‹ Portraits du grand siècleChapitre 81 sur 115 · C'est-à-dire : Dont lo sens aUôgorique · texte numérisé non relu

C'est-à-dire : Dont lo sens aUôgorique

J^ay T6U briller devant mes yeux L*uniqae Roze sans espines.

Suivent quatre autres stances sur les mêmes rimes, dans le même ordre, et dont la dernière forme Venvoi^ comme Texigent les règles de la ballade, analogues à celles du chant royal.

Que faisait Pierre, pendant que son frère, se livrant tout entier à Texercice de celte pieuse poésie, semblait ne se rattacher au monde que par son assiduité à paraître chaque année dans les concours palinodiques de Rouen? Pierre donnait au théâtre VlUusioji comique et le Cid (1636); BoracCf Cinna et Polyeucle (1640) ; envoyait à M. de Monlausier des madrigaux pour la Guirlande de JuliCj augmentait le nombre de ses amis en Aiisant précéder de vers louangeurs des ouvrages qui seraient inconnus, si Ton n*y avait trouvé des traces de sa bienveillante camaraderie littéraire, et enfin chantait tour à tour Tamour et Tinconstance :

Si je perds bien des maîtresses,

J'en fais encor plus souvent,

Et mes vœux et mes promesses

Ne sont que feintes caresses,

Et mes vœux et mes promesses

Ne sont jamais que du vent. — (1635).

De palinod en palinod, les vers d'Antoine Corneille nous ont conduit jusqu'en 1642, date du Menteur et delà Mort de Pompée,

Cette année même parut à Rouen, chez ce libraire Le Boullenger qui, en 1647, devait publier les Poésies de

Jf. Antoine Corneille, un charmant petit poème intitulé le Presbytère d'Hénouville. L'ouvrage étant anonyme, plusieurs bibliographes normands ont cru pouvoir en faire honneur à Pierre Corneille ; mais on a fait remarquer que ces vers étaient dédiés à Tyrcis, nom sous lequel s'était désigné P. Corneille dans Mélite, et que le libraire était, non Laurens Maury à qui P. Corneille confiait le soin de publier toutes ses œuvres, mais J. Le Boullenger, qui fut réditeur d'Antoine. Quelles conclusions tirer de là? Pour M. Blanchemain, c'est que le Presbytère d'Hénouville, si on suppose qu'il est l'œuvre d'un Corneille, doit être attribué plutôt à Antoine qu'à Pierre; pour nous, aucune raison de quelque valeur ne nous paraît permettre qu'on fasse honneur à l'un ou à l'autre de ce poème, dont la facture ne semble être ni de l'un ni de l'autre.

Quoi qu'il en soit, sans entrer plus avant dans une discussion qui ne peut se terminer par aucune solution certaine, et dans laquelle on peut tout au plus avoir une opinion, nous ne laisserons pas échapper l'occasion qui nous est offerte de placer cette petite pièce dans une classe à part parmi toutes les œuvres, en prose ou en vers, que nous a laissées le dix-septième siècle.

Le Presbytère (VHénouville se distingue en effet par un caractère propre qui fait tout son mérite. On y trouve le sentiment de la nature, un sentiment vrai, sincère, personnel, subjectif, comme disent les philosophes. C'est là une note absolument nouvelle qu*on chercherait aussi inutilement dans Malherbe, dans Racan, dans Théophile que dans VAstrée ou ses dérivés. Saint-Amant, par quelques rares échappées, semble avoir entrevu la nature et

le naturel*; c^est lui qui nous montre Arion rentrant dans sa patrie :

Et voyant ondoyer, par un décret fatal,

La fumée à flots noirs sur le vieux toit natal;

C'est à lui que Despréaux a reproché les vers charmants où il

Peint le petit enfant qui va, saute, revient,

Et, joyeux, à sa mère offre un caillou qu'il tient.

Mais ce sont là des exceptions; deux sujets n'ont jamais été traités à cette époque autrement que comme des lieux communs et sur un mode convenu : la campagne, qui n'a jamais été décrite qu'à travers les brouillards de Paris ou les splendeurs du Louvre ; l'amour qui n'a jamais été vécu par les romanciers ou les poètes, et que chantaient sur le même ton, dans les mêmes termes, brûlés des mêmes feux pour les mêmea astres, des enfants de douze ans qui ne devaient jamais le connaître, comme Jacqueline Pascal, ou des vieillards chenus qui Tavaienl oublié; l'amour qui n'a jamais inspiré un vers ému avant que Racine eût fait parler Hermione et Phèdre, avant que Molière eût mis dans la bouche d'Amphitryon les douces paroles dont il caresse Alcmène.

1. Il semble que le dix-septième siècle n'avait pas, sur Vexpression des sentiments, les mômes idées que nous; il pleurait où nous bâillons : c'est une tradition que le prince de Condé ne pouvait retenir ses larmes en lisant certaines pages — que nous n'avons pu retrouver — dans Artamène çu le grand Cyrui, de M^^ de Scudôry : il est vrai qu'il y trouvait sa propre histoire, et que son émotion peut s'expliquer par un sentiment tout personnel.

Dans le poème attribué à l'un des Corneille nous voyons» dès 1642, et cette date est à noter» la campagne telle qu'elle est, peinte en termes naïrs et sans prétention, sans répugnance pour le mot propre, par un vrai poète qui sait ce que vaut le fruit qu'on a soi-même détaché de l'arbre, le poisson péché en rivière, le bouquet dont on a cueilli les fleurs. La forme n'est pas toujours irréprochable, mais elle l'est quelquefois : qu'on nous permette donc, sans trop nous reprocher d'oublier le P.Antoine Corneille, de citer quelques passages.

Le presbytère d'Hénouville est la demeure d'un amateur de jardins, auteur d'un traité sur la « manière de cultiver les arbres fruitiers, » le sieur Le Gendre, curé du lieu. Dans cette maison, ce qui plait à l'auteur :

Ce n^est pas qu*elle soil superbe en bastimens... Le cinnabre et le jaspe, et Tambre et le porphire Ne sont pas les beautez que j'y trouve à descrire; Tout ce vain apparat d'un faste ambitieux Dégousle plus souvent qu'il n*est délicieux.

Ce qu'il recherche, ce qu'il aime, ce n'est donc point le travail de l'homme, mais l'œuvre de la nature, il est heureux

Quand la croisée ouverte apporte du jardin Les parfums excellents du myrthe et du jasmin ;

Quand il voit

La poire pendre à Tarbre auprès de l'anémone... La rose cependant dispute avec l'œillet, Le lys passe en blancheur et la neige et le laict;

LUris, le martagon avec la giroflée.

Que la trop grande ardeur n'a point encore brualée, Le thym, la marjolaine et Todeur du muguet, Tout cela fournira dequoy faire un bouquet.

En sortant du jardin, à droite, est un vivier où

La carpe et le mulet, Tanguille et le barbeau Coulent innocemment leur vie au fond de Teau;... D^abord qu'on va paroistre, aussitôt le plongeon S*enfonco dedans l'eau, touché du moindre son; Mais si vous surprenez la tremblante sarselle, Elle gaigne soudain sa niche à tire d'aisle; Et la tortue encor, dont Tœil est vigilant.

Prend la fuyte aussi tost à pas tardif et lent.

On visite ensuite le verger, où se trouvent

Et la pomme et la poire, et la guigne et la prune...

De ces arbres si beaux Tépaisse chevelure Conserve la fraîcheur d*une molle verdure.

Où divers animaux que je ne connois pas Trouvent à se cacher ou prendre leurs repas. Icy, le paon de mer; dpça, la macquerole, Et la poule barbare en cet autre lieu vole; L'on voit en cet endroit courir le chevalier, De cet autre s^enfuyr le timide plouvier; En ce lieu la perdrix, dessous Therbe cachée. Se desrobe à vosire œil, se sentant approchée...

Après cette visite, on rentre à la maison, d*où Toell, à perte de vue, se plaît à contempler

Les collines par onde en forme de sillons.

Sans doute ce poème n'est pas parfait de tout point; mais malgré ses défaillances, il donne une note particulière et nous paraît mériter une place tout à fait à part au milieu des poésies du temps; quel qu'en soit Tauteur, c'est faire honneur à Antoine Corneille que de le lui attribuer après ravoir jugé digne du talent de Pierre.

A répoque où, d'après la date de la publication du Presbytère d'Hénouvillej ce poème fut composé, le P. Corneille, qui avait passé dans les maisons de sa congrégation un temps dont la durée nous est inconnue, se trouvait (1641), en qualité de sous-prieur, à la maison du Mont-aux-Malades, avec Jérôme de Bauquemare pour prieur. A la fin de l'année suivante, le 5 décembre 1642, d'après son acte même de nomination, il fut appelé au prieuré-cure de Saint-Martin, à Fréville. D'après le Fouillé général contenant les bénéfices de l'arclievesché de Rouen (Paris, AUiot, 1648), l'église paroissiale de Fréville dépendait du doyenné de Saint-Georges de Boschervilie; elle avait pour patron le prieur du Mont-aux-MuIadcs; son revenu était de 700 livres, représentant de 3,000 à 3,500 fr. de notre monnaie ; la paroisse contenait seulement 87 feux.

M. Blanchemain fait un mérite au prieur de Saint-Martin d'avoir résidé dans sa cure, contrairement à un abus trop répandu : « Dans la famille de Corneille, dit-il, on connaissait son devoir et on l'accomplissait. »

Nous n'avons nul intérêt à amoindrir le mérite d'An-

toine Corneille el de sa famille à cette occasion; mais la vérité nous oblige à dire que si le jeune prieur n*avail pas été retenu à Fréville par son amour pour la campagne ou le soin de sa santé, il n*en aurait pas été moins obligé à résider dans une cure que le voisinage de Rouen, d'ailleurs, ne permet gudre de considérer comme un lieu d'exil.

Voici, en elTet, dans quelles conditions le plaçait son nouveau titre. Un chanoine était un bénéficier, soit laïc, comme le roi, qui était chanoine de plusieurs églises, à Angers, à Tours, au Mans, etc., soit ecclésiastique pourvu d'une prébende, c'est-à-dire d'un certain revenu attachée son titre. Dans plusieurs églises, les chanoines s'étaient réunis en corps ou congrégations, et s'étaient astreints à une règle qui était ordinairement celle de Saint-Augustin. Les chanoines réguliers de Saint-Augustin, difTéraient des moines en ce qu'ils pouvaient prétendre, sans dispense, aux honneurs ecclésiastiques, et avaient le droit d'exercer le ministère sacré à tous les degrés de la hiérarchie. Lorsque, invoquant comme motif ou comme prétexte l'ignorance du clergé sécuHer, certains réguliers, de Tordre de Saint-Augustin ou de Saint-Benoist, obtinrent d'être appelés aux fonctions curiales, il leur fut expressément enjoint soit de résider, soit de confier leurs bénéfices à des vicaires perpétuels : les Bénédictins prirent ce dernier parti, abandonnant à des séculiers une portion aussi faible que possible de leur revenu, et se réservant le surplus; les Augustins préférèrent s'astreindre à la résidence, et, par suite se soumettre à la juridiction des évêques.

Ni comme chanoine régulier, ni comme sous-prieur, le

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R. P. Antoine Corneille n'avait pu faire de grandes économies; son père était mort en 1639, laissant à sa veuve un patrimoine à peine suffisant pour les besoins d'une famille composée encore de six enfants, dont les trois aines seuls, Pierre et Antoine, et Marie, née en 1609, mariée en 1684 au sieur Ballain du Ballam, n'étaient plus à sa charge : Madelaine avait alors vingt-et-un ans, Marthe seize ans et Thomas à peine quatorze. En outre, Pierre qui n'était marié que depuis deux ans lorsque Antoine fut appelé à Fréville comme prieur-curé de Saint-Martin, avait eu à faire, pour son établissement, des dépenses qui ne lui permettaient guère de venir en aide à son frère.

Sa jeune femme, M"« de Lempérière, lui avait donné, le 10 janvier 1642, une flUe, Marie, qui ne paraît pas avoir vécu ; l'année suivante, le 7 septembre, elle avait un flls, Pierre, qui, entré au service en 1664, devait mourir, le 30 janvier 1698, capitaine de cavalerie et gentilhomme ordinaire de la maison du roi. Fidèle aux traditions de cette époque, mais ne pouvant donner pour parrain à son fils aîné, son père qu'il avait perdu trois ans auparavant, Pierre choisit son frère puîné, le R. P. Antoine Corneille, pour tenir cet enfant sur les fonts du baptême.

Tout ce que l'on sait de la famille de Corneille à cette date donne lieu de penser qu'il n'y régnait pas une grande aisance.

Il est donc assez probable que le jeune curé ne parvint pas sans peine à meubler son prieuré et à fournir du mobilier nécessaire la ferme qui en dépendait et qui exigeait chez lui l'emploi d'une servante et de trois serviteurs, dont un valet de charrue, et de deux chevaux. A bout de

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ressources, il eut, c dans sa nécessité >, recours à sa mère, qui put lui venir en aide dans les limites bien restreintes que fait connaître la pièce suivante publiée par le savant archiviste de la Seine-Inférieure, M. Charles de Beaurepaire, dans le Recueil des travaux de TAcadémie de Rouen (1862-1863) :

€ Je soussigné, prieur- curé de Fréville, cognois et confesse avoir reçu de mademoiselle Corneille, ma mère, c*est à sçavoir une douzeine d'assiettes et demie douzeine de plalz, le tout de fin estaia ; plus trois douzeines de serviettes, dont il y a une douzeine de doubleuvre* et deux nappes de lin et un doublier*. Une casaque de drap noir qui estoit à feu mon père, une grande table qui se tire des deux costez et deux formes*, une toile de lit de ces estofTes jaunes imprimées.

1. « Double se dit des choses qui sont faites avec plus de soin et qui ont plus de force et de vertu : du brocart à double broche; du ruban double en lisse; de Tencre double; de bonne double bière. » {Dict. de Trévoux, 1732.) Ces exemples suffisent pour expliquer le double-œuvre,

2. Le mot doublier commence à paraître dans le Dictionnaire de Nicot (15*73) :« Doublier, est une nappe grande et large, traînant tout autour de la table, ainsi appelée parce qu^elle est en longueur et en largeur comme double nappe : aussi est-elle mise en double de son long aux tables des roys et princes, et levée d'un double au descouvrir quand ils lavent les mains, demeurant l'autre double tondu tant qu'ils ayent lavé. » On le retrouve en 1614, dans le Dictionnaire des trois langues, de Hierosme Victor, en 1634 et 1656, dans le Dictionnaire français flamand; en 1636, dans le Dictionnaire de PhUib. Monet; en 1650, dans Cotgrave; en 1671, noté comme vieux, dans le Dictionnaire françoi&^talien qui ne Tadmettait pas en 1634 : — ceci explique pourquoi il ne figure ni dans Furetièro, ni dans Rlchelet,ni dans le Dictionnaire de Trévoux.— Borel (1651) a trouvé doublière pour serviette dans le roman de Perceval,

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