérité la grâce de jouir plus longtemps d'une vertu si complète en- un si bas âge. Je me fonds, ma fille, car cette privation m'a touchée vivement, et je ne puis vous dire autre chose. Dieu! qui blessez mon cœur avec un mélange de si grande miséricorde et suavité, que je ne puis jamais ni ne dois faire autre chose que vous bénir, faites-moi la grâce de suivre la vie et la mort de cette mienne vraie fllle!... Voilà, ma fille, un échantillon de ma douleur qui me fait replier mon esprit plus fortement du côté du ciel, et crier de toutes mes forces : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? Voici mon âme qui se répand devant vous, et ne veut plus jamais respirer ni aspirer que pour vous. Accomplissez en moi très parfaitement votre sainte volonté ! i

De cette lettre, dont les accents émus et attendris ont je ne sais quel reflet lyrique de la poésie des livres saints, rapprochons cette autre lettre, non moins admirable dans sa simplicité, qu'elle écrivit au sujet de la mort de saint François de Sales : la douleur, moins vive, moins passionnée, n'est pas moins profonde :

Annecy^ 28 février 1623. — t Ma très chère fille, il est vrai que mon âme ne fut jamais si sensiblement touchée qu'elle a été et est encore sur la privation d'une si sainte et utile présence que celle do notre bienheureux Père; mais il est vrai aussi que, par la grâce de Dieu, elle ne fut jamais moins troublée. Voici comme je rerus ce coup,

lequel en vérité m'eût fait mourir si une autre main que œlle de mon Dieu me Teût donné.

1 Nous étions à Belley, et, le jour des Rois, les RR.PP. Capucins et autres vinrent au parloir. Après avoir parlé d'affaires, je demandai : Mais, mon Dieu, n*a-t^n point de nouvelles de Monseigneur? L'on me dit tout froidement qu'oui, qu'il étoit malade à Lyon. Je dis incontinent qu'é* tant voyagère, j'y voulois aller. Alors ils me donnèrent une lettre de Monseigneur d'aujourd'hui, qui est son très digne frère. Avant que de la lire, je me retirai intérieurement en Dieu, et ainsi j'ouvris cette lettre où je vis que notre bienheureux étoit au ciel. Mon cœur fut saisi non pareillement. Je me mis à genoux el adorai la divine Providence, embrassant le mieux qu'il me fut possible la sainte volonté de Dieu et mon incomparable affection en icelle. Je pleurai abondamment tout le reste du jour, toute la nuit et jusques après la sainte communion du jour suivant, mais fort doucement et avec une grande paix et tranquillité dans cette divine volonté et en la gloire dont jouit ce bienheureux. Après la sainte communion, je continuai ce que j'avois à faire; mais j'avoue à votre cœur que je n'ai encore passé qu'un jour ou demijour sans larmes et en abondance, car mon cœur est fort touché, quoique en paix, et ne laisse faire à aucune chose de ce que je dois. Mes attendrissements se font en écrivant ou en parlant à ceux que ce bienheureux aimoit^ »

Ce qui frappe dans toutes ces lettres, c'est la sincérité et l'émotion vraie de M*"* de Chantai. Rien de travaillé;

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