‹ Portraits du grand siècleChapitre 49 sur 115 · Avertissement, p. IV · texte numérisé non relu

Avertissement, p. IV

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charge était ordinairement une sinécure. M. Bertaud, frère de M°*^ de Motteville, et Tabbé de Beaumont- Péréflxe (plus tard évoque de Rodez), avaient précédé Jean-Jacques III de Mesmes, comte d*Âvaux, et La Ménardière; ce dernier, créature du cardinal Mazarin, avait, au prix de six mille pistoles (environ deux cent mille francs de notre monnaie], vendu sa charge à M. de Périgny, alors président aux Enquêtes. Au moment de la composition des Mémoires, si Ton veut, de parti pris, écarter les secrétaires de cabinet, bien qu'ils eussent une fonction active, notamment Roze, et leur préférer les Lecteurs, qui n'étaient que les titulaires d'une charge sans emploi, nous ne tenons donc pas seulement un Lecteur, M. de Périgny; nous connaissons l'autre, c'est le comte d'Âvaux.

c Avant de mettre la main sur M. de Périgny, reprend M. Dreyss, les hypothèses ont eu beau jeu. Dans ces courses à l'aventure, pour qu'il y eût au moins un peu de vraisemblance, il fallait trouver un écrivain qui lût un familier de la cour, dont les goûts lettirés ou les antécédents littéraires fussent en rapport avec un pareil travail... > Jusqu'ici, entre le président de Périgny et le comte d'Avaux, l'hésitation est-elle possible? Pour peu que l'on connaisse le comte d'Avaux, comment ne pas voir en lui un familier de la cour, l'homme aux goûts lettrés dont il est ici question ?

Reste une dernière épreuve : M. Dreyss a cherché surtout un homme t dont l'écriture présentât quelque conformité avec celle des manuscrits. > Nous y voilà enfin ; ce qu'il fallait trouver, en effet, c'est une écriture

semblable à celle des manuscrits; et si M. Dreyss s^était borné à dire, sans énumérer tant de conditions qui s appliquent moins à Tauteur de son choix qu'à bien d'autres: c M. de Périgny est le seul des familiers de la cour dont récriture soit identiquement semblable à celle des Mémoires >, il aurait inspiré une conflance que peuvent détruire ses trop faibles raisons ; et, pour ma part, je ne me serais pas cru obligé d'aller vérifier si l'écriture du comte d'Âvaux, de Talon et d'autres ne désignait pas ces personnages pour l'emploi attribué au président de Périgny.

C'est là, qu'on nous permette de le dire, un défaut trop fréquent parmi les érudits ; on compromet souvent, par une stérile surabondance d'arguments sans valeur, une cause qu'une seule preuve, irréfutable, aurait facilement gagnée.

L'aspect général des manuscrits, la forme particulière de 1';, qui vient tomber en s'allongeant à la fin des mots ', voilà pour nous deux signes évidents que M. de Périgny a pris la plus grande part à la rédaction des Mémoires.

Sur plusieurs autres points, qui nous semblent probables et que l'auteur présente comme certains, son argumentation ne laisse pas moins à désirer ; on le voit surtout dans la discussion oii il entre pour prouver l'antériorité des Feuillets par rapport au Journal : discussion inutile et faiblement soutenue, sur un point d'ailleurs évident par lui-même.

1 . L*auteur croit trouver la même ressemblance à r£, à \% et à quelques autres lettres; nous n'oserions ôlre aussi affirmatif.

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Ailleurs encore, M. Dreyss se demande pourquoi les faits des années 1661 et 1662 sont racontés en moindre nombre que ceux des années 1666 et 1667. L'auteur, qui émet cette opinion que les années 1661 et 1662 ont été rédigées en dernier lieu, pourrait dire que les rédacteurs travaillaient sur les Feuillets du Roi qui, conflant dans sa mémoire, n'avait consulté ni fait consulter aucun document antérieur. Cette explication n'est pas assez difficile; on nous dira donc : c Les rédacteurs ne voulurent pas avouer qu'ils n'avaient pas été les confidents de Louis XIV, qu'ils n'avaient écrit sous sa dictée que pour les années 1666 et 1667, qu'ils étaient, pour les années précédentes, réduits aux expédients... » — Et ces expédients, il les nomme imprudemment : ce sont « des Mémoires de finances (quoi de meilleur?), — la Gazette (quoi de plus complet?) — et des souvenirs », qui, selon lui, à six ans de distance, ont c peu de valeur ». Ce n'est pas sérieux. N'est-ce pas, en outre, donner à penser que ces années 1661 et 1662 ont été rédigées non seulement sans le concours de Louis XIV, mais n'ont pas même été soumises à son approbation, et se sont produites à son insu?

En accumulant tant de preuves péniblement ingénieuses pour défendre des opinions qu'il suffirait presque d'énoncer, M. Dreyss a voulu montrer qu'il ne croit pas à la légère, et il s'est obstiné à avoir trop raison. Certes, Tintention est bonne, mais le système de l'auteur présente de tels dangers et provoque de tels doutes, — nous l'avons éprouvé par nous-même, — que nous avons cru soutenir sa propre cause et défendre ses idées, en les dégageant des preuves inutiles qui les obscurcissent au

1";h portraits du grand siècle.

lieu de les éclairer, et nous avons pensé donner une nouvelle force à ses conclusions, qui sont les nôtres.

Nous ne saurions non plus accepter, sans protester, la difliculté qu'une disposition malheureuse des textes apporte à la lecture : ainsi, pour ce motif que les années 1661 et 1662 lui semblent avoir été rédigées après les années 1666 et 1667, Tauteur, qui, selon nous, aurait dû les placer au commencement, les rejette à la fin de son second volume. Enfin, ayant à choisir entre trois textes dont les deux premiers portent des traces de la main du Roi, et dont le troisième, sans doute parce qu*il a été adopté dans sa forme définitive, ne porte pas de semblables corrections, M. Dreyss n'adopte pas ce dernier texte, qui est le plus développé. Il en résulte un nombre infini de variantes, et une foule de passages supprimés se trouvent reportés au supplément, où il faut à chaque instant interrompre sa lecture pour les aller chercher. Or il est de règle au contraire, pour un éditeur qui a à choisir entre plusieurs textes, de prendre le plus complet, sauf à renfermer entre crochets les parties omises dans les autres copies.

Far ce qui précède, on voit quelle est la matière des notes qui forment, au bas de chaque page, un commentaire continu : ce sont des variantes tirées des textes écartés par l'éditeur. Il est plus d'un cas où l'on regrette l'absence absolue de toute annotation historique et géographique : par exemple, quand l'éditeur, reproduisant un nom mal écrit, dit en note ; « Nous conservons l'orthographe du texte », on aimerait qu'il donnât la forme exacte, maladroitement défigurée. D'autres fois, citant,

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dans une note, un nom que le texte écrit mal, il le reproduit avec trop d'exactitude pour son propre compte : ainsi Vilquier pour Villequier, Enfin, souvent il laisse en blanc des noms qu'il lui eût été facile de retrouver et d'indiquer en note. Il en est ainsi de bien d'autres détails qu'il eût été bon d'apprendre ou de rappeler aux lecteurs. Des notes de ce genre auraient eu plus d'utilité que la paraphrase plus ou moins piquante où Téditeur encadre, dans ses appendices et suppléments, les fragments reproduits : cette paraphrase, écrite, dans un esprit de dénigrement déplacé, sur un ton de sarcasme et d'ironie qui gêne le jugement du lecteur, a tout lieu d'étonner de la part de M. Dreyss, chez qui, plus que chez personne autre, on s'attend à voir traiter avec respect l'œuvre qu'il publiait.

Louis XIV d'après ses Mémoires.

Les Mémoires de Louis XIV, quel que soit l'écrivain dont il ait emprunté la plume, sont tout imprégnés de sa grandeur; on y trouve partout l'accent de son autorité impassible, et il n'est idée si mince qui n'y soit exprimée avec une royale solennité. Le Roi parle, et il semble prévoir la vénération qui va accueillir sa parole. C'est du haut de son trône qu'il dit à son fils ses vertus et sa gloire, et daigne lui révéler ses titres à l'admiration de la postérité; l'homme n'existe pas : place à Sa Majesté 1

Assurément, de tous les princes de la monarchie capétienne, aucun n'a fait de plus grandes choses ni répandu plus d'éclat, pendant un aussi long règne, que Louis XIV;

aucun n'a supporté le malheur avec plus de dignité, et De s*est relevé avec plus d'éner^c. Je m'expliquais ainsi le prestige qui entoure son nom, mais celte cause ne me suffisait pas; j'en croyais entrevoir une autre, et c'est en dehors du Roi que je voulais la trouver. Je voyais en lui la résultante de diverses forces, mais ces forces je ne les découvrais pas sous tant de splendeur; toute cette gloire, je la reportais sur ses prédécesseurs, sur ses ministres, sur les circonstances heureuses au milieu desquelles il avait vécu. Les rayons du soleil, son pompeux emblème, je les voyais aller des ministres au Roi, et non du Roi aux ministres; c'était une souveraine injustice : et je suis assuré que M. de Carné, qui a dit tout haut ce que je pensais tout bas, va protester aussi contre lui-même, si les Mémoires lui ont laissé la conviction qu'ils m'ont donnée. La lecture de ce précieux document m'a prouve que Louis XIV avait au plus haut degré cette vertu que Bossuet nomme le conseil, je veux dire la préméditation dans les actes, un tact sérieux dans le choix des moyens, l'intuition de Timportance du but, la prescience des suites d'un heureux succès.

c Les hommes que Louis XIV trouva sous sa main lorsqu'il commença à gouverner par lui-même furent, dit M. de Carné, les instruments principaux d'une supériorité qui ne fut pas moins éclatante dans les lettres que dans les armes*. > Cette opinion, que j'ai eue longtemps, les Mémoires ne me l'ont pas laissée. Ce fait même que

I. Monarchie française au dix-huitième siècle, — Paris, Didier, 1 volume in-B^, pages 8, 10, 11. Voir page 41, où pousserait Tabuf de ce système, qui se contredit lui-môme.

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les Condé, les Bossuet et d'autres encore ont paru avant 1661, ne me gène plus; de grands hommes ont précédé un règne où ils brilleront encore et qui comptera aussi des noms nouveaux non moins glorieux : Golbert, Louvois, Racine, La Fontaine, Despréaux, Molière, et tant de peintres et tant de sculpteurs, quand donc ont-ils conquis leur gloire? Ce sont, dit-on, les fils d'une période précédente : mais n'en est-il pas de même pour Pascal, pour Corneille, pour Condé, pour Bossuet? en est-il autrement pour Richelieu? autrement pour Henri IV? En reculant ainsi de proche en proche, où arrivera-t-on, et à quel profil? N'est-ce pas là, en quelque sorte, soutenir la thèse de cet écrivain breton qui voulait enlever à la Touraine Descaries, né au village de la Haye, parce qu*il a été conçu, disait-il, en Bretagne?

Un peu par ignorance, un peu par cet amour de la vérité qui passe souvent du. doute au paradoxe avant d'arriver à son but, j'ai donc partagé la prévention que je combats; et, si j'insiste, c'est que je l'ai vue érigée en système par d'autres écrivains et pour d'autres époques de notre histoire. L'opinion qui reportait à Louis XII la gloire de François I" a enfante celle de M. de Carné, soutenue aussi par M. Despois, qui fait du siècle de Louis XIV un siècle de Louis XIII : et qui sait si un jour on n'enlèvera pas à l'Empire ses généraux, ses jurisconsultes, et jusqu'à l'Empereur lui-même, pour faire honneur de leur génie aux années de la Révolution ou même au règne de Louis XVI?

Reconnaissons-le donc : de grands hommes ont brillé sous Louis XIII et sous la régence, qui ne se sont point

efiacés sous Louis XIV. D'autres noms ont paru alors qui ont dignement continué de glorieuses traditions; les uns et les autres auraient été perdus peut être pour la France sous un roi qui n*eût pas eu, comme le c grand Roi i la puissance et la volonté d'entretenir ou de faire écloredes talents nécessaires à ses grands desseins.

L'admiration que je professe pour Louis XIV et pour son règne, je la dois surtout à Tétude de ses Mémoires; en montrant comment s'y révèlent, à côté des qualités ou des défauts de l'homme privé, amant ou époux, père, fils ou frère, les idées du Roi sur le gouvernement intérieur et extérieur de son royaume, quels principes réglèrent sa conduite envers les puissances les plus fières, et, pour un prince moins ferme, les plus redoutables de l'Etat; en montrant quels motifs réfléchis l'ont guidé, j'espère, non pas ajouter rien à sa gloire, mais montrer qu'il en est le principal auteur, et qu'il peut dire avec un juste orgueil : Gloriam meam alteri non dabo *.

L'homme privé.

Bien que l'histoire ait plutôt à s'éclairer sur des actes publics qu'à tracer des portraits de famille, et que les traits ne manquent pas ailleurs pour peindre en Louis XIV le fils, le mari, le père, l'homme, en un mot, dans toutes les habitudes de sa vie intime, il n'est pas sans intérêt,

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