‹ Portraits du grand siècleChapitre 97 sur 115 · Relal. du Mercure · texte numérisé non relu

Relal. du Mercure

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peut-être des mérites aux yeux do ses auditeurs, nous montrerons les qualités qu'il se doit à lui-môme d'avoir rencontrées, sa part sera encore assez belle pour justifier les éloges que nous lui donnons d'avoir servi au progrès de notre langue. Il est le seul prosateur de ce temps (1610) que nous placions à côté de Du Vair pour la puissance et la vigueur du style. Ses beautés sont moins soutenues, mais d'un ordre non moins élevé que celles de Tillustro chancelier; la phrase de celui-ci est colorée, pittoresque, empreinte d'une énergie constante : l'autre est plus souvent sublime, et ses tours de style sont plus neufs et plus saisissants.

Comme tous les autres orateurs qui ont traité le même sujet, c'est à la Reine que Gospeau dédie son discours funèbre*, dans une épitre dont on ne saurait trop remarquer la convenance et la modestie. Son texte est bien choisi, et, dans tout son discours, il est ramené avec une rare habileté : « Cecidit corona capUis nostri; vx nobis quia peccavimus : La couronne de nostre teste est tombée : malheur à nous, parce que nous avons péché. «

Après un court exorde dans lequel il annonce le but qu'il se propose, sans donner une division précise, comme toujours Massillon, ou la faire entrevoir, comme Bossuet, il entre en matière, et voici les principaux points qu'il traite : Henri IV dans la guerre, Henri IV dans la paix.

1. Il a été publié à part, et en voici le Utrc exact : « Oraison funèbre prononcée dans la grande église de Paris aux obsèques de Henry le Grand, roy très chrétien de France et de Navare, par messire Philippe Gospeav, evesque d'Aire, premier aumosnier et conseiller de la serenissime Reyne Marguerite. » — Paris, Macé, 1610, in-4«.

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C'esl a celte seconde partie que devraient se ratlacher deux autres subdivisions dont il fait des points principaux, et a tort : Clémence du Roi, — Douceur du Roi. Eofio il le célèbre comme chrétien : suit une prière, et la péroraison. Combien Bossuct a mieux fait, dans son éloge de Condé, de simplifier ce plan, le même qu'il a adopté! U nous parle du prince d'abord comme guerrier, puis comme chrétien, et les diverses qualités du.général etderhomme privé viennent se classer naturellement sous ces deux chefs, sans que deux d'entre elles prises, comme ici, au hasard, viennent se placer au premier rang.

Nous serons sobres de citations, mais nous ne pouvons résister au plaisir de reproduire ici ce beau passage où, en termes éclatants et chaleureux, il peint Henri IV guerrier.

a L'honneur de ses armes, les lauriers d'vne infinité de victoires qu'il a planté parmy ses fleurs de lis, ont mis sans doute le premier et l'vn des plus brillans fleurons à ceste Couronne : mais qui pourroit ou Irouuer des paroles suffisantes et dignes, s'il falloit les considérer en leur verdeur, et côme il les arrousoit du sang bouillant de ses ennemis, ou manquer de souspirs, de larmes et de sanglots, maintenant que nous les voyons flétris et abbalus? Durant sa vie, le bruit de tout l'vniuers, le son de? plus esclattantes trompettes, dont la renommée se seruil iamais, les plumes éloquentes et véritables d'vne infinité d'historiens, la confession d'vn million de vaincus, le> chants de triomphe d'autant de vainqueurs, faisoienl retentir partout la force et la valeur de son inuincible courage. C'estoit donc alors qu'il eût fallu ioindre nos chanU

de ioye et d'allégresse, à l'harmonie de tant de voix qui celebroient comme à qui mieux le contentement de la France, et les conquesles de son Roy : mais maintenant que ceste heureuse vie est changée en vn lamentable trespas ; le son de ces funestes et douloureuses cloches, la voix dolente de la renommée, les funèbres poèmes des Muses affligées, 4a frayeur, les regrets, les gémissements des François, les pleurs de nos ennemis mesmes, Testonnement de tout le monde, ne nous peuuent rien faire entendre, sinon que la malheureuse mort a vaincu ce Prince admirable, qui pour l'avantage des François, et pour l'honneur des fleurs de lis, pouuoit vaincre tout l'Vnivers. Or que puis-je respondre à toutes ces dolentes voix que celles-cy qui sont de mesme accent? Cecidit corona capitis nostrif vx nobis quia peccauimus. »

Les tirades suivantes ne sont pas moins bien agencées : dans chacune de ses périodes, il marche d'ordinaire par énumération, procédé d'analyse merveilleusement approprié à notre langue ; et l'on y rencontre avec plaisir de ces mots simples dont l'heureux emploi est du plus bel effet.

Tantôt, c'est la Providence qu'il nous montre tenant « registre des désirs du Roy, pour les porter au but de ses intentions; » tantôt il anime son style par des mouvements d'une vivacité pressante : s'il parle, par exemple, de la promptitude d'action de Henri, écoutez-le : « Ses ennemis deUberent de la guerre, il tonne à la porte de leur conseil, et fait qu'ils se trouuent vaincus auant que s'estre résolus de combattre. >

Une remarque frappante, qui n'échappera pas à ceux

qui liront tout entière, avec suite, Tœuvre de Cospeau^ c'est que son accent, sa manière change complèlemeût quand il rentre dans la paix avec son héros. Son style devient embarrassé, ses périodes trop chargées empruntent à des mots surannés je ne sais quelle odeur de vétusté; ses épithètes se multiplient, les termes abstraits de fype, prototype, idée, se répètent fréquemment, un philosophisme pédant et déplacé évoque pythagoriciens et platoniciens, et veut leur faire admirer la paix et la concorde de l'univers, les premiers, à tel point de vue; les seconds, à tel autre... Il serait facile de citer ici quatre ou cinq pages où Henri IV est complètement oublié; elles pourraient facilement se transporter dans toute autre oraison funèbre d'un guerrier, d'un évoque, d'un paysan, sans être plus déplacées que dans celle-ci : grave défaut dans tous les temps.

Que dire de la manière dont il prouve que la clémence est Je plus beau fleuron de la couronne du Roi? — Le nom tetragrammaton hébraïque lEUE (Jéhovah) a le rare privilège de marquer toujours l'idée de la toute-puissance unie à la clémence, sous quelque anagramme qu'on le produise : il est donc clair que l'idée de clémence attachée à cet heureux mot est la plus sublime des idées, et fait le plus grand litre de gloire du monarque.

Ailleurs, il fait un tableau hideux, que rhislorien ne pouvait s'empccher de rappeler, mais dont la chaire devait peut-être adoucir les couleurs. Ce qui l'arrête dans les reproches qu'il veut faire au meurtrier, c'est la pensée du châtiment que la foule lui a imposé : « La vengeance que le peuple a pris de ce traître et la sainte rage qui l'a porté

à s'acharner sur son corps dépecé et le déchirer en cent mille autres pièces, mais à manger sa chair toute crue, nous impose silence... Le fer, le soufre, le feu, les tenailles, raille morts amassées en une, le corps du parricide mis en quartiers, ces quartiers déchirés en mille autres parties, ne peuvent contenter la juste douleur de ce peuple. Sa vengeance imite son amour : cestuy-cy a esté sans bornes, elle en est de mesme : il faict par les devoirs d'une aiîection plus qu'humaine ce que les cannibales ne font que par une barbare et dénaturée cruauté. »

Tout cela est bien mauvais; nous serons plus sévères encore pour Cospeau quand il nous jettera dans le calendrier, nous montrera Mars (le Roi) tué en Mai, et voudra, dans la série des mois de Tannée, retrancher Mai, qui a enlevé Mars.— Il nous semble entendre Saint-Amant : celuici nous peint un berger qui est tout feu pour sa bergère et qui la poursuit; mais la cruelle, qui a pour lui l'insensibilité de la pierre, ne se laisse pas* atteindre, et le poète ajoute :

dieux! vous souffrez qu'une roche Soit plus légère que du feu !

C'est une même faute expliquée par une même cause, l'abus de la métaphore : dans l'orateur comme dans le poète, elle est sans excuse.

Mais à côté de défauts que nous n'avons point songé à dissimuler, il y a des tours de phrase, des formes de langage, des alliances de mots, qu'on chercherait vainement ailleurs. Quelle fermeté, par exemple, dans cette phrase : c Le plus esclatant fleuron de ceste royale couronne, et

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la croix, pour mieux dire qui en couronne le sommet, c'est la religion. » Quel cri sublime que ce mot brusquement jeté à la fin d'une période qui résume la peasée de l'auteur quand il nous a montré la Providence dirigeant toutes les actions humaines : « Tu es le Dieu des Dieux, Seigneur 1 et rien ne peut résister à ta dextre ! • Et un peu plus loin, quand il considère le cercueil du Roi, quelle tristesse profonde! quel dédain des choses de la terre! t Seigneur tout-puissant I quelle différence! Est-il possible que ce soit celuy-là qui tonnoit à Ivry? Faut-il que le prince que nous avons veu depuis deux mois mettre d'une main triomphante sur la teste de son espouze le plus noble diadème de l'univers, ne soit maintenant qu'un peu de cendre! ô monde! ô vanité! ô douleur! »

De telles beautés expliquent pourquoi nous n'avons pas craint de compromeltre la gloire de Cospeau par Taveu de ses imperfections. Les dernières pages de son discours, les prières qu'il adresse à Dieu pour le royaume, pour la noblesse, pour la magistrature, pour les princes du sang royal, pour le clergé, pour la Reine, laissent peu à désirer sous le rapport de la phrase ; l'emploi habile de la périphrase, et la répétition fréquente d'une forme heureuse qui commence chacune de ses périodes, sont d'un effet admirable. Voici comment il termine sa longue péroraison.

« Surtout, Seigneur, surtout, in virtute tua Ixtetur Reiy €i super salutare luum exuUet vehementer... Surtout bénisses le Roy! Qu'il apprenne dès son enfance à craindre son Dieu, à aymer son peuple; à gaigner vostre cœur et le nostre : à vous faire sainctement service et à le tirer doucement de ses subiects. Que nous ne rendions pas long

temps rexlrême amour que nous auons pour luy, au seul honneur de sa naissance, à l'authorité de vostre onclion, aux mérites du feu Roy son père; mais que sa Justice mesme,sa clémence, sa pieté, sa vaillance, luy en donnent de nouueaux tillre8,et luy facent posséder nos cœurs, non seulement comme fils du grand Henry IIII et de S. Louys, comme nostre Roy et TOinct du Seigneur; mais encore comme le Père, le bien-faicteur, le nourrissier, le deffenseur, les douces amours et les délices de son Peuple...

» Vous cependant, Henry, mon doux Prince, à qui de deux puissans Royaumes il ne reste plus que sept pieds de terre*, prenés en bonne part ce petit service de ma langue, ce funèbre sacrifice de mes tristes parolles : helas ! elles vous sont bien deiies ! il n'y a pas douze ans que je vins en vostre Royaume, muet pour le françois, et ne pouuant prononcer comme il falloit vn seul mot de ce doux langage : vous m'y aués receu par vostre bonté, gaigné par vostre douceur, encouragé par vostre faveur, esleué par vostre libéralité, et recognoissant que mon cœur estoit tout à vous, vous aués oublié que mon corps estoit estranger. Receués d'un œil fauorable, ces soupirs et ces larmes que i'espands dessus vostre tombe où mon cœur est enfermé au lieu du vostre, et trouués, par le sang et la grâce de lesus-Christ, la terre douce à vos os, et le Ciel miséricordieux à vostre ame. »

On ne peut nous savoir mauvais gré, après ces éloquentes paroles, de nous être efTacé si longtemps : nous

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