‹ Portraits du grand siècleChapitre 84 sur 115 · MARQUIS DE LIVOURNE ET DE PIANEZZA · texte numérisé non relu

MARQUIS DE LIVOURNE ET DE PIANEZZA

L'étude de Thistoire a pris de nos jours des caractères tout nouveaux et très tranchés : je ne dis pas seulement rhistoire générale, la grande histoire, mais l'histoire particulière des hommes ou des choses. Pour les uns, les nations forment un vaste corps, dont Thistorien fait en quelque sorte Tanatomie, disséquant les faits, les lieux, les dates, préoccupé surtout de découvrir les causes du mouvement, les combinaisons de la politique, les actes do Tadministration, les ressources et l'économie des finances ; pour les autres, c'est dans l'individu que se manifeste, plus ou moins complètement, Tâme de la nation ; la biographie pour eux devient une forme de> la psycho'ogie, et elle doit, en étudiant l'homme dans le milieu où il vit, nous faire connaître, à l'aide d'une facile induction, la société dans ses besoins, ses tendances, ses aspirations,

1. Le vicende di Carlo di Simianê^ marchese di Livomo, pot di Pianezza, ira il 469$ ed il 4706, ricavate da correspondenze iliplo^ mcUiche e private, e da manotcritti di quei tempi, per Alberto Ferrero delta Marmora. — Torino, presso i fratelli Bocca. 1862, 1 vol. in-8*.

•-^"î^ PORTRAITS DU GRAND SIÈCLE.

les satisfactions d*esprit et de cœur qu'elle reçoit ou qu'elle donne. A côté des Augustin Thierry nous avons les Victor Cousin ; les monographies prennent rang à côté de l'histoire; elles se prêtent un mutuel secours, soit au point de vue humain, soit au point de vue national.

G*est a la classe de ces histoires spéciales, où nous retrouvons dans rindividu une époque et une société, qu*8|>> partient un ouvrage intéressant, où sont retracées les aventures de Charles de Simiane, et dont nous voulons présenter ici un tableau réduit. L'exemple donné par plusieurs grands écrivains et leur succès ont séduit M. Ferrero de La Marmora, et il est venu, sur leurs traces, poursuivre le même but, défini dans les lignes suivantes : « Les aventures de Charles de Simiane ne nous font pas connaître seulement dans quelles conditions se trouvaille Piémont au moment où elles se passèrent; elles se relient avec cette histoire anecdotique de la cour du grand roi Louis XIV, qui nous a valu tant d'ouvrages dans le genre de celui que je veux essayer d'introduire dans notre littérature italienne, et dédier aux amateurs de l'histoire nationale. >

La première règle suivie en France par les maîtres que M. de La Marmora se propose d'imiter, est l'observation scrupuleuse de la vérité historique. Fidèle â leurs principes, l'écrivain italien, avant de nous initier a la vie si remplie de son héros, nous fait connaître à quelles sources il a étudié les aventures dont il nous donne le récit.

c Dans les archives de la famille à laquelle j'ai, dit-il, l'honneur d'appartenir, est conservé depuis six généra-

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tions un recueil presque complet de documents diplomatiques, laissé par un de mes ancêtres, Thomas-Félix Ferrero, comte, puis marquis de La Marmora, qui fut, à plusieurs reprises, ambassadeur de Savoie à la cour de Louis XIV, et entretint successivement une correspondance active avec le duc Charles-Emmanuel II, avec sa veuve, Marie-Jeanne-Baptiste, et avec son fils, le duc, puis roi Victor-Âmédée II. Cette correspondance remplit douze cartons, où sont renfermées les lettres des personnages que je viens de citer, et dix-neuf gros volumes ou registres de lettres, écrites à eux ou à leurs ministres par notre ambassadeur. »

L'authenticité des documents sur lesquels s'appuie M. de La Marmora n'est donc pas douteuse : en écrivant, à l'aide de ses papiers de famille, une page d'histoire, le savant auteur a imprimé à son œuvre un caractère d'intimité qui lui assure un attrait de plus.

C'est en 1860 que M. de La Marmora conçut la pensée de ce travail. Il venait de terminer son grand ouvrage sur l'île de Sardaigne; pour occuper ses loisirs, il se mit, par distraction, à feuilleter ses recueils de lettres, et reconnut bientôt qu'elles n'avaient pas trait seulement à la diplomatie. Un grand nombre, en effet, avaient un objet purement privé, ou, pour mieux dire, ne se rapportaient qu'à un seul personnage, sujet du Duc, venu en France pour se soustraire aux cabales de ses ennemis et à l'injuste malveillance de son prince, dont il était grand chambellan. Il appartenait à une branche des Simiane de France, établie en Piémont, et il porta d'abord le titre de

marquis de Livourne, qu'il échangea, à la mort de son père, contre celui de marquis de Pianezza.

Le lien de parenté qui rattache les Simiane d'Italie a une famille célèbre en France, le nom de madame de Sevigne, mêlé de si près à leur histoire, donnent à nos yeux une sorte d'intérêt de clocher au livre de M. de La Harmora. L'auteur n'est point un étranger pour nous : ses beaux travaux l'ont naturalisé citoyen de l'Europe; et son héros nous appartient à la fois par son origine, par son séjour en France, par la protection qu'il y trouva, par les services qu'il y rendit.

Le premier des Simiane qui alla s'établir en Piémont, fut Charles de Simiane de Gordes d'Albigny, qui épousa Mathilde de Savoie, sœur légitimée du duc Charlps-Emmanuel I•^ Une correspondance qu'il entretint avec l'Espagne fut saisie, et, mal interprétée, le fit arrêter. Renfermé dans le fort de Moncalieri, il y succomba quelque temps après d'une mort mystérieuse. Peu de jours après la mort tragique de son époux, Mathilde eut un fils, Charles- Emmanuel-Philibert-Hyacinthe, qui, traité comme prince du sang, revêtu des plus grands honneurs, renonça jeune encore a toutes ses dignités pour se retirer dans la maison de la Mission, fondée par lui à Turin. Il avait épousé Jeanne de Gattinara et en avait eu deux fils ; Tainé mourut en 1645 ; le second nommé Charles- Jean-Baptiste, prit le titre de marquis de Livourne. Traité dès sa jeunesse avec les honneurs du sang, il reçut en 1666, à l'âge de 24 ans, l'ordre de l'Annonciade, et lorsque son père entra dans le couvent de la Mission, il lui succéda dans les fonctions de grand chambellan. Lors d'une nouvelle organisation de

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Tarmée, entreprise par Charles-Emmanuel II, il fut nommé colonel du régiment de Montrerrat. C'est dans cette charge, au milieu de ces grandeurs, que vient le prendre M. de La Marmora, vers le milieu de Tannée 1672, pour en faire le héros d*un récit que nous suivrons toujours, où nous aurons peu d'erreurs à noter, et que de temps à autre nous nous appliquerons à compléter, tout en le résumant.

Charles<Ëmmanuel II, élevé par sa mère Christine de France, qui avait gouverné ses États comme régente jusqu'à sa majorité, avait puisé, dans son éducation première, peu de sympathie pour l'Espagne. En effet, soit qu'elle provoquât des séditions et soutînt les rebelles, comme on l'avait vu pendant la Fronde, soit qu'elle fût ouvertement en guerre avec nous, l'Espagne restait fidèle à ces vieilles haines qui avaient toujours divisé les maisons de France et d'Autriche, depuis François !•' et Charles-Quint.

Des conflits, chaque jour plus violents, se renouvelaient fréquemment entre le Piémont, fidèle à la France, et TÉtat de Gênes, qui tenait pour l'Espagne. Le traité des Pyrénées avait mis fin, pour un temps, à des démêlés qui menaçaient d'amener des guerres générales; mais celte paix, peu sincère de part et d'autre, demandait, pour être durable, d'autres conditions que les articles d'un traité \

1. Vnici, b ce sujet, un passafre bien significatif, tiré des Mémoires de Louis XIV : « L*ôtat des deux couronnes de Finance et d'Espagne est tel aujourd'hui et depuis longtemps dans le moade,

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Outre la surexcitation des esprits et une sorte d'antagonisme dé races, le Piémont voyait avec peine sa rivale maîtresse de la mer. Excepté Oneglia, quel débouché avait-il en effet pour son commerce, et surtout pour le commerce du sel, objet si nécessaire de consommation» source de revenus si précieuse? Enfin, il n'était pas jusqu'à la gloire militaire du règne de Louis XIV qui ne jetât dans l'esprit du prince, son cousin, quelques idées de vaniteuse ambition.

Sous ces influences diverses, un prétexte fut vite trouvé, vite saisi, pour entrer en hostilité avec l'État de Gènes. Le marquis de Pianezza, consulté du fond de son cloître, chercha vainement à dissuader le Duc de Savoie d'une imprudence toute gratuite. Dès le commencement de 1672 la campagne fui décidée ; des troupes furent envoyées à Mondovi ; elles venaient, disait-on, renforcer les garnisons de Ceva et d'Alba, mais en réalité elles devaient se tenir prêtes a tenter un coup de main sur Savone. Le commandement

qu'on ne peut élever Tune sans abaisser Tautre. Cela fait entre elles une jalousie et une inimitié permanentes que les traités peufent couvrir, mais qu^elles ne sauroient éteindre, parce que le fondement en dure toujours, et que Tune d'elles, en travaillant contre Tautre, ne croit pas tant nuire à autrui que se maintenir et se

conserver soi-même El, à dire la vérité et sans déguisement,

elles n'entrent jamais ensemble qu^avec cet esprit dans aucun traité. Quelques clauses spécieuses qu'on y mette d'union, d'amitié, de se procurer respectivement toutes sortes d'avantages, le véritable sens, que chacun entend fort bien de son côté, est qu'on s'abstiendra, m dehors, de toutes sortes d'hostilités et de toutes démonstrations publiques de mauvaise volonté; car, pour tes infractions secrètes et qui n'éclatent point, chacun tes attend to^jours de Vautre. (Mém. de Louis XIV, édit. Dreysa. — Paris, Didier, 2 vol. in-8*; t. II, p. 445.

en chef de rexpédîtion fut confié au comte Cattalano Alfleri, offlcier éprouvé, qui s'était distingué dans les guerres précédentes, mais que son grand fige et de glorieuses infirmités, dues à ses blessures, rendaient peu propre à un service actif. On lui donna pour second Charles de Simiane, marquis de Livoume, qui, trop jeune pour avoir déjà pris part à aucune guerre, faisait dans cette campagne ses premières armes, avec les fonctions de commandant de la cavalerie, colonel du régiment de Montferrat, appelé à remplacer, en cas d'absence, le marquis Cattalano. Le jeune marquis avait bien plus, on le conçoit, le désir de la gloire que la pratique du métier; mais il était plein d'honneur et de valeur, et ses aptitudes naturelles devaient suppléer aux qualités acquises qui lui manquaient.

L'expédition ne réussit pas. Vainement le Duc envoya son oncle, don Gabriel de Savoie, pour- appuyer le comte Cattalano et le marquis de Livoume, qui avaient divisé leurs forces ; l'arrivée d'un nouveau chef mit de l'incertitude dans le commandement; ses ordres, en contradiction avec ceux de Cattalano, ne furent pas suivis du marquis deLivourne; le nouveau général lui-même multiplia des fautes que son premier soin fut de rejeter sur ceux qui avaient conduit la campagne avant lui.

Tous les mouvements militaires de cette expédition, au point de vue purement stratégique, sont décrits avec un soin particulier par M. de La Marmora. On sent encore, dans ces pages savantes, la science du militaire expérimenté, et, lorsque, à ses explications techniques le vieux soldat ajoute, dans une longue et intéressante note,

UQ épisode de sa vie guerrière, on retrouve avec plaisir, dans son texte italien, un souvenir de la France et des campagnes de TEmpire, qtiorum pars nuigna fuit.

Un premier échec grave, subi à Castel-Vecchio, fut suivi d'une rencontre meurtrière à Ovada. Les Piémontais arrivèrent dans cette ville le 10 octobre à midi ; après un combat acharné, ils s'emparèrent d'un couvent de capucins, situé dans les faubourgs, sans avoir pu d'abord repousser l'ennemi de la position qu'il avait prise, non loin d'un village voisin, ^de Tagh'olo, qui appartenait à l'État de Milan, c'est-à-dire aux Espagnols, et qui devait être à tout prix respecté.

Les défenseurs des faubourgs se retirèrent vers les places principales d'Ovada, où se trouvait leur chef, Ambrogio Impériale ; on parlementa. Après une courte suspension des hostilités, on reprit les armes ; et alors les Génois firent éclater une mine, qui tua ou blessa grièvement près de quatre cents soldats et ofliciers piémontais. Don Gabriel fit alors renforcer ses batteries et parvint à ouvrir une large brèche. Sans défendre davantage la ville. Impériale donna aussitôt l'ordre à la plus grande partie de ses troupes de se replier sur Tagliolo, où elles seraient en sûreté; lui-même protégeait leur retraite en prolongeant dans ce but la résistance ; mais, pressé de toutes parts, il céda enfin la place et gagna aussitôt le territoire milanais, non sans être fortement inquiété par la cavalerie piémontaise, qui lui prit une centaine d'hommes. Les ennemis du marquis de Livourne prétendirent plus tard qu'Impériale lui-même aurait été fait prisonnier, et relâché ensuite par ordre du marquis, dont la femme, née

Grimaldi de Mooaco, avait des liens de parenté aveo le général génois. Il est curieux, toutefois de voir les accusateurs du marquis de Livourne, lui faire un crime d'avoir favorisé la fuite de beaucoup de nobles Génois, en ne s'emparant pas de Tagliolo, tandis que les Génois attribuent à la lâcheté des soldats, qui abandonnèrent ce poste, réchec d'Impériale.

Quelques jours après, le 21 octobre, les Piémontais prirent Oneglia, alors toute démantelée : ce demi-succès fut fêté à Turin comme une grande victoire, et disposa le Duc à accueillir des ouvertures de paix qui lui furent faites, au nom de la France, par M. de Gaumont. Par déférence pour la médiation du roi de France, les Génois acceptèrent les conditions de la paix, qui fut signée à Turin le 25 janvier 1673, et ratifiée à Gènes le 8 mars.

Ainsi finit cette guerre, entreprise sans motif légitime, mal conduite par les généraux piémontais, et qui eut les plus graves conséquences pour deux des principaux officiers de Texpédition ; leur chef suprême, l'oncle du Duc, non seulement ne fut pas appelé à rendre compte de ses opérations, mais il prit même rang parmi les accusateurs de ses subordonnés.

En effet, à la première nouvelle du désastre de Gastel- Vecchio, un parti puissant s*éleva contre le comte Cattalano et contre le marquis de Livourne. Celui-ci, fils d'un ministre d'État autrefois très influent, maintenant éloigné des affaires, avait contre lui les ennemis de son père, les envieux, les médiocrités ambitieuses qui craignaient de le voir prendre un jour au-dessus d'eux le rang auquel

ses talents et sa naissance lui permettaient de prétendre. — Telle parait avoir été la principale cause des persécutions qu'il eut à souflrir, surtout sous le gouvernement de Madame Royale.

Pendant que s'amoncelaient à Turin et dans le palais même tous ces nuages qui devaient produire un si violent orage, le Duc donnait au comte Cattalano un témoignage bien remarquable de sa bienveillance. A la première nouvelle de TafTaire de Caste]- Vecchio il lui écrivait, de sa propre main, la lettre suivante, qu'il n'est pas sans intérêt de reproduire; nous la laisserons dans sa naïve orthographe, qui n'est pas celle du temps, mais celle du prince :

• De Turin a 1 aust 1612.

» Ma ioye no se peut comparer qu'à le douleur, que i'aj ressenti de voir le péril sans uous pouuoir secourir. Je ressans donc Tune, et Tautre en extrême, e è proportion de vous généreuses résolutions, la quelle i^eslime en souslenant tant de noblesse, e de braue gens en acquérir moy mesme à yostre teste, ce sont mes sentimens, e vous fayré lire cecy à tous ces braues hommes, et leur dire, que la reconnoissance ne peut égaler leurs mérites, et qu'ils crojent aussj, qu'ils sont bien contrechangé de moy.

» Et toute cette noblesse, me peut faire tesmoing du sentiment, qui est en moy et quMl vous est deu, et ie n'en veux pas de reconnoissance, car ie seroys accablé, en vous estant si redevable, que je ne le puis assez faire parestre.

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