‹ Portraits du grand siècleChapitre 58 sur 115 · Ibid., t. II, p · texte numérisé non relu

Ibid., t. II, p

iy<î PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.

Louis XIV en effet n'est pas sans prévoir le reproche qui aurait pu lui être fait d'avoir laissé si longtemps ud ministre gouverner sous son nom : « Ce ne fut jamais, dit-il, un effet de négligence ni de mollesse. »

La situation de l'Etat, au moment où il fut appelé à régner, est son excuse. Des agitations terribles par tout le royaume ; une guerre étrangère où ces dissensions intestines avaient compromis les intérêts de la France; la présence d'un prince du sang à la tète des ennemis; les empiétements des parlements sur l'autorité royale; l'intérêt des courtisans, qui les inspirait dans leur soumission comme dans leurs révoltes, et qui ne permettait de donner sa confiance ni à ses amis ni à ses ennemis; le danger d'exciter de nouveaux troubles en retirant à Mazarin une autorité dont le fardeau paraissait d'autant plus lourd que les débuts devaient décider de la suite : telles étaient les principales difficultés qui arrêtèrent le Roi jusqu'à la mort du Cardinal. Mais on sent dans l'inaction qu'il s'impose je ne sais quelle force contenue, une vigueur généreuse, un noble désir de la gloire qui se font jour dans les Mémoires sous une forme jeune, naïve, sincère el pleine de charme : « Je ne laissois pas, dit-il, de m'éprouver en secret et sans confident, raisonnant seul et en moi-même sur tous les événements qui se présenloient : plein d'espérance et de joie quand je découvrois quelquefois que mes premières pensées étoient les mêmes où s'arrêtoient à la fin les gens habiles et consommés, et persuadé au fond que je n'a vois point été mis et conservé sur le trône, avec une aussi grande passion de bien faire, sans en devoir trouver les moyens. »

La mort de Mazarin, le mariage du jeune Roi, lui font un devoir de prendre lui-même en main le gouvernement; son premier soin fut de jeter les yeux, « non des yeux indiiïérents, mais des yeux de maître >, sur toutes les parties de TEtat. Partout , que d*abus ! Ici ce sont les grands, habitués à réclamer comme dues les faveurs auxquelles ils prétendent, prêts à soutenir de tels droits par la force; c'est le clergé, divisé, mêlé aux intérêts humains; c*est la justice, dont les charges étaient remplies par le hasard et par l'argent plutôt que par le mérite et par le choix. Le trésor est épuisé ; les gens d'affaires sont dans l'abondance, « d'un côté couvrant toutes leurs malversations par toutes sortes d'artiflces, et les découvrant de l'autre par un luxe insolent et audacieux, comme s'ils eussent appréhendé de le laisser ignorer. »

A l'extérieur, l'Europe entière désirait la paix :1e Pape seul, en Italie, conservait contre les Français un mauvais vouloir peu dangereux.

Cette heureuse tranquillité a l'extérieur, au moment où l'œil du maitre apercevait tant d*abus a combattre, tant de réformes à opérer, tant d'améliorations à introduire, devait dicter la conduite du Roi; il réprima donc les velléités guerrières que son âge, dit-il, et le plaisir d'être a la tète des armées lui avaient suggérées, et donna tous ses soins à l'administration intérieure de l'Etat.

Dès lors, Louis XIV et TEtat se confondent; l'Etat, c'est le Roi; la jeunesse de l'un est pour l'autre une sorte de renaissance; ensemble grandira leur gloire : et quand plus tard les forces morales qui sont l'ornement de la

France seront éteintes ou affaiblies avec la population et la richesse, avec la victoire et le succès, la nation, personnifiée dans son chef, paraîtra atteinte dans sa propre vieillesse *.

Obligé de chercher tout d'abord des instruments propres à le soulager dans le grand travail qu'il allait entreprendre, le Roi s'applique à bien choisir des ministres et à ne les employer que dans les charges pour lesquelles il avait reconnu leur capacité. Ainsi furent choisis Le Tellier, de Lyonne, Colbert et Fouquet même, dont « les voleries > étaient connues déjà du prince, mais qui avait de l'esprit, une grande connaissance du dedans de l'Etat, et qui, sans doute, avouant ses fautes et promettant de les corriger, pourrait rendre de bons services : t J'eusse pu sans doute, dit le Roi, jeter les yeux sur des gens de plus haute considération... Mais, pour vous dire toute ma pensée, je crus qu'il n'étoit pas de mon intérêt de chercher des hommes d'une qualité plus éminente, parce qu'ayant besoin, sur toutes choses, d'établir ma propre réputation, il étoit important que le public connût, par le rang de ceux dont je me servois, que je n'étois pas en dessein de partager avec eux mon autorité. »

En même temps que le Roi se montrait ainsi flèremeot disposé à prendre la pleine responsabilité de ses actes et à exercer tout entière son autorité, il s'appliquait à établir, avec une fermeté décisive, son ascendant sur tous les grands corps de l'État, dont il abaissait et diminuait

1. Voyez M. de Camé, La Monarchie française au dix-huitième siècle. — Paris, Didier, 1 vol. in-8*.

•d'autant les orgueilleuses prétentions. M. de Carné ', dans une brillante étude sur les résultats politiques du système de Louis XIV, n*a pas manqué de montrer que, en supprimant toutes les forces pour prévenir les résistances, en affectant de remplacer des conseillers éclairés par des adulateurs complaisants, et de choisir pour instruments de ses desseins propres et de ses projets personnels des hommes de plus en plus médiocres, en poussant à l'extrémité un parti pris d'effacement qui témoignait plus de jalouse frayeur que de grandeur véritable, le Roi, ambitieux de toutes les grandeurs et désireux d'accaparer toutes les gloires, s'est mépris lui-même ; il s'est ainsi préparé de grands embarras pour la fin de sa vie et a amené la décadence politique de la France '.

Les parlements avaient essayé, pendant la Fronde, de faire cause commune avec la noblesse, sans que le dédain de l'aristocratie maintînt entre les deux corps une limite jugée nécessaire. Le jeune Roi mit bon ordre à ces tentatives, et prévint à jamais le retour de tout acte d'insubordination. Maintenant que Louis XIV règne et gouverne, on ne verra plus les compagnies dites souveraines

L La Monarchie française au dix-huitième siècle, — Paris, Didier, 1 vol. in-8».

2. Voyez ce que dit Saint-Simon de Chamillart : « Sa capacité étoit nulle... Le rare est que le grand ressort de la tendre affection du Roi pour lui étoit cette incapacité môme. Il Tavouoit au Roi à chaque pas, et le Roi se complaisoit à le diriger et à Tiustraire : en sorte quMl étoit jaloux de ses succès comme des siens propres, et quHl en excusoit tout. »

(Mémoires do Saint-Simon, t. II, p. 14, éd. Hachette, in-18.)

oser penser que la loi est supérieure au Roi, ni oublier que la justice émane du trône et ne peut avoir sa source ailleurs que dans la personne du souverain. Croirait-on qu*avant Louis XIV Taudace des grandes compagnies judiciaires s*était accrue, « dans les désordres du temps, jusqu'à dire qu'elles ne reconnaissoient pour volonté du Roi que celle qui étoit dans les ordonnances et dans les édits vérifiés? > Exorbitante prétention, mais qui fut bientôt réprimée : c Je leur défendis a toutes en général, par un arrêt, d'en donner jamais de contraires à ceux de mon conseil, l'autorité que je leur avois confiée n'étant que pour faire justice à mes sujets et non pour se faire justice à elles-mêmes, qui est une partie de la souveraineté, tellement essentielle à la Royauté et tellement propre au Roi seul qu'elle ne peut être communiquée à nul autre *. »

Ce fut là un des premiers actes de Louis XIV après la mort de Mazarin; quelques années plus tard, à l'occasion des obsèques de la Reine Mère (1666), un conflit de préséance s'étant élevé entre le parlement et le clergé, l'avocat général Talon demanda, au nom de la Compagnie, qu'elle n'allât point à Notre-Dame : Louis XIV t dit positivement qu'il vouloit qu'on s'y trouvât, et même qu'il n'y manquât personne". » — Il fut, ajoute-t-il, ponctuellement obéi.

Déjà au commencement de cette même année 1666, « le même procédé lui avoit réussi ». Un édit concernant

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