‹ Portraits du grand siècleChapitre 82 sur 115 · Forme, banc · texte numérisé non relu

Forme, banc

Tous lesquels meubles elle m*Q prestes en ma nécessité, lorsque j*ay esté demeurer à Freville; et luj promets les restituer à elle ou à mes frères, toutes fois et quantes. Fait ce samedy yingt-cinquieme de juin mille six centz quarante-quatre.

» F. ANT. Ck)RNBILLB. »

La gène du nouveau prieur dura peu ; son bénéfice qui lui assurait un revenu de 700 livres, selon nos auteurs, ou, selon M. blancbemain, de 2,400 livres, était, nous dit cet écrivain, le meilleur du doyenné de Saint-Georges de Boscherville.

La nomination du jeune prêtre à un tel poste, alors qu*îl avait à peine trente et un ans, témoigne d*une grande faveur. Il eut bientôt Toccasion de la justifier : la peste frappa sa paroisse; ce fut en 1645 ou 1646, si nous tenons compte de ses relations avec Rouen en 1643 et 1644.

Si terrible que soit ce mot, il ne réveille pas en nous le sentiment de TelTroi quMl inspirait alors. Quel était ce genre de maladie? Les symptômes qui la caractérisent dans les descriptions du temps, et qui s'appliquent aussi bien au choléra qu'à la coqueluche, à la petite vérole noire qu'à la scarlatine, ont une telle diversité qu'il est impossible de préciser, par un nom moderne, la vraie nature d'un mal qui, lui-même, avait un grand nombre de noms, tels que caquesangue, coqueluche, sueur anglaise, troussegaland, bosse, charbon, pourpre, etc., etc.; ce qui est certain, c'est qu'une peste était une maladie épidémique généralement mortelle.

Le P. Antoine Corneille vit donc ses ouailles atteintes

par une peste qui ne disparut que pour reparaître une seconde, et même une troisième fois peu de temps après. C'est ce que nous apprennent du moins une longue élégie qu*il adresse à un de ses amis, désigné sous le nom de Lysis, et son Remercîment à Philandre.

Pour comprendre tout ce qu'il y a de douloureux dans les sentiments que le poète a exprimés, il faut se reporter aux moeurs du temps, et se faire une idée des terreurs aveugles que répandait la présence de la contagion.

Lorsque venait à se déclarer ce mal, dont le meilleur remède était une fuite rapide suivie d'un retour tardif, ce n'était pas seulement un devoir de conscience, c'était une obligation pour le pasteur de rester au milieu de son troupeau : son absence, outre qu'elle était pour lui un acte peu honorable, lui faisait perdre son revenu.

Le devoir imposé aux prêtres des paroisses par la conscience publique non moins que par leur propre conscience, offrait de tels dangers que les médecins s'en étaient préoccupés : Marcelin Bompart, dans son ChassepesUf publié quinze ans environ avant l'époque où nous sommes arrivés, consacre toute une section de son troisième chapitre c à ces bons martyrs volontaires, aux bons

1. « La pluspart de ceux qui sont aisez alarment de ce vers de rantiquité :

Mox, lonçèf tardé, cede^ recède, redi, (Para vite, va bien loin et ne reviens que tard).

» Mais tous ne peuvent ny ne doivent fayr, les curez surtout, ni les magistrats, moins encore les médecins, chirurgiens et apoiicaires. » (Marcelin Bompart, Nouveau chasse-sieste, — Paris, Pbil. Gauthier; achevé d'imprimer pour la première fois le 20 décembre 1629.]

prestres qui administrent les sacrements aux pestiférés. » — « Outre, dit-il, qu'ils s'approchent souvent de divers pestiférés, ils se trouvent dans la plus périlleuse rencontre de prendre la peste, qui est la dissolution de Tâme et dû corps : car dans cette dernière agonie, une grande malignité s'évapore du corps agonisant, notamment après rinst«nt du départ de Tâme.

Que feront donc les c bons prestres » ainsi exposés? c II faut qu'ils tiennent leur corps purgé une ou deux fois la semaine, qu'ils se servent fréquemment d'antidotes, et sur tout de cestui-cy que j'ay choisi pour eux, pouveu qu'on ne soit dans la canicule ou constitution semblable : R. Myrrham rtÀbram,.. Prenez myrrhe rouge qui brille étant brisée; réduisez en poudre; arrosez d'eau de thériaque; faites-en, avec miel et tbériaque, une pâte dont prendrez la grosseur d'une aveline. » — « Us... porteront du mercure pendu au col dans une aveline ou noix de galle, ou dans une plume ou le sachet ordonné sur le cœur : se graisseront les pouls des bras et des temples, et les lieux sous les aisselles avec ce remède, sans oublier le thériaque dans les narines, pour fermer la porte à ce venin, qui frappe le cerveau presque autant que le cœur... Tiendront dans la bouche quelque peu d'extrait de genevre, ou des grains de genevre trempés dans le vinaigre, pendant qu'ils seront dans la chambre du malade, se mettant toujours à l'opposite de la respiration et fuyant le feu entre eux et le malade ; et des que l'âme sera sortie, qu'ils se retirent promptement, et commandent aux corbeaux (ensevelisseurs) de mettre devant la bouche du défunct une croûte de pain chaud, qui empeschera l'in-

fection ; et faut enterrer le corps promptement, non ^ toutefois devant la mort, comme ont fait plusieurs corbeaux, i

Outre ces remèdes magistraux, on avait encore la ressource de 8*appliquer sur les aines et sur les aisselles, comme le médecin Le Duc, des crapauds desséchés: mais ni les pilules des Bompart, ni les crapauds de Le Duc n'étaient infaillibles; et la peste, en se prolongeant» n'était pas moins un fléau par les ravages qu'elle causait, que par les mesures prises pour la combattre.

Dès le moment où une ville était infectée, tout commerce avec ses habitants était interdit ; des commissaires, postés sur les routes, interceptaient toutes les marchandises pour les faire passer à Tévent ; les messagers s'arrêtaient à deux lieues avant d'arriver, et laissaient leurs lettres en pleine campagne : au son du tambour ou de la trompette, deux hommes venaient, et, munis d*un crochet de fer au bout d'une longue jterche, ils piquaient ces lettres et n'y touchaient qu'après les avoir fait passer audessus d'un feu de poudre à canon. Toutes les maisons où étaient des malades étaient fermées, et marquées à l'une des fenêtres et à la porte principale, d'une croix blanche qui devait y rester deux mois; on ne les y laissait que s'ils étaient seuls locataires; autrement, on les enlevait de nuit et on les transportait dans les hôpitaux ouverts à cet effet : comme ils ne pouvaient sortir qu'après une convalescence de quarante jours, constatée par le commissaire, la ville pourvoyait à leur nourriture. Les médecins, chirurgiens et apothicaires désignés par la Faculté de médecine d'après le nombre qu'avait prescrit le magistrat de police, ne pouvaient visiter d'autres malades

Â>m)INE CORNEILLE. 251

que les pestiFérés; les boutiques mêmes des chirurgiens et des apothicaires étaient fermées jusqu'à ce qu*on leur eût permis de reprendre leurs fonctions ordinaires; à part ceux-ci, les aides et les archers des prévôts pouvaient seuls communiquer avec les malades : leurs casaques noires, marquées d'une croix blanche, les faisait reconnaître dans les rues et permettait de les éviter. Les cadavres, précédés d'une torche pour qu'on pût s'en détourner, étaient inhumés pendant la nuit par des hommes désignés pour ce service. Soir et matin, des feux, dont le bois était fourni deux fois la semaine par tous les chefs de famille, étaient allumés dans les rues. L'usage du charbon de terre était rigoureusement interdit. Tous les vagabonds, toutes les femmes de mauvaise vie étaient expulsés; il en était de même des mendiants valides : les autres étaient renfermés; toutes les industries qui répandent quelque odeur, comme les mégisseries, les tueries de bestiaux, les lavages de tripes, les trempis de morues étaient arrêtées.

Quant aux secours spirituels réclamés par les malades, un prêtre et un clerc désignés par le curé, — qui devait se réserver pour le service des valides, — pouvaient seuls leur porteries sacrements; pendant ce temps, ils devaient s'abstenir de visiter toute autre personne, laissant ce soin au curé.

La cure de Fréville comportait-elle le service de plusieurs prêtres? Nous l'ignorons; mais il parait peu probable qu'une paroisse aussi peu considérable ne fût pas desservie par son curé seul, c'est-à-dire par le P. Antoine Corneille; toutefois, si nous avons bien compris son

Remerelment à Philandre^ sur un insigne service dans une occasion de peste, il semble qu'un autre prêtre, un de ces c bons martyrs volontaires » dont parle le médecin Marcelin Bompart, dans son Chasse-peste, ait brigué le périlleux honneur de donner ses soins aux pestiférés de Fréville :

Quoy qu'un amy parfaict occupe notre esprit, Qu'il passe dans le cœur pour un autre soy-mesme, QuMl aye éminemment tout ce que Ton escrit Des rares qualités d'une amitié supresme :

Toutefois de quitter pour luy son interest, De tenir contre soy son courage tout prest.

De servir un amy mesme à son préjudice, J'estime ces vertus d'un si brillant éclat Que je ne sçache plus de si brillant office, Après ce coup d'amy, dont on dût faire état.

Aussi, le curé de Fréville, vivement ému d'un tel dévouement, lui prodigue les témoignages de reconnaissance et d'aflection; il lui conseille de se ménager autant que possible, de ne pas se laisser surprendre

Dans la témérité d'une vaine assurance,

enfin de ne pas tenter Dieu, comme ces cœurs pleins de présomption

Qui pensent espérer par delà Tesperance.

Ce n'est pas que pour toy je craigne le danger Que doit courir un homme au milieu de la peste; C'est la troisiesme fois que je t'y vois plonger

ANT01N£ COAN£IU£. 253

Sans avoir esproavé rien encor de funeste :

Ce Dieu, qui prise tant Tor de la cbarilé,

Voit au fond de ton cœur trop de sincérité

Pour ne pas te servir de rempart et de garde;

Et JamaiH sa bon lé ne souffrira ce poinct

Qu*un esprit plein d'amour, qui pour luy se bazarde

Bspere du salut et n'en rencontre point.

Et il ajoute :

Âmy, conserve-toy dans de si grands bazards Où Tamour du procbain d'ordinaire t^emporte : Le malheur nous talonne icy de toutes parts.

Quand nous le pensons loin il frappe à notre porte.

Pendant ce temps, que faisait le R. P. Corneille? Confiné à Fréville, où il vaquait aux devoirs de sa profession pour tous ceux de sa paroisse qui n'étaient pas atteints du fléau, il écrivait à un Tyrcis, qui ne saurait être ici son frère Pierre, une longue Elégie sur une recheute dans V affliction de la ptsle : c Au milieu, lui disait-il,

Au milieu des langueurs de cèste sollitude

Qui m'oblige à passer les jours dans mon estude,

il trouve le loisir d'offrir à son ami

Les divertissements que se donne ma Muse,

— divertissements que Ton peut, sans trop de sévérité, trouver intempestifs, — et de lui faire part des rêves un peu ambitieux de sa veine poétique, dans des vers d'ailleurs assez bien tournés et que nous aimons à reproduire :

Ce n'est pas que Je crojo avoir droit de prétendre

Au langage doré que ce Dieu faict entendre

Dans les escrils fameux de ces esprits cherys

Qui peuvent se vanter d^estre ses favorys;

Mais, quoj que nous sçachions estre encor dans la boue,

C'est un charmant abuz de sçavoir qu^on nous loue ;

C'est un poison subtil qui, gaignant nos esprits,

Scait faire adroitement que nos sens sont surpris;

Pour peu qu'elle ayt gousté ceste trompeuse amorce,

La raison se reiasche et demeure sans force ;

Le jugement s'aveugle auprès d*un chant si doux

Et croit ce qu^on en dit n'eslre point trop pour nous.

11 arrive ensuite à parler de la peste qui, en Tisolant du reste du monde, lui laisse des heures

... A brouiller le papier.

A présent que le temps nous rend d'une humeur sonabre,

Qu'au pays où je suis on a peur de son ombre,

Peux-tu trouver mauvais, dedans l'occasion,

Si je souffre à ma veine un peu d'ambition?

Si je veux divertir ces fasclieuses idées

De nouveaux bruits mortels tous les jours secondées?

Si j'estouffe un chagrin qui perdroil ma raison.

Me voyant malgré moy si longtemps en prison?

Après tous nos malheurs je repirois a peine, Je ne faisois encor que de reprendre haleine; A peine mes esprits éloient-ils bien remis ; A peine on me souffroit de revoir mes amis. . . Après avoir souffert si longtemps cette gesne. A peine ay je brisé les cercles de ma chaisne,

Qa*à ce premier malheur Tautre vient succéder,

Qui d*an heur renaissant me Tient déposséder ;

Et ce nouveau péril est d'autant plus à plaindre,

Qu^aux maux plus dangereux la rechute est à craindre. . .

Qui ne s'étonneroit, entendant réciter

Que les ojseaux frappés du venin de cet air

Tombassent roides morts du milieu de la nuë,

Si ceste fausseté n^eust esté reconnue,

Gomme ceste autre eucor qui donnoit pour certain

Qu'en passant par la rue on y mouroit soudain?

Il est vraj toutes fois que Tair de ceste peste

Bn ses effets malins n*a rien que de funeste;

Il est en cor tout vraj que les cruels destins

Font moisson tous les jours de nos pauvres voisins.

Mais tout cela n'est rien au prix de ton absence,

Qui prive ton amy de ta chère présence,

Quand je viens à peoser. . .

Que mesme je ne puis t'escrire sans soupçon,

Et n'ose t'envoyer des vers de ma façon,

De peur qu'en te rendant les devoirs de ma veine.

De moins hardis que loy ne s'en mettent en peine. . .

Après avoir ainsi tracé des effets de la peste un tableau où Ton retrouve plusieurs des traits que nous avons reproduits nous-mème, Tauteur fait un acte de résignation et de foi que nous demandons la permission de citer encore :

Les pestes, les poisons, leurs plus puissants efforts. Si Dieu n'est contre moy ne sont point assez forts : Mais si pour me sauver il veut que je périsse, Bn vain je penserois reculer mon supplice.

Et quand Je le pourrois, je ne le voudrois pas; L*OQ me yerroit courir librement au trépas; S'il m*ordoune la mort, je renonce a la vie.

Et consens de bon cœur qu'elle me soit ravie; Au milieu des tourments et de Taffliclion, Je luy consacreraj ma résignation; Quand la douleur tiendra mon &me à la torture, Elle criera : Seigneur, c*est pour vous que j*endure!

Ces vers, presque dignes de Polyeucte, sont animés d'un sentiment tout chrétien qui a fort heureusement inspiré le pieux auteur. En général, d'ailleurs, il fait bon marché de son talent poélique : ce qu'il voit dans la poésie, c'est une langue divine pour chanter Dieu et la Vierge; le titre de poète lui pèse, quand il ne sert pas d'excuse à ses distractions :

Bien qu'il m'arrive peu de caresser la Muse, Encore est-ce un hasard que le nom de rimeur En cette occasion me fournisse une excuse : . . . . Ainsi je tiens à tous mon déplaisir secret, fin souffrant pour ce coup la qualité de poète. Qu'en toute autre saison je reçois à regret '.

Antoine Corneille est un poète chrétien ; les deux ou trois dernières pièces que nous venons de citer sont uniques dans son œuvre; toutes les autres sont consacrées à des sujets pieux, soit que Tauteur les ait composées en vue des palinods, soit qu'il ait suivi simplement l'inspiration du moment. Nous avons pu citer, en leur assignant une date, plusieurs morceaux couronnés aux

Page 1