C. EMANUEL
Si, d'après cette lettre, le comte put espérer que sa défaite ne lui ferait pas perdre les bonnes grâces de son
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prince, son illusion fut de courte durée. Dès le lendemain, en effet, il recevait un billet italien, écrit également de la main du Duc, et conçu en ces termes peu élégants, mais formels, que nous traduisons :
« Le 8 août 1612.
■ Clomme Je vois que mes affaires vont an plus mal, et que
qui commande en doit rendre compte, je vous commande de
yous retirer dans vos terres, pour me rendre comple de votre
conduite, et vous laisserez le commandement au comte Olgiato,
— ceci n'étant a autre fin.
» G. EMâNUEL. »
Le comte obéit aux ordres de son souverain et se retira dans sa terre de Magliano, où le Duc et son principal secrétaire d*État, comte de Buttigliera, lui demandèrent des explications, mais toujours dans les termes les plus amicaux. Alors se répandirent à profusion, contre Cattalano et un peu aussi contre le marquis de Livoume, une foule de libelles manuscrits ou imprimés, signés par des officiers de Tarmée et témoignant surtout de leur esprit d'indiscipline. Le comte répliqua par une volumineuse compilation intitulée : La Calomnie dévoilée. Livoume, sans signer sa réponse, publia aussi un manifeste où il s'offrait à prouver, devant telle personne qu'ordonnerait le Duc de Savoie, la vérité des faits qu'il avançait.
Cette guerre de libelles devint intolérable, surtout pour Cattalano, qui, pendant dix longs mois, ne cessa de demander avec instance d'être mis en jugement. On consentit enfin à lui faire un procès, et on nomma pour diriger
Taction, non pas un homme de guerre, non pas au moins un juge impartial, mais un ennemi du comte, le président Blancardi, quUl avait un jour menacé, devant toute la cour, des derniers outrages, et qui ne cherchait que Toccasion de se venger.
Est-il besoin de dire quelle fut l'issue d*un tel procès? Près de 230 témoins à charge furent entendus : plusieurs, soudoyés par Blancardi, révélèrent en mourant leurs faux témoignages ; les témoins à décharge furent tenus à Técart ou récusés sans motif.
La situation du marquis de Livourne devient alors de jour en jour plus difficile; lui et son père, le vieux marquis de Pinnezza, étaient dans de continuelles appréhensions. Le Duc en fut informé ; il envoya aussitôt son écuyer, le capitaine Chapeau {Chiappâ), ancienne créature du marquis, pour le rassurer : ordre avait été donné, lui diton, au président Blancardi, de ne laisser produire dans l'enquête rien qui touchât à l'honneur du marquis de Livourne; on était loin de le supposer capable, comme Gattalano, d'avoir trahi à prix d'argent. Mais quelle confiance ajouter aux paroles d'un prince faible, accessible à toutes les insinuations? Les bruits défavorables au jeune marquis grossirent même à tel point que son père et lui s'accordèrent à demander, comme l'avait fait Gattalano, la faveur de produire des témoins pour se justifier. Le Duc y consentit, et nomma le même président Blancardi pour recueillir les dépositions. Une lettre du marquis de Pianezza, datée du 8 octobre, porta au Duc ses remerciments.
Plusieurs semaines se passent, pendant lesquelles nous voyons le marquis de Livourne et son père renouveler
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leurs instances pour obtenir l'audition de leurs témoins, le Duc multiplier ses assurances de bon vouloir et d'amitié; toutefois les témoins n'étaient point entendus : ne fallait-il pas d'abord éviter des complications inutiles et des formalités nouvelles, puis terminer le procès du comte Cattalano?
Telle fut du moins l'explication qu'on donna des retards apportés dans cette affaire. Lorsqu'on observe avec attention l'insistance des uns pour faire admettre immédiatement des témoins en faveur du marquis de Livourne, et Topiniâtreté des autres à ne pas vouloir les entendre avant rissue du procès de Cattalano, il est facile de reconnaître le parti pris de condamner ce vénérable vieillard, choisi pour victime expiatoire. Peut-être aussi les incessantes démarches du marquis de Livourne et de son père n'étaient- elles pas inspirées seulement par leur propre intérêt, mais aussi par une pensée généreuse en faveur du noble accusé : la justiflcation de l'un pouvait servir la cause de l'autre, et c'était précisément ce que ne voulaient à aucun prix les ennemis de Cattalano.
Sur ces entrefaites, de nouvelles accusations surgirent bientôt contre le marquis de Livourne : on lui reprocha sa conduite à Ovada, où il n'avait pas poursuivi les Génois ; remontant même au début de la campagne, on inculpa ses opérations sur la route d'Altare à Savone; une enquête fut faite sur ces deux chefs d'accusation, et, sur un ordre exprès du Duc, par le président Blancardi ; des témoins furent entendus par le prince lui-même ; mais, malgré toutes les précautions prises pour assurer le secret, le marquis fut averti. Dès le soir, renonçant à lutter
contre une intrigue de cour, il quittait Turin et se retirait hors des États du Duc.
Sous prétexte d'affaires d'intérêt qu'il avait à traiter, il écrivit au prince pour lui demander raulorisaiion de rester éloigné pendant quelques jours ; il lui fit part ensuite de son dessein de prendre du service en France et de faire la campagne de Hollande. Le Duc fut très blessé de ce départ; il donna cependant une permission qu'on ne lui laissait pas, dit-il, moyen de refuser ; mais il fit suivre le procès avec un redoublement d'activité, et s'attacha a répandre le bruit que l'enquête, qui en réalité avait motivé la retraite du marquis, avait au contraire été provoquée par sa fuite.
C'est en ces termes, du reste, que Charles-Emmanuel écrivit, à la date du 2 mars 1674, au comte Ferrero, son ambassadeur en France, en lui recommandant d'éviter toutes relations avec le marquis de Livourne. Celui-ci, après avoir traversé San-Martino et Alexandrie, se rendit dans ses terres de Provence, et de là à Dole, où était alors le roi de France à la tète de son armée.
Le marquis de Livourne arrive à Dijon le 29 juin. Son premier soin est d'envoyer son écuyer vers l'ambassadeur Ferrero, pour lui demander une audience, qui fut refusée : puisque le marquis était sorti des États du duc de Savoie sans voir son Altesse, l'ambassadeur ne pouvait recevoir ni lui ni personne des siens. L'écuyer répondit que, dans tous les cas, son maître avait voulu remplir
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son devoir, sachant le respect dû aux ministres de Son Altesse Royale. L'ambassadeur reconnut ce procédé par une défense absolue faite à tout son entourage d'avoir aucun commerce avec le marquis.
Celui-ci, du reste, s'était ménagé à la cour un accès facile ; il arrivait en outre dans les meilleures conditions pour être assuré d'obtenir, de la part du Roi, qui dirigeait en personne la campagne, un accueil bienveillant. Maître absolu, peu disposé à soutenir contre leurs princes légitimes des sujets insoumis, Louis XIV ne pouvait oublier cependant que le marquis de Livourne tenait, par son origine, à des familles françaises considérables; qu'en faisant appel à son équité, le fils d'un ancien ministre, dont il n'avait eu qu'à se louer, lui donnait une marque flatteuse de confiance ; qu'un prince du sang qui lui offrait ses services et apportait à sa cour un certain éclat, n'était point à dédaigner, et qu'enfin le jjeune général, qui venait, avec un certain nombre d'hommes et de chevaux, lui demander l'honneur de servir sous ses ordres et de se former à son école, lui rendait le plus délicat hommage.
Le jour même de son arrivée, le marquis se présenta chez la Reine, chez le jeune Dauphin et chez le prince de Conti. Le lendemain matin, l'ambassadeur s'était rendu au lever du Roi, et s'avançait discrètement « pour se faire voir », lorsqu'il s'entendit saluer à voix basse par derrière. Il se retourna et vit le marquis de Livourne, admis, lui aussi, à faire la cour. — c Monsieur le marquis, lui dit-il, le comte Ferrero est tout vôtre ; mais l'ambassadeur de Son Altesse Royale ne peut voir ceux qui ont quitté ses Etats sans La voir. »
Dès ce jour, la lutte commence entre le duc de Savoie, activement servi par son ambassadeur, et le marquis de Livourne, soutenu par le marquis de Louvois, le marquis de Pomponne, le princo-évèque de Langree, un Simiaoe', qui avait succédé au fameux abb&de la Rivière, et qui, comme son prédécesseur, avait grand crédit à la cour. A des attaques sourdes, mais incessantes, implacables, le marquis opposait, au grand jour, des défenses toujours calmes, dignes, convaincues, en môme temps qu'il témoignait au duc de Savoie la plus respectueuse déférence et le plus fidèle attachement*, demandant des preuves quand on le déclarait coupable, justice quand on parlait de procès, et assignant pour terme à son séjour à Tétranger la ruine de Tintrigue formée pour le perdre.
Le premier soin de l'ambassadeur fut de transmettre au Roi un long mémoire où le Duc, son maître, exposait tous ses griefs contre le marquis de Livourne, et demandait qu'il ne pût remplir, en France, aucune fonction. Le
1. Louis-Marié-ArmaDd de Simiane de Gordes, comte de Saiol- Jean-de-Lyon, abbé de la Roê, avait été premier aumônier de la reine lorsque Tabbô de la Rivière était grand aumônier. Il lui succéda dans son évôcbé de Langres.