D'APRÈS SES MÉMOIRES POUR L'INSTRUCTION DU DAUPHIN
f Un soir, en 1714, le Roi envoya le duc de Noailles dans son cabinet chercher des papiers écrits de sa main, qu'il voulait jeter au feu. Il en brûla d*abord plusieurs qui intéressoient la réputation de différentes personnes; il alloit brûler tout le reste, Notes, Mémoires, morceaux de sa composition sur la guerre ou la politique : le duc de Noailles le pria instamment de les lui donner, et il obtint cette grâce '. »
C'est sur ces papiers, incomplètement sauvés par le maréchal de Noailles et remis en 1749 à la Bibliothèque royale, que M. Dreyss a publié une édition critique des Mémoires de Louis XIV, La longue étude sur la composition des Mémoires placée par M. Dreyss en tète de
1. Première édition complète, d'après les textes originaux, avec une étude sur leur composition, des notes et des éclaircissements, par M. Dreyss, 2 vol. in-S. — Paris, librairie Didier.
2. Mémoires politiques et militaires composés par l'abbé Millot sur les pièces originales recueillies par le duc de Noailles. — [Collection Michaud et Poujoulat, Paris. — Didier, gr. ic-S», t. XXXIV, p. 255, col. 1.)
n2 FORTRAITS DU GRAND SBÈaE.
l'ouvrage, le système qu'il a suivi pour le classement des diverses parties, le choix qu'il a adopté de tel ou tel texte entre plusieurs, ses opinions sur les rédacteurs des Mémoires, sur la nature et le mérite de leur coopération, assurent a l'éditeur une large part dans l'intérêt que présentent ces deux volumes. Avant donc d'étudier en euxmêmes les Mémoires du Roi, nous croyons utile d'examiner avec attention le long, pénible et consciencieux travail qui fait le mérite de cette édition, la seule que l'on puisse aujourd'hui consulter.
De la composition des Mémoires de Louis XI Y d'après M. Ch. Dreyss.
Dans l'œuvre personnelle de M. Ch. Dreyss, nous avons à signaler l'étude sur la composition des Mémoires; le choix et la disposition des textes ; les commentaires.
L'Étude préliminaire placée en tête du premier volume, dont elle occupe plus de la moitié, embrasse tout ce qui pouvait se dire sur la composition des Mémoires, et, — c'est là son défaut, — bien d'autres choses encore. L'auteur a traité ex professo plusieurs questions intéressanles, mais quelques-unes hors de propos ; il a suivi un chemin d'écolier, quittant la droite ligne pour se jeter, et nous avec lui, de détour en détour. Les érudits, qui aiment la quantité, s'en applaudiront peut-être; le public, pressé d'arriver au but, s'en fatiguera plus vite.
L'origine des Mémoires, les documents consultés, la
rédaction successive des parties, Tobjet que se proposait Sa Majesté, l'appréciation des Mémoires par les contemporains, le jugement définitif à porter sur Tœuvre, voilà, pensons-nous, la vraie matière que devait traiter, comme il Fa fait, du reste, M. Dreyss. Mais quand on le voit perdre vingt-cinq pages pour nous faire connaître, par surcroit, des ouvrages, sans aucune portée pratique, sur Téducation du Dauphin, et sans intérêt pour Tintelligence des Mémoires, comme les écrits oubliés de Tabbé de Brianville, du P.Senault, du P. Lemoine ou de Claude JoUy; multiplier les détails sur les naissances légitimes ou illégitimes dans la maison royale, prodiguer les citations, excellentes partout ailleurs, des lettres du Roi à M"** de la Motte, et des Maximes de Montausier, on se prend à regretter que Fauteur ait voulu, comme on dit, vider son sac, et nous ait si longuement fourni jusqu'aux matériaux de son travail.
Une des questions importantes de cette longue étude était de savoir quel collaborateur le Roi avait choisi pour confident de sa pensée. Jusqu'à ce jour, le nom du discret rédacteur était ignoré. M. Dreyss l'a découvert. Il croit, et nous croyons avec lui, qu'avant la participation de Pellisson, que nous trouverons plus tard, M. de Périgny eut seul l'emploi d'écrire et de développer, en les rédigeant, les pensées du Roi. M. Dreyss donne deux preuves à l'appui de son opinion : preuves à priori^ qui ne valent rien; preuves àposteriorij dont une seule est décisive et pouvait suffire. — Examinons rapidement cette discussion.
« Un écrivain jusqu'ici bien peu connu, dit M. Dreyss,
n4 PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.
et traité avec peu d'estime, M. de Périgny, va prendre rang à côté de Louis XIV comme son collaborateur intime... // était^ du reste^ désigné par sa position pour cet office; on aurait pu le deviner par intuition*, » Nous ne croyons pas à une sagacité si pénétrante. Pour nous, tout ce que Ton aurait pu deviner par intuition, comme dit l'auteur, c'est qu'il faut écarter les ministres, et en général tous les personnages dont les actes ou les intérêts peuvent être appréciés dans les Mémoires; c'est aussi que le collaborateur littéraire du Roi doit être cherché parmi les hommes qui approchaient habituellement Sa Majesté par le fait de leur charge et par la nature de leur emploi. Nous aurons donc à choisir entre : les secrétaires du cabinet, Bartet, Talon, Galland, Koze; — les historiographes, Mézeray, La Faye, de Pure, Varillas, Le Roy, Despréaux même et Racine ; — enfin, les Lecteurs attachés à Sa Majesté.
A ce sujet, M. Dreyss ajoute : t Plusieurs personnes tiennent la plume, ou tour à tour ou en même temps, sous la dictée du Roi, au moins pour l'année 1666, où le Roi s'adresse tantôt à un seul, tantôt à plusieurs... Pour être ainsi à la disposition du Roi à toute heure et toujours, il faut occuper une charge de la maison : tout nous porte à croire que c'étaient les Lecteurs de la chambre du Roi. — Quels étaient à ce moment, continue l'auteur, les Lecteurs en titre? Nous en tenons un... C'est M. de Périgny. »
Il n'y avait alors que deux lecteurs en titre; leur