V. Le peuple est la première, la seule source du pouvoir
VI. L'idéal à conquérir, c'est l'égalité absolue par l'abolition définitive et entière des classes, par la liquidation sociale.
L'homme ne fait pas la Vérité :
il la reçoit.
Le principe de la Justice est audessus et en dehors de l'homme, en Dieu.
La Famille est constituée par Dieu. Il y a mis son image, sa loi, sa grâce.
L'enfant est aux parents, par Dieu et pour Dieu.
Le Pouvoir vient de Dieu ; il représente Dieu, et sa dignité lui crée des droits au respect et à l'obéissance.
Il y a entre les hommes une égalité fondamentale de droits et de devoirs ; mais, dans le classement des membres du corps social, il y a des inégalités providentielles dues à des causes indestructibles.
L'ne vertu sociale tempère ces inégalités et les fond dans un ordre admirable : c'est le lien de la perfection, c'est la charité
eux ces deux Manifestes, ou, comme il l'a si bien dit, ces deux Radicalismes. Or j'affirme que cette tâche devait être faite, j'affirme que le moment était bien choisi. Dans cette magnifique cérémonie de la profession monastique, il existe, pour certains Ordres, un rite fort touchant. Dans la salle du Chapitre, on dépose sur deux escabeaux, d'une part, la robe monastique, et, de l'autre, les habits du siècle; puis on introduit le futur profès, et on lui dit : « Choisis. » C'est ce que le P. Monsabré a fait dans une sphère plus vaste. Il a introduit le dix-neuvième siècle à la porte de l'Église. Il a placé très exactement sous ses yeux les deux Radicalismes, et lui a dit : « Choisis. »
Nous n'avons pas à analyser cette œuvre où éclatent puissamment toutes les qualités de l'illustre conférencier. Le P. Monsabré traverse une crise douloureuse, et vient d'être forcé, à deux reprises, d'abandonner l'exposition pacifique de la doctrine pour se jeter dans la lutte ; mais nous espérons très vivement en des temps meilleurs : nous croyons que l'orateur de Notre-Dame pourra bientôt reprendre l'œuvre si bien commencée au couvent de Saint-Thomas-d'Aquin et nous apprendre ce que nous savons le moins : le catéchisme. Nul n'est mieux préparé à cette grande lâche, où l'amour de la tradition est encore plus nécessaire que toutes les vigueurs de l'éloquence et toutes les couleurs de la poésie. Qu'il remonte en chaire, et nous enseigne ces trois termes de toute vérité : Dieu, Jésus-Christ, l'Église. Car entre les deux radicalismes, notre choix est fait, et nous savons maintenant où sont les paroles de la vie éternelle.
Qui ne connaît la passion dont M. Victor Cousin se laisse consumer pour les femmes illustres du xvn" siècle? M. Cousin a des imitateurs, et cela se conçoit ; mais il en a trop. On en est venu h étudier toutes les femmes du siècle de Louis XIV qui ont eu le malheur de nous léguer, plus ou moins volontairement, deux ou trois lignes de leur écriture. Puis avec MM. Capefigue et Houssaye (deux pastellistes que nous ne voulons pas comparer à un peintre comme M. Cousin) sont venues les études sur les femmes du siècle dernier. Hélas ! quelles femmes! et quels portraits ! Ce n'est que poudre, mouches, ambre et rubans ; et tant d'agréments et de parfums ne servent qu'à rendre encore plus repoussants les traits immortellement haïssables d'une Pompadour, d'une Dubarry, et de tant d'autres. Bref, à force de faire et de refaire de ces portraits, on a fini par épuiser tous les sujets des deux derniers siècles : il faut espérer qu'on en viendra bientôt à étudier les femmes de notre temps, et particulièrement les chrétiennes. 11 y a véritablement un beau livre à faire sous ce titre : Les Chrétiennes de nos jours ; un beau livre, disonsnous, et qui serait bien fait pour nous délasser de ceux de M. Cousin, pour nous guérir de ceux de M. Capefigue. C'est un des chapitres de ce livre que nous allons tenter
d'écrire en analysant aujourd'hui la vie et les ouvrages de M,Ie Eugénie de Guérin.
Eugénie de Guérin est la sœur de ce Maurice de Guérin pour lequel plusieurs critiques éminents n'ont pas craint de réclamer une des premières places dans l'histoire littéraire de notre siècle. La gloire de Maurice est d'ailleurs toute jeune, et est appelée à grandir : elle sera désormais inséparable de celle de sa sœur. Le Journal d'Eugénie est et seraloujours le second volume des œuvres de Maurice. C'est ainsi que sera récompensé ici-bas cet incomparable dévouement de la sœur pour le frère, cet amour fraternel auquel nous espérons que Dieu a déjà donné sa récompense dans le ciel.
L'éditeur du Journal d'Eugénie de Guérin a remarqué avec raison qu'on pourrait écrire en dix lignes toute l'histoire de la sœur de Maurice. Celte vie a été agitée, mais intimement, et non pas au dehors. Pas de traces de roman, pas de péripéties, pas de drame. Eugénie a vécu dans le château de son père, au fond de la province ; elle n'a quitté sa retraite que pour venir deux ou trois fois à Paris, où l'appelaient les joies et les douleurs de son frère. Ce qui a rempli toute sa vie, c'est son admirable amour, c'est son dévouement pour Maurice. On pourrait faire sa biographie en deux mots : « Elle a aimé son frère. »
Cependant, une lecture attentive an Journal d'Eugénie permet, quoique péniblement, de reconstruire quelques parties de sa vie extérieure. Elle naquit en 1806, dans ce même château du Cayla où elle devait cacher tant de larmes et écrire de si nobles pages. Dieu la fit naître au sein d'une famille fortement chrétienne, et la piété s'éveilla de bonne heure en une âme si bien préparée. Sa
foi fui ardente ; toutes ses vertus devaient l'être. Dans une chambre du château paternel, il y avait un Ecce Homo, un chef-d'œuvre : « Je racontais, dil Eugénie, Ions mes petits chagrins à cette figure si triste du Sauveur souffrant, el toujours j'étais consolée. Une fois que j'av;iis des taches à ma robe, qui me peinaient beaucoup, de peur d'être grondée, je priai mon image de les faire disparaître, et les taches disparurent. Que ce doux miracle me lit aimer le bon Dieu ! Depuis ce jour, je ne crus rien d'impossible à la prière, ni à mon image, et je lui demandais quoi que ce fût : une fois que ma poupée eût une âme. Mais cette fois je n'obtins rien. Ce fut la seule peut-être. »
Maurice était plus jeune que sa sœur. Sa naissance fut accompagnée de fêtes qu'Eugénie n'oublia jamais, et qu'elle se plaisait en quelque sorte à comparer plus tard à l'inexprimable douleur qui suivit la mort de son frère. Ce fut Eugénie qui vit les premiers pas de Maurice : « Un jour, je le menai par la main le long de la garenne du nord, où il fit quelques pas tout seul, les premiers : ce que j'allai annoncer en grande joie à ma mère : « Maurice, Maurice a marché! » Souvenir qui me vient tout mouillé de larmes ! »
Elle perdit sa mère de bonne heure, et il est facile de penser que la perte de cet excellent guide fut un malheur irréparable pour cette âme trop vive. L'exaltation, la fièvre intime qui a toujours rongé la sœur de Maurice, auraient sans doute été calmées par l'éducation maternelle. Voyez dans le monde les jeunes filles qui, comme Eugénie de Guérin, n'ont pas eu leur mère pour conseil à l'aurore de leur adolescence : il est rare qu'elles aient l'expérience et la sérénité.
Cette mort frappa rudement notre jeune enfant, et elle commença dès lors d'avoir pour la mort cette horreur qu'on ne trouve absente d'aucune des pages qu'elle a écrites : « De vive et rieuse que j'étais, je devins pensive, recueillie ; ma vie changea tout à coup : ce fut une fleur renversée dans un cercueil. » Ce terrible mot, cercueil, reviendra mille fois dans son Journal. Elle n'a peut-être pas vécu un seul jour sans la pensée du cimetière, ni une seule nuit sans rêver de cercueils. Eugénie de Guérin est le chantre, j'allais dire la muse effrayée de la mort.
Sa mère ne lui avait pas laissé l'exemple de cette tristesse. « Nulle chrétienne n'a mieux souffert. 11 lui serait venu de sourire sur son lit de mort comme un martyr sur son chevalet. Jusque dans son agonie, elle semblait penser à une fête. Sa douce mort ne m'éveilla pas ; jamais on ne sortit plus tranquillement de ce monde. » Et ailleurs, l'auteur du Journal ajoute : « Je me plais à me souvenir que, quand je perdis ma mère, j'allai, comme sainte Thérèse, me jeter aux pieds de la sainte Vierge et la prier de me prendre pour fille. J'avais treize ans. »
Sa piété prit alors un élan plus énergique ; elle se passionna pour Dieu. Elle se passionnait aussi pour toutes les causes nobles : « Que d'heures j'ai passées, cherchant par quels moyens j'aurais pu sauver Louis XVI et la Reine, si j'avais vécu de leur temps. » Voilà bien la marque d'un grand cœur.
Par malheur, Eugénie lut trop. Elle avait seize ans, quand parurent les premières Méditations de M. de Lamartine. Ce livre était bien celui qui convenait le moins à l'intelligence passionnée d'Eugénie de Guérin. Il était vague, et il fallait avant tout à la sœur de Maurice des
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doctrines nettes, définies, absolues. Il étail mélancolique, et ce qui manqua toujours à l'auteur du Journal, ce fut la joie, la vraie joie, la joie chrétienne. Toute son âme était en pente vers celle fausse tristesse qu'on appelle la mélancolie et que tous les philosophes chrétiens ont rigoureusement condamnée : la leclure des Méditations lui donna le coup décisif el fatal. Désormais l'âme d'Eugénie devait être, non pas triste, mais mélancolique et rêveuse jusqu'à la mort.
De grands combats furent alors livrés dans l'intime de cette à me, et la leclure du Journal semble attester qu'ils ne furent bien terminés qu'au moment môme où le Journal fut commencé, c'est-à-dire quand Eugénie eut atteint sa vingt-neuvième année. Mais il était dit que ce cœur devait toujours être désolé : aux grands combats succédèrent les grandes tristesses dont son frère fut surtout la cause ou l'occasion. C'est le 1 5 novembre 1 83i que s'ouvre pour nous la série des cahiers du Journal. Il est aisé, dès les premières pages, de prévoir quelles seront, pour ainsi parler, les deux occupations du cœur d'Eugénie de Guérin. La passion fraternelle éclate dès les premiers mots de ce mémorial, et la passion religieuse n'y éclate pas moins vivement. Ces deux passions, que d'ailleurs nous ne voulons pas comparer, se disputeront, comme deux orages, un cœur où n'habitera jamais la paix, où la joie ne pénétrera jamais. Ajoutons, pour être juste, que cet amour fraternel est tout imprégné d'amour de Dieu. Cette admirable sœur connaît toute l'élévation de l'intelligence de son frère ; elle veut tourner à Dieu cette intelligence. Or, Maurice, en 1834, commençait à donner à sa sœur de cruelles inquiétudes. Disciple de M. de Lamennais, il ne savait pas s'en séparer, alors même que ce maître se se-
parait de l'Église. Entre la sainte Église et M. de Lamennais, Maurice avait à choisir, et ne choisissait pas l'Église. « Quel malheur, lui écrivait sa sœur, que tu sois sous l'influence de ce génie dévoyé ! »
Tout le Journal est écrit pour Maurice. « Que de fois, dit Eugénie, j'ai rêvé d'être Sœur de Charité, pour me trouver auprès des mourants qui n'ont ni sœur, ni famille ! » Elle se fit la sœur de charité de son frère. Elle donna de loin les soins les plus attentifs et les plus délicats au corps chétif et mourant de Maurice; elle veilla surtout au chevet de son âme. Toute l'exubérance de sa vie, tout le trop-plein de son âme, toute sa fièvre, tout son enthousiasme, toute sa passion furent transportés et concentrés en un seul amour, l'amour fraternel. Elle eût pu prendre pour devise : « Dieu et mon frère. » Comment dirons-nous que nous admirons vivement celte affection, mais que nous ne voudrions pas la proposer pour exemple ? Eugénie de Guérin, si elle est au ciel aujourd'hui, sait mieux que nous que l'amour fraternel doit être moins agité, moins orageux, plus pacifique, plus silencieux, plus doux enfin. L'affection fraternelle, telle que l'a comprise et pratiquée l'auteur de notre Journal, lui a élé sans doute un mérite aux yeux de Dieu ; mais sur la terre, elle n'était pas dans l'ordre ; elle porte évidemment le caractère de l'exagération. Défaut d'une grande âme.
Maurice fut sauvé par sa sœur, et la conversion de cet esprit éminent fut la récompense de tout le dévouement d'Eugénie ; mais Dieu ne laissa pas longtemps à la sœur le spectacle de Maurice chrétien, de Maurice aimant l'Église et s'apprêlant à la défendre. Il arracha bientôt ce cher néophyte aux dangers de la terre. Sa sœur, le sa-
EUGÉNIE DE GUERIM 159
chant malade à Paris, se précipita dans cette ville où elle ne voyait que son frère : elle le ramena mourant au Cayla. Kll<i chercha alors le plus chaud rayon d<; soleil pour y exposer ce corps à moitié froid el à moitié décomposé. Le soleil ne put rien sur ce refroidissement. Soutenu par le bras de la jeune femme qu'il avait épousée huit mois auparavant, soutenu par le bras de la sœur qui l'aimait comme une mère aime son fils unique, Maurice de Guérin rendit à Dieu son àme, le 1 0 juillet 1 8!j9. Avant de mourir, il avait solennellement rétracté toutes ses erreurs, qui étaient celles de M. de Lamennais, son maître. Jésus-Christ l'avait visité à son lit de mort et s'était donné tout à lui. Il mourut doucement, comme sa mère.
Il est des choses qu'il ne faut pas essayer : par exemple, de peindre la douleur d'une telle sœur. « Mon âme vit dans un cercueil, s'écrie-t-elle. Oh oui ! enterrée, ensevelie en toi, mon ami, de même que je vivais de ta vie. je suis morte en ta mort. » Et quelques jours après cette épouvantable séparation, elle continue son Journal, en le faisant précéder de cette admirable dédicace : « Encore à lui. A Maurice mort, à Maurice au ciel. Il était la gloire et la joie de mon cœur. Oh ! que c'est un doux nom et plein de dilection que le nom de frère ! Vendredi 19 juillet, à onze heures et demie : date éternelle. »
Désormais cette sœur en deuil se voue au culte de la mémoire de Maurice. Maurice est mort, mais il a laissé des œuvres. Us faut que ces œuvres soient publiées, il faut que Maurice soit célèbre. De la gloire, elle veut de la gloire pour le nom de son frère ! Avec quelle fierté elle lit le Centaure, chef-d'œuvre de Maurice ! Avec quelle indignation véritable elle répond à Mme Sand, qui, dans
je ne sais quel article de je ne sais quelle Revue, avait écrit que « la foi manquait à Maurice de Guérin ! »
Elle se traîne lugubrement sur le chemin trop long de la vie. Elle voit Maurice étendu sous terre entre les planches du cercueil; elle le voit ainsi durant le jour, et dans ses rêves. Elle ne le voit pas assez dans la gloire du ciel, dans le sein d'Abraham, dans la maison de la lumière et de la joie éternelles. Je ne sais si elle a jamais écrit ce mot : la joie. Il est certain qu'elle ne l'a jamais compris.
Cependant ses aspirations à la vie religieuse prennent une nouvelle force à la mort de son frère : « Sans mon père, dit-elle, j'irais peut-être joindre les Sœurs de Saint-Joseph, à Alger. Au moins ma vie serait utile. » Mais elle ne se contente pas de ces aspirations. Nous la voyons convertir son second frère, Erembert, et l'entraîner à sa suite à la Table sainte : « Encore un frère sauvé. Il faut être sœur chrétienne pour sentir cela ! »
Son Journal finit en 1841 ; il finit par un cri sublime: « Jetons, dit-elle, jetons nos cœurs en l'éternité. » Eugénie de Guérin devait bientôt jeter le sien dans cette éternité où elle aura enfin connu la paix joyeuse. Et Dieu, nous l'espérons, aura reçu dans ses bras paternels cette âme si noble, et, malgré tout, si chrétienne. L'âme d'Eugénie a sans doute été réunie pour toujours à l'âme de Maurice. Maurice voit le Beau suprême qu'il a tant aimé sur la terre ; sa sœur possède l'Amour souverain vers lequel elle a tant soupiré. Ne nous bornons pas à lire leurs œuvres, et sachons aspirer à leur béatitude.
Mais jusqu'ici nous n'avons fait que de l'histoire ; essayons maintenant de dessiner le portrait.
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L'amour est véritablement (ê caractère principal de cette âme d'Eugénie de Guérin, dont nous avons entrepris t'élude difficile, la psychologie délicate. Mais elle ne sait lien aimer à demi, et ses amours sont toujours passionnées : « Que n'ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime? Je conçois que Dieu, qui est amour, soit partout. » Voilà l'expression la plus parfaite de l'amour le plus aimant L'Église elle-même pourrait dire, lorsqu'elle est maternellement à la recherche de ses fils égarés : a Que n'ai-je le bras assez long pour atteindre tous ceux que j'aime ! » Et l'Eglise est ici-bas ce qui aime le plus, ce qui aime le mieux.
« .Moi, je vivrais d'aimer, dit quelque autre part la sœur de Maurice ; soit père, frère, sœur, il me faut quelque chose. » Quelle mère elle eût été! ou quelle carmélite ! Rien ne nous empêchera de penser que le mariage et la maternité, ou les divines ardeurs du cloître, auraient heureusement répondu à toutes les aspirations et comblé tous les vœux un peu vagues et mal définis de cette àme unique, qui ne voulait vivre que d'amour, comme les mystiques, comme les saints, comme les anges.
A défaut d'enfants, elle aime les pauvres. Elle a des traits de sainte Elisabeth de Hongrie. « Il faut, dit-elle, que je dise mon bonheur d'hier, bonheur bien doux, bien pur : un baiser de pauvre que je reçus comme je lui donnais l'aumône. Ce baiser me fut au cœur comme un baiser de Dieu. » Et ailleurs : « J'ai vu près de la fontaine un petit garçon qui se désolait à fendre l'âme. C'est qu'il
avait cassé son cruchon, et le pauvre enfant avait bien peur d'être battu par son père. Ce pauvre petit, j'ai vu qu'avec dix sous je le consolerais: je l'ai consolé. CharlesX ne serait pas plus heureux s'il reprenait la couronne. N'est-ce pas que c'est un beau jour ? »
Avec sa sœur, elle fait souvent le tour de toutes les maisons du village, visitant de préférence celles où il y a des malades. Elle aimait les malades : les malades étaient un aimant qui l'attirait invinciblement. Dieu l'avait faite pour adoucir les souffrances des autres. Dans celte chambrette dont elle fait de si aimables panégyriques, nous la voyons occupée à coudre de chauds vêtements pour ses pauvres. « Je leur fais don de mon temps, d'un peu de peau qu'emporte mon aiguille, et de mille livres que j'aurais pu lire. » Elle ne craint pas de pénétrer dans les bouges les plus répugnants. Elle entre un jour dans une hutte tellement infecte qu'elle ne trouve d'autre endroit pour déposer son châle que les branches d'un arbre voisin. Mais une chrétienne ne sait pas reculer devant la misère : elle ne recule que devant le mal.
Elle a quelques points de ressemblance non seulement avec la chère sainte Elisabeth, mais avec le séraphin d'Assise. C'est ainsi qu'elle a pour la nature, même inanimée, un amour puissant qui se fait jour dans maint endroit de son Journal : « J'aimerais, dit-elle, de connaître la famille des fleurs, leurs goûts, quels papillons les aiment, les gouttes de rosée qu'il leur faut et leurs propriétés, pour m'en servir au besoin. Les fleurs servent aux malades : Dieu fait ses dons à tant de fins ! Tout est plein d'une merveilleuse bonté ; voici la rose, qui, après avoir donné du miel à l'abeille, un baume à l'air, nous offre encore une eau si douce pour les yeux malades. »
BOOÉNIB DE m i.iu.n 163
Un tel cœur devail facilement se faire aimer; il semble qu'Eugénie de Guério n'eûl qu'à se présenter quelque pari et à parler quelques instants pour -<■ susciter aussitôt de charmantes el durables amitiés. En effet, elle eul des amies; mais, en général, elle les aima bien plus vivement qu'elle n'en fut aimée. Toute ardeur était glace en comparaison de son ardeur. Nous ne pouvons cependant passer sous silence celle de ces amies qui paraît avoir le mieux compris la grande âme de la sœur de Maurice, cette Lili : « Ame pure, âme de neige par sa candeur ; si blanche que j'en suis éblouie quand je la regarde ; âme faite pour les yeux de Dieu. »
Toute amitié, d'ailleurs, pâlissait devant cet amour fraternel dont Eugénie est le modèle véritablement inimitable. Voulez-vous savoir jusqu'à quelle hauteur cet amour pouvait s'élever? écoutez le passage suivant de notre Journal : « Si tu t'étais fait prêtre, dit Eugénie à son frère, je t'aurais demandé conseil ; mais je ne puis rien dire à Maurice. Ah ! pauvre ami, que je le regrette ! que je voudrais passer de la confiance du cœur à celle de l'âme ! Il y aurait dans celte ouverture quelque chose de bien spirituellement doux. La mère de saint François de Sales se confessait à son fils ; des sœurs se sont confessées à leurs frères. Il est beau de voir la nature se perdre ainsi dans la grâce. » Elle passait souvent toute sa nuit à écrire à ce frère, dontl'éloignement fut pour elle la plus rude de toutes les épreuves. « Il me semble qu'un ange me dicte. D'où me peuvent venir, en effet, que d'en haut, tant de choses tendres, élevées, vraies, pures, dont mon cœur s'emplit quand je te parle ? Oui, Dieu me les donne, et je te les envoie. »
Cependant, tout les séparait dans l'intelligence, si tout
semblait les unir dans le cœur. Maurice avait perdu la foi, qu'Eugénie garda toujours. Que de fois, dans son mémorial ou dans ses lettres, elle lui reproche son incrédulité ! et avec quel accent aimable et douloureux ! ou plutôt avec quel sanglot ! Elle avait une foi vive et qui, le plus souvent, ne tombait point dans le naturalisme. Elle parle simplement et énergiquement de l'existence et du pouvoir des démons ; elle porte la médaille miraculeuse sans ostentation et sans honle : elle fait le mois de Marie dans sa petite chambre ; elle a le courage de jeter au feu de méchants romans. Quand elle entend parler d'un miracle, son premier mouvement est d'y croire ; elle lit passionnément la Vie des Saints, et ne s'avise jamais de marchander à Dieu le pouvoir de s'élever au-dessus de la nature. Elle aime la confession, et se réjouit de faire un long examen de conscience. « Oh ! quel don, dit-elle enfin, quel don que l'Eucharistie ! On adore, on possède, on vit, on aime : l'âme sans parole se perd dans un abîme de bonheur. » Et elle en vient à avoir une vie profondément mystique, à laquelle manque seulement cette splendeur que nous avons déjà nommée, la joie. « Qu'est-ce que le ciel? » se demande-t-elle, et elle répond : « C'est le lieu des amis. » C'est le lieu des frères, aussi ; et elle aspire à ce beau ciel avec une passion et des soupirs qui ont déjà, sans doute, reçu leur récompense.
Pourquoi faut-il que nous retouchions ce portrait, et que nous effacions par quelques ombres la charmante lumière qui en descend? Mais il faut dire toute la vérité.
N'avons-nous pas d'ailleurs signalé déjà les défauts de cette âme, qui reste encore tout aimable à travers ces défauts, qui reste tout attirante, si l'on peut parler ainsi?
Ces défauts mêmes seront pour certaines âmes un attrait
de plus : ils n'en sont qui; plus dangereux.
Nousavons en ce momenl sous les yeux un manuscrit <lu \' siècle, qui, au liiui de sept péchés capitaux, en compte huit. Ouel est donc le huitième ? C'est la tristesse.
La tristesse, tel est le défaut capital d'Eugénie de Guérin.
« Kh î que trouvons-nous ici-bas ? dit-elle. On ne sait que s'y faire souffrir. » — a La nuit dernière, je n'ai vu défiler que des cercueils. » On peut dire que toutes ses nuits ressemblaient à celle-là. La pensée de la mort lui est sans cesse présente, non pas comme une espérance, mais un peu trop comme un épouvantait. Elle pense aux pauvres morts « qui dorment glacés dans leur lit. » Ainsi, ajoute-t-elle, « mes cahiers s'emplissent de tristesse, de choses lugubres, de vues de mort ; ma vie s'en va maintenant sur ce fond noir avec un peu de sérénité de ciel par-dessus. » Elle dit ailleurs, avec plus de justesse : « Le fond de la vie est en noir et bien triste ; mais Dieu le veut ainsi, afin que nous regardions vers le ciel. » Disons tout : Eugénie de Guérin a eu peur de la mort ; elle a eu peur du cercueil et du cimetière : les Saints n'ont peur que du jugement.
Il faut bien se persuader que, si l'Eglise nous recommande avec de si vives instances la pensée fréquente de la mort, elle ne veut pas que celte pensée nous atterre, mais qu'elle nous relève. L'Eglise, qui est essentiellement militante et qui voit dans chaque chrétien un soldat, l'Église nous interdit sévèrement ces désolations stériles à la vue du tombeau, qui ôtent les armes aux mains des vivants. Il faut faire virilement le chemin delà vie, foulant les tombes, les yeux au ciel. Pensons souvent à la mort,
mais pour nous démontrer jusqu'à l'évidence tout le néant de la vie ; pensons à la mort, mais pour nous préparer à ce qui suit la mort ; pensons à la mort, mais comme à la naissance et à la vie. Ne séparons jamais cette pensée austère de celle du ciel, et, plus particulièrement encore, de celle de la résurrection. Voyons les morts dans leurs lits glacés, sous la terre humide ; voyons-les hideux, rongés par les vers, en décomposition, en pourriture, en cendre, en ce « je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue ; » mais immédiatement après, pensons à leurs âmes, qui vivent, qui ne sont pas sous la terre, que les vers n'atteignent pas et qui ne connaissent ni la pourriture ni le je ne sais quoi dont parle Bossuet. Pensons surtout que les vers de la tombe ne peuvent entamer les germes de la résurrection future. Quand les peintres chrétiens ont placé une tête de mort entre les mains des pénitents, ne croyez pas qu'ils leur aient par là infligé la mélancolie et la tristesse. Non, non ; lorsqu'un saint considère une tête de mort, sa première pensée peut bien être celle-ci : « Oh ! que je ne suis rien ! » Mais sa seconde pensée est le ciel, et sa dernière est la résurrection. « Oui, dit-il avec une merveilleuse espérance, oui, ces os revivront et recouvriront un jour la beauté transfigurée d'une face humaine. » Eugénie de Guérin n'a jamais eu de ces pensées. Elle a eu la notion de la mort, elle n'a pas eu celle de la résurrection. Oh ! qu'elle aurait été plus consolée, si elle s'était dit : « Mon frère, mon Maurice est mort, mais je le reverrai. Et je ne reverrai pas son âme seulement, mais je reverrai ses traits, mais je reverrai son cher sourire, mais je reverrai tout mon frère. » 0 joie de la résurrection !
La Vie des Saints, dont Eugénie de Guérin n'a pas tou-
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jouis compris le sens, el dont elle .1 «lit, dans un momenl d'aberration, que criait o n livre dangereux, » la Vie des Saints aurait pu lui enseigner la joie. Tous les saints ont été joyeux. La lerre esl si près <lu ciel ! Est-ce que le voyageur n'est pas joyeux quand il aperçoit <l«' loin le clocher <!<• son pays, ou la fumée de la maison ? Nous sommes comme le voyageur : nous ne pouvons faire un pas sur la terre sans découvrir le ciel, qui est le but du voyage. Sachons donc être joyeux avec nos compagnons de roule, et joyeux dans l'intime de nos âmes. Les mots gaudium et lœtitiase trouvent mille fois plus souvent dans la sainte Ecriture, que les mots cercueil et mort dans tout le Journal de la sœur de Maurice. Et ce n'est pas peu dire.
La paix lui a été aussi étrangère que la joie. Elle a eu sans cesse une tristesse agitée, une mélancolie orageuse. De toutes les pages de ce mémorial lugubre, pas une n'est joyeuse, et pas une n'est calme. L'auteur a oublié que l'homme est, ici-bas, non pas pour s'agiter, mais pour agir. Je ne connais pas un saint qui ait été troublé. Quand Flandrin a eu à représenter sur les murs de Saint- Vincent-de-Paul sa double procession de Saintes el de Saints, il les a peints dans un état de paix parfaite et de repos surnaturel. Pas un souffle n'agite leurs corps, pas un souffle leurs âmes. C'est qu'avant d'avoir le repos dans le ciel, ils l'ont connu sur la terre. Le repos est un caractère de la sainteté ; c'est un avant-goût du paradis.
Qui donc avait ôté la joie et la paix à la belle âme dont nous faisons le portrait? A cette question le Journal peut nous fournir une réponse. C'est cet ensemble de doctrines littéraires qu'on a décoré du nom de romantisme . Eugénie de Guérin nous a donné quelque part le catalogue de sa
petite bibliothèque. Les quatre premiers volumes nous expliquent toutes les erreurs de cet esprit, toutes les déviations de ce cœur : ce sont les Méditations et les Harmonies de M. de Lamartine, Ossian et les Élégies de Millevoye. Que de nuages, de clairs de lune, de crépuscules et de fausses larmes dans ces livres ! Que de sensibilité dévoyée ! Que d'incertitudes funestes ! Que de tristesse inutile et de stérile mélancolie! Et tout cela, hélas! a passé dans l'âme de M"c de Guérin.
En possession de ces tristes nébulosités que le romantisme a jetées dans tant de bons esprits, elle a fait mille efforts généreux pour les concilier avec la rigueur et la netteté de sa foi. Elle a toute sa vie essayé de concilier Lamartine avec sainte Thérèse. De là le mélange de tant de vertus chrétiennes avec une agitation et une tristesse qui ont fait son malheur et ont été une infranchissable barrière entre son âme et la sainteté. 11 lui est arrivé un jour de préférer M. Sainte-Beuve à saint Augustin, et Volupté à la Cité de Dieu. Ce fut son châtiment.
Toutefois, sous la romantique, reste la chrétienne, et M. Sainte-Beuve ne devait pas toujours triompher de saint Augustin. M. Sainte-Beuve n'emportera jamais les dernières sympathies d'une grande âme. « Je ferme saint Augustin, dit un jour la sœur de Maurice, l'âme toute remplie de ces douces paroles : « Jetez-vous dans le sein de Dieu comme sur un lit de repos. » Et elle ajoute : « La belle idée et le doux délassement que nous trouverions dans la vie, si nous savions, comme les saints, nous reposer en Dieu ! Ils vont à lui comme les enfants à leur mère ; et sur son sein ils dorment, ils prient, ils pleurent, ils demeurent. Dieu est le lieu des saints. » L'amour du Ciel fut, malgré tout, une des passions de M'le de Guérin
EUGÉNIE DE QUÉRIN 169
Ce fut, dura ni toute sa vie, le port où ses agitations trouvèrent le calme, ce fui l'oasis où ses aridités trouvèrent la fraîcheur, ce fut la lumière de toutes ses ténèbres, la consolation de toutes ses larmes.
Une certaine nuit d'hiver, elle se mit à contempler longuement les millions de mondes qui se meuvent dans l'immensité lumineuse; et elle écrivit, sous l'impression de ce grand spectacle, ces quelques mots par lesquels nous voulons terminer son portrait : « Que les cieux des cieux doivent être beaux ! .le pensais aux saints, qui ont toutes ces belles étoiles sous les pieds. » Espérons qu'elle considère aujourd'hui les étoiles de ces hauteurs d'où les saints les considèrent éternellement. Espérons qu'elle est tranquillement joyeuse dans ce sein de notre Dieu, où se trouvent éternellement la joie et le repos.
Dom Guéranger est mort en son abbaye de Solesmes, le samedi 30 janvier 1 875. Il y avait quarante ans qu'il était venu prendre possession de cet ancien monastère au nom de son père saint Benoît; il y avait quarante ans qu'il avait fait de nouveau rayonner dans ce cloître le froc bénédictin, dont la Révolution avait cru se débarrasser pour toujours. Et certes, lorsque, jeune encore, il avait fondé sa cbère colonie monastique sur ces bords charmants de la Sarthe, il avait dû souhaiter d'y mourir. Il ne pouvait désirer un autre tombeau.
En attendant la résurrection, son corps, qui est destiné à la gloire, repose tout près de ce cloître béni où il a tenté victorieusement la restauration de la plus antique et de la plus grande de toutes les institutions monastiques. C'est là qu'il a souffert, qu'il a espéré, qu'il a aimé. Lorsqu'il entreprit de renouer la chaîne, si brutalement brisée, de la tradition bénédictine; lorsqu'il se tint pour la première fois ce vaillant langage : « Les anciens Bénédictins étaient peut-être gallicans ; les nouveaux seront certainement ultramontains, » il était inconnu, il était méconnu, il était presque seul ; mais il savait déjà ne pas désespérer. Ce qu'on a appelé depuis « le parti catho-
lique » n'existait pas encore, ou existait à peine. Cher cloître de Solesmes, chères chambres des hôtes, vous avez eu l'heur de recevoir alors tous ces fondateurs de notre école, tous ces maîtres que nous voulons associer aujourd'hui dans l'expression du même respect et du même amour : Lacordaire, Monlalembert, Veuillot! Ils y sont tous venus l'un après l'autre; ils y ont fait, avec Dom Guéranger, le plan lumineux de la grande campagne pour la liberté de l'Église. Et il y a certaine chambre qu'on m'a montrée, avec une jolie vue sur la rivière, qui garde encore le souvenir de leur passage. J'y voudrais écrire ces lignes, et inviter de là tous nos catholiques à cette concorde fraternelle dont le Père Abbé a jadis connu le spectacle.
C'est à Solesmes donc que Dom Guéranger a suivi toutes les péripéties de la lutte ; c'est là qu'il a reçu ces premiers numéros de l' Univers, que nous ne feuilletons jamais sans une émotion profonde et qui étaient frémissants de tant d'espérances ; c'est de là qu'il a lancé sur le gallicanisme tant de bonnes flèches et qui ont si bien atteint leur but; c'est là qu'il a lu fiévreusement tous les bulletins de notre guerre en faveur de la liberté de l'enseignement secondaire; c'est de là que la Liturgie romaine est sortie certain jour, pauvre encore et méprisée, et c'est là qu'elle est rentrée, magnifiquement radieuse, après avoir fait la conquête de quatre-vingts diocèses ; c'est là que, pendant le Concile, palpitaient les espérances des infaillibilistes, et nos cœurs alors faisaient sans cesse le voyage de Rome à Solesmes et de Solesmes à Rome. Je ne sais pourquoi, à ces grands souvenirs de toutes nos batailles, se mêle toujours dans mon esprit l'image du Père Abbé, avec ses cheveux blancs, son visage fin, ses yeux vifs et son
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sourire pénétrant. Tous les catholiques de France Boni sans doute comme moi, el se disenl maintenant : « Noire capitaine est mort. »
Les anciens croyaient que la destinée humaine était rigoureusement soumise à la fatalité victorieuse. Nous, catholiques, nous donnons à ce mot « destinée » un tout autre sens, et c'est, suivant nous, la fonction ou la mission que Dieu donne à chacun de nous. Nous dirons donc que la destinée de Dom Guéranger a été de vulgariser en France les doctrines romaines. Il en a été le héraut. Et il me semble qu'il n'y aurait point de plus belle épitaphe à graver sur son tombeau que celle-ci : Apostolicœ doctrinss prœco intrepidus.
Or, il a livré trois grands combats. Le premier, pour l'unité liturgique ; le second, pour les droits du surnaturel dans l'histoire; le troisième, pour l'infaillibilité du Vicaire de Jésus-Christ. Trois combats, trois victoires.
Plusieurs de nos lecteurs se rappellent sans doute la situation liturgique de la France en 1840. Les optimistes ne voyaient dans ce chaos qu'une aimable variété ; mais Rome y voyait une Babel. Chaque diocèse avait son Bréviaire et son Missel, qui ne remontaient guère à plus d'un siècle, et se délectait dans la lecture de ses hymnes ou de ses proses de fabrique récente. On savourait ces nouveautés, plus ou moins élégantes, avec un certain plaisir qui sentait parfois la révolte. Le sens liturgique était émoussé, hébété, perdu. On ne tenait compte en matière de rites, ni de l'autorité, ni de l'antiquité, ni de l'unité.
Tout élait sacrifié à la rhétorique, et celte rhétorique était trop souvent janséniste ou gallicane : il y avait dans tout cela une odeur de Port-Royal ou de 1082. Celte antique, cette grande, cette sainte Liturgie romaine, qui avait, depuis Charlemagne jusqu'à Louis XIV, retenti sous les voûtes de nos cent cathédrales, on s'en moquait volontiers avec une vilaine moue railleuse, et Ton plaignait ces pauvres prêtres italiens, allemands ou espagnols qui étaient forcés de subir le Bréviaire romain. Certain diocèse, que je pourrais nommer, avait jusqu'à trois liturgies à la fois. Le catholique, qui était forcé de voyager, n'entendait nulle part la voix de la même prière, et le pis était que l'on croyait partout à l'antiquité de ces liturgies de la veille. C'était la Liturgie romaine qui, aux yeux de presque tous les prêtres de ce temps-là, paraissait « entachée de jeunesse. » Le mal était profond ; il était presque sans remède.
C'est alors qu'apparut Dom Guéranger, et l'on peut véritablement le regarder comme un médecin providentiel. Il vit que les intelligences et les cœurs étaient également malades, et résolut de les traiter les uns après les autres. Avec ses Institutions liturgiques il persuada les entendements ; avec Y Année liturgique il convertit les cœurs. C'est, à la vérité, la plus grande œuvre et la dominante de sa vie ; c'est par là qu'il demeurera célèbre dans l'Église de Dieu. Oui, si, le 2 février 'par exemple, tous les catholiques de France peuvent dans toutes leurs cathédrales assister maintenant à ce même et unique office de la Purification, qui est si merveilleusement beau; s'ils peuvent tous, avant d'allumer les cierges symboliques de la Chandeleur, entendre ces mêmes oraisons splendides et dire à Dieu d'une seule voix : Pater, qui omnia ex nihilo
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créas H et, jussu tuo, per opéra apum, hune liquorem àd perfectionem cerei ventre fecinti ; s'ils peuvent, dans leur lumineuse procession, enlonner lous la même antienne : Âdorna thalamum tuum, Sion; si nous avons aujourd'hui
la joie d'aller de Cambrai à Marseille et de Quimper à Strasbourg en voyant partout nos prêtres jeter jusqu'à Dieu le cri sacré de la même prière et interpréter dans le même langage la foi de la société chrétienne ; s'ils lisent partout le même bréviaire que leurs frères d'Allemagne, que les missionnaires de l'Océanie et que le Souverain-Pontife à Home ; si l'antiquité liturgique est restaurée, si l'autorité liturgique est respectée, si l'unité liturgique est de nouveau fondée, beaucoup de gloire en revient à l'illustrissime et révérendissime abbé de Solesmes. C'est le monument qu'il a élevé, et l'airain est moins solide. Jusqu'à la fin des temps, ce noble édifice demeurera vivant : car le dernier jour du monde trouvera parmi nous quelque prêtre occupé à lire cet office romain que Dom Guéranger a remis en gloire. Exegit monument um.
Si auguste qu'ait été cette mission, le Père Abbé n'a pas eu que celle-là. Le jour vint, où, entreprenant le récit de la conversion du monde romain par l'Eglise empourprée du sang de ses martyrs, un célèbre écrivain fit à l'élément naturel une part trop large et au surnaturel «ne place trop étroite. Sans doute, M. de Broglie était sincère alors, comme il le fut depuis dans ces luttes politiques où nous n'avons pas eu la joie de combattre toujours près de lui ; mais enfin il y avait péril à le laisser s'engager dans cette voie du naturalisme, et surtout à permettre qu'il y engageât avec lui toute une portion de la grande école catholique. Dom Guéranger le comprit : il
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s'arracha à ses chères études et se fît journaliste pour répondre à cet historien. Qui ne se souvient de ces vingtquatre articles contre M. de Broglie, qui ont été naguère la gloire du journal le Monde ? L'illustre champion du surnaturel prit en main la défense du Miracle : il prouva que la conversion du monde ne saurait s'expliquer par des événements purement humains, et que ces événements sont bien loin d'y jouer un rôle aussi considérable que l'école libérale semblait se l'imaginer. La discussion fut des plus vives, mais des plus courtoises : car c'est à coups de textes que Dom Guéranger avait accoutumé de frapper ses adversaires. Ses articles, nourris de faits, devinrent aisément un beau livre, qui fut véritablement décisif. Mais ses ennemis, un moment étonnés, allaient bientôt reformer leurs rangs contre lui. Les deux Écoles, en effet, se séparaient de plus en plus, et prenaient soin de creuser un abîme entre elles. Il y eut des « ultramontains » et il y eut des « libéraux », et la belle unité de l'ancien parti catholique, qui avait commencé à se rompre depuis plusieurs années, parut alors brisée pour toujours. Nous ne jugeons pas : nous racontons.
« Il se passa alors un fait des plus étranges et que les historiens des doctrines religieuses devront un jour mettre en lumière. Un certain nombre de « libéraux »,qui avaient débuté par aimer passionnément Rome et les doctrines romaines, tournèrent peu à peu à ce gallicanisme dont ils avaient jadis abhorré l'étroitesse. Ils se firent gallicans par excès de libéralisme. Le mécontentemen t et la méchante humeur où ils étaient de voir Rome se prononcer contre eux les poussa à revenir aux propositions de 1682, Et, de fait, ils y revinrent. Lorsque s'ouvrit le Concile du Vatican, leurs journaux nous surprirent par la vivacité
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de leur gallicanisme : tous les arguments de Bossuet Purent alors remis en circulation. Nous eûmes ta douleur de voir de grands, de généreux catholiques, chercher d'une main jalouse, dans toute l'histoire de l'Église, les pages où l'on pourrait, assister à de prétendues défaillances de la sainte Église romaine. Ils mirent autant d'ardeur à chercher ces scandales que les pêcheurs de perles peuvent en mettre à trouver les trésors cachés de l'Océan. De toutes parts, on n'entendait plus que ces mots : « Tel pape s'est trompé en telle circonstance, en telle année. Honorius a été hérétique. Vigile a été hérétique. Libère a été hérétique. » Une plus rude épreuve nous était réservée. L'Ecole de nos adversaires eut alors pour chef un saint prêtre, au vaste cœur et au large entendement, et qui avait eu sur la jeunesse de nos écoles une action vraiment providentielle. Le P. Gratry écrivit alors ces fameuses Lettres qui troublèrent tant d'esprits. Il se fit un grand silence et l'on se tourna vers Solesmes. « La Monarchie pontificale répondit à cette attente universelle, et Dom Guéranger y affirma de nouveau l'unité romaine. Son principal honneur et le résumé de sa vie sont là : il a aimé l'unité et l'a fait aimer. On ne saurait s'imaginer une érudition plus puissante sous une forme plus modérée. Des faits, des dates, des textes. Et puis encore des textes, des dates, des faits. Cette tranquillité sûre d'elle-même, cette sérénité triomphante fut d'un heureux augure. Les bons livres abondèrent, et l'argumentation ultramontaine devint de plus en plus serrée. Les Papes furent vengés; Libère, Vigile et Honorius furent lumineusement justifiés ; l'infaillibilité fut démontrée par la science avant d'être proclamée par l'autorité. Dom Guéranger fit aux catholiques comme un merveil-
leux escalier par où ils purent aisément remonter du temps présent jusqu'au premier siècle de l'Église, et chacun des degrés de cet escalier était un texte en faveur de l'infaillibilité romaine. On sait le reste ; on sait comment tous les catholiques se soumirent au décret du Concile, et quelle mort admirable fit le regretté Père Gratry. Nous nous persuadons que la Monarchie pontificale ne fut pas étrangère à ce dénouement, et que ces deux grandes âmes sont réunies là-haut aux pieds de Dieu, pour s'y entretenir éternellement de l'Infaillibilité victorieuse l. »
Ut
L'auteur des Institutions liturgiques, du Naturalisme clans V histoire et de la Monarchie pontificale est mort en laissant un grand exemple aux catholiques. Je ne vois pas, en effet, que cet illustre chef d'école ait jamais fait à la politique la part que nous lui faisons aujourd'hui dans notre activité fiévreuse ; et je vois, d'autre part, qu'il a mis constamment la science au service de la foi. Apprenons de lui à faire estime de cette science que nous méprisons trop, et à nous élever au-dessus de ces petits horizons politiques qui ne sont décidément faits ni pour nos yeux ni pour nos ailes. Ce que Dom Guéranger a fait durant cinquante ans, sachons le faire, nous aussi, et donnons la meilleure part de notre temps à la théologie, à l'histoire, au droit, aux sciences et à l'économie sociale. Nous planerons ainsi au-dessu^ de tous les partis, au lieu
1 Les deux alinéas qui précèdent sont littéralement empruntés à notre Littérature nationale et catholique. Ils ont été écrits au lendemain même de la mort de Dom Guéranger.
de ramper près d'eux, et nous conquerrons une indépendance qui nous permettra bientôt d'exiger du pouvoir, quel qu'il soit, le respect de tous nos droits. L'avenir est là, ol n'est pas ailleurs.
Voici cependant qu'ils s'en vont l'un après l'autre, tous ces chefs du vieux parti catholique. Mgr Parisis est mort ; Montalembert et Lacordaire sont morts; Louis Veuillot est mort ; le Père Abbé est mort.
Jetons les yeux sur ces vaillants, et prions Dieu de nous envoyer des hommes de leur taille.
L'homme d'État s'est recueilli. Brusquement éloigné des affaires publiques par le souffle d'une Révolution, il n'a pas cru que l'heure du repos eût sonné pour lui, et il lui est venu cette sage pensée de consacrer à la défense de l'immuable Vérité le reste de ces forces qu'il avait trop rapidement usées dans la défense d'idées politiques sans élévation, sans solidité, sans certitude. Il a cru qu'il lui restait encore ce noble moyen de donner une couronne à ses cheveux blancs, dont la majesté avait peut-être été compromise au milieu des tumultes politiques : il l'a cru, et il a bien fait de le croire. Se réfugiant dans la méditation, l'homme d'État y est devenu plus respectable et plus grand qu'il ne l'avait été dans la plus vive ardeur de sa période active : vaincu, il a commandé certaines admirations, que, vainqueur, il n'aurait jamais inspirées. L'auteur des Méditations sur l'essence de la religion chrétienne, quelle que soit l'étendue de nos réserves, est plus grand que le jeune professeur de 1820 et que le premier ministre de 1840. Il est plus grand, par la simple raison
* Méditations sur l'essence de la religion chrétienne. — Si nous plaçons ici M. Guizot parmi les Apologistes, c'est à raison de toutes les vérités qu'il a vaillamment défendues dans ce livre, et malgré les erreurs auxquelles il est trop souvent resté fidèle.
qu'il est plus près de Jésus-Christ. On nous a jadis raconté une belle légende chrétienne que nous avons plus haut résumée sous une autre forme et que nous nous plaisons à appliquer ici à M. Guizot. Un jour, dans certain pays catholique, Jésus-Christ apparut sur le sommet d'une montagne et invita d'une voix douce tous les habitants à venir à lui. Ils se mirent en marche; mais il se fit alors un beau miracle : à mesure qu'ils s'avançaient vers Celui qui est la Lumière et la Vie, ces pauvres gens sentaient leur taille grandir, grandir, grandir de plus en plus. Au bas de la montagne, ils étaient comme des pygmées ; parvenus aux pieds de Jésus, c'étaient des géants. Malheureusement, M. Guizot n'est encore qu'à moitié route. Certes, parmi les colères que le livre de M. Renan a soulevées sur toute la face de la terre, il en est peu d'aussi nobles, d'aussi belles que celle de M. Guizot. Ce vieillard, naturellement froid, a senti à cette lecture la rougeur des saintes fureurs lui monter à la face. M. Guizot, pour la première fois peut-être, s'est profondément indigné. 11 a saisi d'une main ferme cette plume trop souvent occupée à nous mettre au courant de sa vie intime, ou à nous donner des traductions de l'anglais ; et avec une foi presque mystique, avec une netteté de pensée et de style qu'on n'attendait pas de cet homme jadis trop habile, il s'est mis à défendre la divinité de Jésus-Christ : oui, à la défendre sans ambages et sans restriction. « J'ai passé, dit-il, trente-quatre ans de ma vie à lutter dans une bruyante arène pour l'établissement de la liberté politique et le maintien de l'ordre selon la loi. J'ai appris dans les travaux et les épreuves de cette lutte ce que valent la foi et la liberté chrétiennes. Dieu permet que, dans le repos de ma retraite, je consacre à leur cause ce qu'il me
ouizoa 187
conserve encore de jours el de force. C'est la plus Militaire faveur et le plus grand bonneor que sa bonté me puisse accorder '. « Nous ae craindrons pas de le dire, au risque de scandaliser certaines âmes : ces quelques
lignes valent toute Y Histoire de h Civilisation : '-Il -
ront d'un plus grand prix aux yeux de Celui qui jugera
l'auteur: elles étaient nécessaires, d'ailleurs, pour expier la faute qu'a commise M. Guizot en patronant le livre plusieurs fois athée de M. Taine. Puisse celte expiation contenter la divine justice !
Nous allons étudier le livre de M. Guizot, et nous ail l'étudier sans chercher à nous défendre d'un respect et quelquefois même d'une admiration qui ne sont jamais inopportuns avec un adversaire tel que l'auteur de ces Méditations. Riais nous ('étudierons aussi avec une sincérité rude. M. <»uizot est chrétien et affirme nettement la divinité de Jésus: de là de grandes lumières et de grandes vérités dans son livre. .M. Guizot est protestant et repousse la tradition catholique : de là de grandes lacunes dan- - n esprit, qui est condamné à être perpétuellement incomplet : de là surtout de grandes erreurs dans son intelligence, qui, semblable aux globes qu'on présente à la lumière, a tout un côté dans les ténèbres. Ce sont ces vérités, ces lac-unes et ces erreurs que nous allons tour à tour signaler à l'attention de nos lecteurs dans un ordre et d'après un plan facile à saisir.
C'est un beau spectacle que celui d'un homme dont le nom a retenti dans toute l'Europe, venant sur le déclin
4 Préface, pai'es xxvn-xxvnr.
de sa vie incliner sa tête blanche devant les vieilles vérités, les saluant gravement l'une après l'autre, puis renversant avec une gravité énergique les vieilles erreurs et les vieilles idoles remises nouvellement en honneur. On se rappelle involontairement ces chrétiens des premiers siècles qui entraient dans les temples païens et abattaient les statues des faux dieux. Une confession si claire de la divinité de Jésus-Christ peut d'ailleurs sembler presque courageuse de la part d'un protestant, si l'on se rappelle que la plupart des protestants lettrés ne professent plus cette croyance. Quand un Coquerel tend la main à M. Renan, un Guizot retire la sienne.
M. Guizot consacre une de ses plus longues Méditations à l'étude des dogmes chrétiens, et il entend principalement par ces mots : « la création, la providence, le péché originel, l'incarnation, la rédemption; » mais à ces articles de foi il convient d'ajouter, d'après plusieurs autres Méditations, la croyance au surnaturel, à la révélation, à la divinité de Jésus-Christ. Tel est, à ses yeux, l'ensemble des vérités nécessaires, des vérités qui soutiennent le monde. C'est un honneur pour lui de n'avoir pas discuté l'existence de Dieu.
De même que l'Église catholique et grâce à l'Église catholique, M. Guizot ne peut s'expliquer ce monde où "nous vivons que parle dogme élémentaire de la création. Les vieux arguments lui suffisent en faveur de ce dogme. Comme le dernier des paysans chrétiens, il regarde le ciel et s'écrie : « Cela ne s'est pas fait tout seul. » Et, comme le paysan, il s'agenouille et dit à Dieu : « Mon Créateur ! » Je cherche en vain le côté faible de cet argument, et ne puis le trouver. J'écris ces lignes au bord d'une eau courante, tout enfoui dans la verdure : cette
verdure et Cette eau me crient qu'elles oui été en
par une Intelligence souveraine. Il esl vrai qu'on a voulu tout expliquer par La génération spontanée. M. Guizot a
fait justice, avec sa froide sévérilé, des partisans de ce système : « Se figure-t-on, dit-il, le premier homme naissant à l'état de la première enfance, vivant, mais inerte, inintelligent, impuissanl, incapable de se suffire un moment à lui-même, tremblottant et gémissant, sans mère pour l'entendre et le nourrir? C'est pourtant là le seul premier homme que le système de la génération spontanée puisse donner. Évidemment, ce n'est pas ainsi qu'est venu sur la terre le genre humain. » La doctrine de la génération spontanée ne méritait pas de fixer si longtemps l'attention d'un esprit tel que celui de M. Guizot ; elle ne méritait pas cet excès d'honneur. Ils sont là, vingt ou trente, qui cherchent à prouver que le bon Dieu n'est pas nécessaire en ce monde, et que la créature, après tout, peut bien se créer toute seule. Voyez-les à l'œuvre : ils s'agitent, ils se travaillent, ils sont en sueur ; mais, enfin, un sourire éclaire la figure de ces révolutionnaires qui veulent détrôner le Créateur. Ils nous appellent, ils ouvrent devant nous je ne sais quel bocal immonde, et nous montrent du doigt « la créature qui s'est créée ellemême. » Hélas ! hélas ! c'est un ver imperceptible et hideux, c'est un infiniment petit qui fait mal à voir. La science, la vraie science arrive, et l'on se convainc bientôt que les horribles petits monstres sont nés d'une génération réelle, et non pas spontanée. La vie générative envahit, malgré nos savants, les réceptacles qu'ils croyaient le mieux fermés : il lui faut un chemin, elle se le fait. Et d'ailleurs, que prouveraient vos vermisseaux? Mettez-vous donc à l'œuvre, misérables Prométhées, et fabriquez un
homme à l'œil sublime, au front élevé, au beau sourire, un homme qui regarde le ciel, un homme qui comprenne le Vrai, fasse le Bien, aspire au Beau! Rallumez vos fourneaux, rentrez dans vos officines, et n'en sortez plus.
De même encore que l'Église catholique, et grâce à l'Église catholique, M. Guizot s'agenouille devant cette Providence qui est, depuis l'origine du monde, si amoureusement penchée vers l'humanité ; qui ne croit pas déroger en s'occupant de nous ; qui nous dirige sans cesse parce qu'elle nous aime toujours. Le père qui conduit son fils le long de terribles précipices a soin de lui tenir fortement la main : et que ne dirait-on pas de ce misérable s'il lâchait la main de son enfant? Comment davantage s'imaginer un Dieu qui abandonnerait l'homme, qui lui retirerait l'appui de sa main, qui se croiserait les bras devant notre faiblesse ! Dès que l'on croit à Dieu, il faut croire à son amour ; dès que l'on croit à son amour, il faut croire à sa providence : la Providence, c'est l'amour de Dieu s'occupant de l'homme. Ces principes sont d'une incontestable rigueur : on ne peut échapper à leur étreinte. M. Guizot les a remarquablement exprimés : « Par cela seul qu'il est, Dieu assiste à son œuvre et la maintient. La Providence, c'est le développement naturel et nécessaire de l'existence de Dieu. C'est la présence constante et l'action permanente de Dieu dans la création. » 11 n'y a du reste qu'un seul système à opposer au dogme de la Providence qui, depuis six mille ans, a été le dogme le plus universellement professé sur notre terre ; qui, depuis six mille ans, a fait ployer presque tous les genoux humains ; qui, depuis six mille ans, a ouvert presque toutes les lèvres humaines à la prière : ce système menteur, c'est le fatalisme. M. Guizot en a fait justice avec un dédain
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mérité ; mais surloul il q formulé la vérité chrétienne avec un pare bonheur d'expressions: La Providence divine assiste à la liberté humaine et en tient compte. Voilà pourquoi toutes les générations humaines ont prié : touteprière est une preuve contre le fatalisme. Cette honteuse doctrine a véritablement contre elle l'assentiment de tous les peuples, de ceux mêmes qui ont cru au pouvoir du Destin ; car leur conduite a toujours éloquemment démenti leur croyance. Mais un argument non moins fort est celui que Dieu a caché au fond de notre conscience, dans l'intime de notre intime. Si je descends en ce sanctuaire, je me connais libre, et rien ne peut m 'arracher ce sentiment très vif de mon libre arbitre. Je n'étends mon bras que si je le veux ; je ne fais le mal que si je le veux. Il y a en moi des énergies qui ne sont pas volontaires, cela est vrai; mais j'ai le devoir, j'ai la mission de lutter contre elles, et je les distingue aussi nettement de mon énergie volontaire que mes yeux matériels distinguent le soleil de l'ombre.
De même encore que l'Eglise catholique, et grâce à l'Église catholique, M. Guizot fait dériver tous les dogmes chrétiens de ces deux principes primordiaux : la providence de Dieu, le libre arbitre de l'homme. Dans une dissertation un peu longue et diffuse, l'auteur des Méditations établit que le péché originel n'est qu'un acte de la liberté humaine, et que le châtiment de ce péché devait être héréditaire : « L'hérédité, dit-il, prend place dans l'ordre moral aussi bien que dans l'ordre matériel. » Représentons-nous nos premiers parents après l'accomplissement de leur crime : ils brûlent des mauvais feux de la concupiscence, leurs pieds sont tout ensanglantés d'épines, ils craignent la mort, ils doivent un jour en
éprouver l'horreur. Et vous voudriez que ces êtres soumis si profondément à la douleur, au désir du mal, à la mort, enfantassent des êtres immortels, immaculés, impassibles, d'une beauté sans ombres, pareils à l'Adam de la première heure, rois joyeux de tout l'univers obéissant, possesseurs incontestables d'une terre qui ne connaît pas les épines? Nous le demandons : une telle génération ne serait-elle pas plus étonnante que notre génération réelle dans le péché, dans la douleur et dans la mort? Non, non, nous ne sommes pas seulement des êtres faillibles : nous sommes les enfants d'un être qui a failli. Seulement, Dieu, qui avait voulu nous conduire tout blancs dans le ciel où ne pénètre que la blancheur, Dieu, voyant son premier plan brisé par l'abus de la liberté, voulut nous y conduire blanchis par sa mort et lavés dans son sang. De là l'incarnation ; de là surtout la rédemption ; de là cette inénarrable splendeur du grand Plan divin. Dieu saisit de ses mains la douleur, la mort, les apparences mêmes du péché ; il en tisse, pour ainsi parler, un manteau, et ce manteau est notre chair : Trabsea carnis indutus est. Ainsi vêtu, Jésus- Christ se pose au milieu du monde comme un type géant sur lequel il faut nous régler. Plus nous aimerons à son exemple la douleur, la mort, les humiliations qui nous proviennent involontairement du premier Adam, plus nous aurons de titres à la gloire, à la béatitude éternelles. La douleur devient ainsi le plus grand élément de notre joie; la mort devient la porte aimable et terrible du bonheur qui ne finira pas. D'après le premier plan, si Adam eût été soumis à la loi de Dieu, nous fussions, à travers un bonheur terrestrement héréditaire, parvenus à une félicité célestement héréditaire. D'après le second plan, I'imitation de Jésus-
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Christ remplace La transmission par le sang, el Lui esl infiniment supérieure. El voilà pourquoi L'Eglise chante à pleins poumons: Félix culpa ! l .
De môme encore que L'Église, et grâce à L'Eglise, M. Guizol admire, dan- la Rédemption, ces harmonies du plan divin. Il faut en convenir : il n'y a rien dans sus Méditations qui soit profondément original; mais ce qui esl beau, c'est ce ton de respect, c'est l'attitude de ce vieillard à genoux. 11 ressemble ainsi à ces donateurs pieux qui sont peints sur Les antiques verrières et qui considèrent mains jointes le crucifiement de Jesus-Glirist. La rédemption, en effet, a retenu longtemps les regards de notre philosophe. Il n'a pas craint de reproduire la profonde doctrine de Joseph de Maistre sur les Sacrifices, cette doctrine que les esprits médiocres sont condamnés à trouver étrange. « Les hommes ont cru, dit-il, que la faute pouvait être expiée par d'autres que par son auteur, et que des victimes innocentes pouvaient être offertes pour fléchir Dieu et sauver le coupable. » C'est bien pensé, mais froidement écrit. M. Guizot, néanmoins, méritait d'être théologien : il a de singulières délicatesses d'oreille. Il entend très distinctement la voix de toute l'humanité disant à Dieu : « Voilà des torrents de sang animal, voilà des fleuves de sang humain : lave tous nos crimes dans ces flots. » Et il a entendu non moins nettement la voix de Jésus-Christ répondant à l'humanité, et lui disant : « Je vais, pauvre enfant, prendre ta place et expier tous tes péchés ; tu vas prendre la mienne et goûter toute ma béatitude. » C'est celle double substilu-
1 « Sans le péché originel, dit M Guizot, il faut accepter le mal comme naturel, éternel, nécessaire, dans l'avenir aussi bien que dans le passé, comme l'état normal de l'homme et du monde. » (Page '61.)
tion, c'est cette solidarité divine qui a sauvé le monde1. De même enfin que l'Église, et grâce à l'Église, M. Guizot ne peut concevoir la nature sans le surnaturel : « La croyance au surnaturel, dit— il, est un fait naturel. » Ce philosophe a l'âme grande encore, malgré les contractions et les rapetissements de l'hérésie. Il ouvre les yeux, et croit au miracle. Il croit à la révélation, qui n'est que le miracle dans l'ordre intellectuel et, sans craindre de passer pour traditionaliste, il raconte les premières conversations de Dieu et de l'homme dans l'Uden. On croit parfois entendre dans ces pages la voix du P. Ventura, et nous croyons en effet nous rappeler que M. Guizot fut, à Paris, un des auditeurs les plus zélés de l'illustre Théatin. Étant donnée la faiblesse de l'homme, M. Guizot ne peut croire que Dieu se soit refusé le pouvoir de donner surnaturellement quelques forces à sa petite créature : de là le miracle. Étant donnée la courte vue de l'intelligence humaine, M. Guizot ne peut croire que Dieu se soit refusé le
4 M. Guizot, commentant le texte évangélique : A fructibus eorum <;ognoscetis eos, compare les incarnations des faux dieux et les doctrines «les grands philosophes à notre doctrine chrétienne et à l'incarnation de notre Dieu : « A considérer l'ensemble des faits et malgré toutes les révolu- >tions politiques et matérielles qu'elles ont subies, la Chine après Confucius, l'Inde après Bouddha, la Perse après Zoroastre, la Grèce après Pylhagorc et Socrate, sont restées dans les mêmes voies, sur les mêmes pentes où elles étaient avant eux. Bien plus, chez ces nations si diverses, la décadence s'est bientôt établie au sein de l'immobilité. Où en sont-elles aujourd'hui, après plus de deux mille ans, depuis l'apparition de ces glorieuses figures dans leur histoire? Quels progrès considérables, quelles métamorphoses salutaires s'y sont accomplis ? Que sont-elles, quand elles se trouvent en comparaison et en contact avec les nations chrétiennes? En dehors du christianisme il y a eu de grands spectacles d'activité et de force, de brillants phénomènes de génie et de vertu, de généreux essais <le réforme, de savants systèmes philosophiques et de beaux poèmes mythologiques ; point de vraie, profonde et féconde régénération de l'humanité. » iPaifes 64-Gj.)
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pouvoir d'éclairer surnaturellement son imparfaite créature ; de là La révélation. Encore une fois, tout s'explique par la bonté de Dieu. L'auteur des Méditations le constate ; mais surtout il n'oublie pas quel est le but principal <le son livre. Il confesse sa ferme croyance à la divinité de Jésus-Christ ; il accumule les textes, il entasse les arguments ; celte chaleur inusitée fait un noble ell'et sur ce visage pale où l'indignation ramène le sang. Écoutez plutôt ces nobles paroles qu'il adresse très vivement à M. Renan et qui peuvent être considérées comme sa conclusion suprême :« L'histoire, dit-il, repose sur deux bases : les documents positifs sur les faits et les personnes, les vraisemblances morales sur l'enchaînement des faits et l'action des personnes. Ces deux bases manquent également à l'histoire de Jésus-Christ telle qu'on la raconte, ou plutôt qu'on la construit aujourd'hui : elle est en contradiction évidente et choquante, d'une part avec les témoignages des gens qui ont vu Jésus-Christ ou qui ont vécu avec ceux qui l'avaient vu ; d'autre part avec les lois naturelles qui président aux actions des hommes et au cours des événements. Ce n'est pas la de la critique historique : c'est un système philosophique et un récit romanesque mis à la place des documents matériels et des vraisemblances morales ; c'est un Jésus-Christ faux et impossible, fait de main d'homme, qui prétend détrôner le Jésus-Christ réel et vivant, Fils de Dieu. »
Telles sont les vérités que confesse l'auteur de ces Méditations, sans fausse honte et sans bravade, sans cacher sa foi et sans l'étaler1. Xous n'avons pas craint de
1 M. Guizot ne craint pas de se séparer des écoles protestantes, notamment en ce qui concerne la fameuse thèse du Pétréisme et du Paulinisme, soutenue par l'école de Tubingue. Contre les hypercritiques de
rendre à l'un de nos adversaires toute la justice que méritent sa sincérité et son courage; nous n'avons même pas dissimulé notre émotion, notre respect. Il nous est difficile d'entendre sans frémissement la confession de notre foi sur les lèvres même d'un hérétique.
Mais il nous reste à adresser une question à M. Guizot.
Avec clarté, avec fermeté, cet homme illustre vient de parler, comme un catholique l'aurait fait, de la plupart des dogmes chrétiens. Ce qu'il a dit de la Création, du Péché originel, de la Rédemption, un de nos théologiens aurait pu le dire à peu près dans les mêmes termes. D'où vient donc cette science toute traditionnelle à un homme qui repousse la tradition?
Oui, nous le demandons à M. Guizot, nous lui demandons très instamment, nous ne cesserons de lui demander où il a puisé toute la substance de ces Méditations, qui contiennent tant d'éclatantes vérités ?
Est-ce dans son propre esprit, libre et abandonné à lui-même, qu'il a puisé le trésor de ces considérations théologiques ? M. Guizot n'oserait le prétendre, et nous le nions très formellement. Il n'est pas une seule des pensées de notre philosophe qui ne se trouve mille et mille fois dans la collection précieuse des Pères de l'Eglise et des écrivains ecclésiastiques. Nous nous déclarons prêta accepter sur ce terrain une discussion critique, une lutte à coups de textes.
Serait-ce dans la prédication de ses pasteurs que
notre temps, il établit ailleurs que le monothéisme des Sémites ne peut pas expliquer toute l'histoire du peuple de Dieu, puisque « plusieurs nations sémitiques ont été polythéistes. » Et nous pourrions citer encore beaucoup d'autres hommages à la Vérité catholique.
«■ii/Mi ni:
M. Guizol aurail été recueillir un à ud la moisson de arguments? Si M. Guizol voulail en convenir, qous D'en serions |>us peu joyeux : car alors il y aurait pour lui une Autorité et une Tradition religieuses sur lu terre. Le dernier dos protestants qui admet les idées de son pasteur croil à l'Autorité, croil à la Tradition. Donc il n'est pas logique, rejetant en théorie ce qu'il accueille en pratique. Mais M. Guizot n'a même pas la ressource de cette mauvaise argumentation : toutes ses idées sur Dieu, sur Jésus-Christ, sur le Plan divin, sont empruntées presque littéralement à des écrivains qui ont vécu avant Luther, avant Calvin, avant les premiers pasteurs de l'Eglise prétendue réformée. Toutes ces idées avaient cours, toutes ces idées étaient une partie vivante de la tradition antérieurement au xvie siècle.
Or, ces idées mêmes, que la Réforme a trouvées si profondément gravées dans les intelligences et dans les cœurs, elles sont aux yeux de M. Guizot, comme aux nôtres, la Vérité même, la Beauté suprême et le Bien absolu. Je marche rigoureusement, cruellement à mes conclusions. Il résulte de tout ce raisonnement facile à suivre que cest l'Église catholique qui a conservé clans le monde toutes ces vérités pendant quinze siècles. Eh bien ! d'après ce seul fait j'affirme que l'Église catholique est la seule, la véritable Église. Il est absolument impossible que Dieu ait confié à une Église fausse, ou en d'autres termes à l'Erreur, la conservation de la Vérité sur la terre. Dieu ne peut confier la Vérité qu'à la Vérité. Et, d'un autre côté, il est absolument contraire à la bonté de Dieu que, pendant quinze cents ans, il ait laissé parmi nous sans défense, sans gardien, sans organe enfin, cette Vérité qu'il avait voulu léguer aux hommes au prix de tout son sang
répandu. Nous sommes ici en pleine logique, et nous sommons respectueusement M. Guizot de tirer les conséquences de ses principes.
Dans un de ses livres qui auront le plus de solidité contre le temps, dans le Tailleur de pierres de Saint-Point, M. de Lamartine fait professer par un pauvre artisan un Cours magnifique de théodicée naturelle. Or quand, dans ce célèbre Dialogue sur la nature et sur Dieu, l'un des interlocuteurs demande au paysan-philosophe : «. Comment savez-vous qu'il existe seulement un Dieu? » le tailleur de pierres allègue sans doute les droits et les énergies de la raison, mais il commence par faire un touchant aveu à celui qui l'interroge : « Ah! Monsieur. dit-il, d'abord notre mère nous l'a bien dit; et puis après, quand j'ai été grand, j'ai connu de bonnes âmes qui m'ont conduit dans les maisons de prière où Von se rassemble pour l'adorer et le servir en commun, et pour écouter les paroles qu'il a chargé ses saints de révéler aux hommes en son nom. » Il est un mot qui eût suffi au tailleur de pierres : « Si je ne déraisonne pas sur le bon Dieu, c'est grâce a l'Église. »
En vérité, il y aura une grande joie dans le ciel et sur la terre le jour où M. Guizot, voyant plus loin et surtout plus haut, vaincu décidément par la Vérité contre laquelle il lutte, s'écriera enfin, dans un dernier accès de bonne foi et de générosité que nous attendons de cette âme élevée : « Tout ce que je sais sur Dieu, sur Jésus-Christ, sur la vie présente et sur la vie future, je le dois à la sainte Église catholique, apostolique, romaine ! »
En attendant ce cri si désirable, il nous reste à indiquer les lacunes et à relever les erreurs que M. Guizot a laissées dans ces Méditations sur l'essence de la religion chré-
ouizot 199
tienne, A côlé de L'éloge tempéré par l'amour de La véri-
lé, il doit y avoir place pour la critique tempérée parla charité.
On peut signaler deux genres de lacunes dans le livre de M. Guizot. Quelques-unes proviennent uniquement de son ignorance en théologie ; certaines autres, plus graves, ne peuvent s'expliquer que par ses préjugés protestants. C'est ainsi, pour bien faire saisir notre pensée, que l'auteur de ces Méditations a été on ne peut plus incomplet sur l'économie de la nature humaine, sur les harmonies de l'Incarnation et sur l'essence de la vie future, parce qu'il n'a pas lu saint Thomas, parce qu'il ne connaît pas les scolastiques. Mais il n'a pas dit un seul mot de l'Église catholique, ni de l'Eucharistie, ni de la Vierge Marie, parce qu'il est encore trop attaché aux erreurs, aux aveuglements de Calvin. Ah ! qu'il est bien vrai que l'erreur ressemble à la robe de Déjanire : quand on veut s'en dépouiller, il faut terriblement ensanglanter sa chair, et la douloureuse enveloppe reste longtemps attachée par quelques points au corps même qui s'en est presque entièrement délivré. M. Guizot n'aurait qu'à faire deux ou trois énergiques efforts pour se débarrasser tout à fait du vêtement fatal et reconquérir son indépendance dans la vérité. Mais ces efforts libérateurs quand les fera-t-il?
M. Guizot sait mal dissimuler son dédain pour les théologiens : ce dédain ne lui a point porté bonheur. Qui ne s'étonnera, en effet, que dans ces Méditations il n'y ait
pas un chapitre intitulé : L'homme? Singulier oubli dans une exposition de la foi chrétienne ; singulier oubli, et qu'un théologien n'aurait jamais commis ! Pour être vraiment complet sur une question, il faut avoir passé par la théologie. Les philosophes, d'ailleurs, possèdent peu la clef de la nature humaine, et ont accumulé les plus épaisses, les plus déplorables ténèbres autour de cette question si bien éclairée avant eux. Ils se sont divisés en deux bandes : les uns n'ont tenu compte que du corps, les autres n'ont vu que l'âme. Les uns et les autres ont coupé l'homme en deux, et n'ont pas eu la notion de l'unité humaine. Seule, la théologie catholique a tenu compte à la fois de l'âme et du corps; seule, elle n'a point partagé l'être humain ; seule, elle en a reconnu l'indissolubilité profonde. De là d'admirables lumières, non seulement sur la nature humaine, mais sur l'incarnalion du Verbe, mais sur nos destinées futures ; car ces trois questions sont inséparables, et il ne faut pas séparer ce que Dieu a uni.
Si M. Guizot avait eu davantage les théologiens en estime, s'il avait davantage pratiqué la théologie, il n'eût pas oublié de nous montrer les causes qui décidèrent, pour ainsi parler, l'Intelligence divine à la création de l'homme. Lorsque se leva sur le monde nouveau la belle aurore du sixième jour, ce monde présentait sans doute dans sa première fraîcheur un magnifique spectacle ; mais (on ne saurait trop le répéter) il était évidemment incomplet. La maison n'était pas finie; l'architecte ne pouvait pas se retirer. Par millions, par milliards, l'œil de Dieu pouvait contempler dans les cieux immatériels les esprits angéliques, dont chacun forme une espèce, et qui sont partagés en neuf chœurs ; par millions, par milliards, l'œil
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de Dieu pouvail contempler sur la terre les créatures ma lérielles partagées en tanl d'espèces, elles aussi, el éclatant sous la magnificence nouvelle du soleil. \ la droite, à la gauche de Dieu, s'étageaient ces deu\ hiérarchies d'êtres distincts ; mais combien cette distinction était profonde! Dans le ciel, c'étaient des intelligences qui fixaient sur Dieu des regards mystiques, qui entraient en Dieu, qui se pénétraient de lui ; c'était un cantique intelligent et libre, c'étaient des hommages libres et méritoires. Mais sur la terre c'étaient des êtres dont la beauté n'était pas intelligente, dont la splendeur ne chantait à Dieu aucun cantique volontaire et libre, dont les voix muettes ne rendaient à Dieu aucun hommage méritoire. Entre les deux parties de la création, il y avait un abîme que devait combler et qu'a comblé la Bonté de Dieu. Dieu fit alors un être singulier, un être unique, qui fut la soudure des deux mondes, ou, pour mieux dire, le résumé complet des deux univers, matériel et invisible. Il prit dans ses mains et pétrit ensemble de la terre et du ciel : l'homme naquit, représentant et renfermant en lui la nature angélique et la nature matérielle. Dès qu'il ouvrit la bouche, ce fut en quelque manière la terre qui ouvrit la bouche et qui, pour la première fois, chanta à son créateur un hymne volontaire. Le rôle de l'homme est d'être l'organe intelligent de la création inintelligente, et ce rôle, il le doit à son corps, il le doit à l'unité intime et profonde de son âme et de son corps. C'est ainsi que Dieu éleva l'ordre visible, l'univers matériel, jusqu'à la gloire et à l'intelligence de la création immatérielle. C'est ainsi que, par le règne humain, il éleva le règne terrestre jusqu'aux splendeurs du règne angélique.
Si M. Guizot avait eu davantage les théologiens en es-
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lime, s'il avait davantage pratiqué la théologie, il n'eût pas oublié de nous montrer comment à son tour le règne humain fut élevé par Dieu jusqu'au règne divin. De même que l'homme avait été le trait d'union entre l'animal et l'ange, de même Notre-Seigneur Jésus-Christ fut le trait d'union entre l'homme et Dieu. Il y a analogie entre l'union de notre âme et de notre corps dans l'harmonie de notre nature, et l'union des deux natures humaine et divine dans la personne de Jésus-Christ. Par le premier Adam, Dieu avait donné de l'intelligence à la terre muette; par le second Adam, Dieu divinisa l'humanité misérable. Ce sont là les deux grands mouvements ascensionnels : la terre élevée dans l'homme jusqu'à l'intelligence ; l'homme élevé en Jésus-Christ jusqu'à la divinité. Il y a eu deux moments véritablement solennels dans l'histoire : c'est quand Adam s'agenouilla pour la première fois devant Dieu et agenouilla en même temps que lui l'univers visible tout entier; et c'est, en second lieu, quand Jésus-Christ s'agenouilla pour la première fois devant son Père, et agenouilla en même temps que lui le monde humain et le monde divin lui-même, Dieu glorifiant devant un Dieu glorifié, Dieu adorant devant un Dieu adoré. Ces deux agenouillements sont les deux principaux chapitres de l'histoire du Culte sur la terre, et il est plus qu'étonnant que de telles vérités n'occupent aucune place dans un ouvrage comme celui de M. Guizot. J'ajouterai que l'auteur a remplacé l'exposition nécessaire de cette grande doctrine par de pauvres et vulgaires considérations : son chapitre sur l'Incarnation est véritablement faible. Voulez-vous savoir au juste quelle différence il y a entre un théologien et un philosophe? Comparez les pages de ces Méditations, où M. Guizot parle de Jésus-
Christ, avec les magnifiques paroles que prononçai I dernièrement, dans un incomparable discours, un de dos évêques donl dous avons plus haut esquissé 1«; portrait : « Le Verbe de Dieu, s'élant adjoint L'humanité, n'entend pins jamais s'en séparer. Il a pu consentir un moment à ce qu'elle fût humiliée, conspuée, flagellée, crucifiée en lui-même ; il a paru même se la laisser arracher ; on l'a jetée dans les ténèbres de la tombe, on l'y a scellée ; mais là et à la croix aussi, il était avec elle ; l'Epoux embrassait l'Epouse, et au troisième jour on l'a vu, comme un géant, la saisir, l'emporter dans les airs, et après l'avoir montrée quarante jours toute resplendissante à la terre, l'installer au ciel sur un trône d'or { ! »
Si M. ( iuizot, enfin, avait eu davantage les théologiens en estime, s'il avait davantage pratiqué la théologie, il n'aurait pas oublié dans son livre tout ce qui concerne la vie future. Il aurait parlé comme il convient de la résurrection de la chair ; il nous aurait montré le grand rôle que les chrétiens ont toujours attribué au corps. C'est, en effet, grâce à notre corps que nous sommes ici-bas le résumé du monde et les chantres intelligents de la création terrestre ; c'est grâce à notre corps que nous serons éternellement, sous le regard de Dieu, les représentant de tous les mondes matériels que Dieu aura brisés. Car enfin il convient et il faut qu'à tout jamais cette belle création matérielle soit représentée près de Dieu; et c'est nous qui devons remplir cette fonction. Unifiés avec Jésus-Christ lui-même, nous serons autant de dieux adorants devant un Dieu adoré, et cela durant toute l'éternité. Certes, voilà de grandes doctrines : la belle intelli-
* Mgr Berteaud, Discours prononcé au mariage de M. de Chamborant.
gence de M. Guizot était digne de s'élever jusqu'à elles.
Quant aux lacunes qui proviennent de l'éducation protestante de M. Guizot, elles sont ici trop naturelles, et nous ne voulons pas nous y arrêter longtemps. Rien sur l'Eucharistie, rien sur l'Eglise, rien sur la Vierge Marie. M. Guizot a écrit un beau chapitre sur la femme : contrairement à mille petits sophistes, il y établit noblement que, si la femme veut considérer son véritable libérateur, elle doit fixer ses regards sur Jésus-Christ. Mais, ô prodige d'aveuglement! ce grand philosophe ne prononce même pas le nom de Marie. Imaginez cependant ce qu'aurait de grâce, de beauté, ce nom sacré sur les lèvres de M. Guizot ; quel effet produirait ce lis dans cet automne ! L'auteur des Méditations croit naïvement que Jésus-Christ n'avait qu'à bien parler de la femme pour la réhabiliter dans le monde. Sans doute, les paroles d'un Dieu sont un poids qui finit par tout entraîner; mais la Toute Puissance sait tenir compte de notre liberté. 11 fallait plus que des paroles pour relever la femme de son grand abaissement. Il fallait la production dans notre monde d'un type réel sur lequel toutes les femmes auraient à se régler, et ce type, c'est la Vierge Marie. Il fallait surtout que Dieu naquît d'une Vierge immaculée pour que la femme reconquît ici-bas la pureté, et par la pureté le respect.
Quant à l'Eucharistie, il est trop facile de professer ce dogme générateur de la piété chrétienne dès que l'on croit à l'Incarnation. L'Eucharistie, c'est une incarnation personnelle de Dieu en chacun de nous, et l'Église n'est elle-même, comme l'a dit Mœhler, que l'incarnation permanente du Fils de Dieu au milieu de l'humanité. Tous ces dogmes s'enchaînent inévitablement; mais nous avons cru remarquer que M. Guizot, comme tous les
protestants, évite de tirer les conséquences les plus
simples et les plus rigoureuses des principes admis par lui. Étant donnée, par exemple, la mi — ion des apôtres, comment n'admettre pas l'infaillibilité de l'Église? Rf.Guizot ressemble à certains compositeurs qui laissent inachevées les mélodies les plus délicieuses. Tout à coup la mélodie s'arrête : on devine aisément quelle en serait la suite ; mais le musicien ne veut pas aller plus loin, et ses auditeurs éprouvent une sorte de malaise. C'est ce malaise que nous avons éprouvé quelquefois en lisant ces Méditations.
Les erreurs de M. Guizot sont plutôt dangereuses par leur gravité que par leur nombre ; mais la plus grave de toutes est celle-ci : M. Guizot n'a pas la notion de l'Unité. 11 est vraiment regrettable qu'un esprit aussi distingué ait les yeux obstinément fermés à une aussi considérable vérité. L'auteur des Méditations, croyant être très généreux et très élevé, déclare s'adresser « à tous les chrétiens, quels que soient leurs dissentiments particuliers et
LES FORMES DE LEUR GOUVERNExMENT ECCLÉSIASTIQUE. »
Un peu plus loin, il ajoute que les dissidences entre les Eglises chrétiennes sur des questions spéciales, ou les diversités de leur organisation et de leur gouvernement, deviennent des intérêts secondaires . Enfin, « c'est toute l'Eglise chrétienne, et non pas telle ou telle des Églises chrétiennes, qui est maintenant et radicalement attaquée. » Voilà, en réalité, les lignes qui nous ont inspiré le plus de tristesse dans le livre de M. Guizot ; voilà où il cesse
d'être grand ; voilà où se trahit la mesquinerie de l'idée prolestante l.
Rien ne révolte l'esprit de notre philosophe dans le spectacle de ces milliers de sectes qui se déchirent entre elles et qui déchirent les entrailles de la vérité. Si nous ne nous trompons, M. Guizot n'est pas scandalisé de cette multiplicité de confessions chrétiennes. 11 y voit sans dégoût la manifestation libre de la pensée religieuse sous mille formes diverses; il écrit sans trembler le mot Eglise au pluriel : « les Églises chrétiennes ! » Il n'y a pas dans tout son livre un regret pour l'ancienne unité, ni surtout un soupir vers l'Unité future. Il ne voit pas d'inconvénient à ce que la fragmentation, la pulvérisation actuelle continue toujours ; il ne se dit pas : « Mon Dieu ! quand donc le monde sera-t-il un comme vous êtes un? » Eh bien! entreprenons, malgré notre faiblesse, de raisonner contre cet ennemi de l'unité.
Dieu est un : donc le gouvernement divin doit être un ; tel est le résumé de notre argumentation. Le gouvernement divin doit être un, et il l'est réellement en tout ce qui touche l'administration du monde matériel. Est-ce que les lois qui règlent cet univers visible, est-ce que ces lois sont doubles? est-ce qu'elles ne sont pas d'une simplicité absolue? est-ce qu'il y a des sectes parmi les animaux et parmi les plantes, des espèces qui ne sont pas soumises au même oxygène et au même soleil, surtout à la même providence de Dieu? Et dans le monde moral,
1 M. Guizot dit ailleurs : « Parmi les protestants, quand il s'en est rencontré qui n'ont pas trouvé dans l'Église protestante soutenue par l'État la pleine satisfaction de leurs convictions, ils n'ont pas hésité à s'en séparer et à fonder avec leurs seules forces des Églises libres » (page xv). Cette négation de l'Unité est encore plus violente que les autres. Où s'arrêter sur cette pente?
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est-ce que colle Providence ne gouverne pas toua les hommes dans l'unité? est-ce qu'il y a des lois morales secondaires qui sont légitimes pour les uns, illégitimes
pour les autres ? Si maintenant nous arrivons au règne surnaturel, c'est donc Ici que nous commencerions seulement à trouver, non plus la variété dans l'unité, mais la multiplicité contre l'unité! M. Guizot nous répondra que « les Églises chrétiennes » sont d'accord sur les « vérités principales ». Cet accord n'a jamais existé et n'existera jamais. Rien des sectes protestantes ne croient plus à la divinité de Jésus-Christ, et c'est pourtant là une « vérité principale. » Et de quelle autorité d'ailleurs M. Guizot fait-il une distinction, un triage entre les vérités principales et celles qui ne le sont pas? De quelle autorité déclare-t-il que le sacrement Eucharistique, la Communion des saints, le Purgatoire, l'Immaculée Conception de la Vierge Marie sont des « questions spéciales » ? Ah ! n'évoquez pas ce mauvais argument. Il n'y a pas de petites vérités : toutes sont également dignes de notre respect. On ne tranche pas la vérité en morceaux comme du pain. Et d'ailleurs, si ce classement n'était pas impossible, s'il n'était pas sacrilège, il faudrait encore une autorité sur la terre, et une autorité une, pour déclarer au monde quels sont les dogmes de première ou ceux de seconde catégorie. Toujours, partout, il en faut venir à l'Unité.
Dieu est un ; donc le gouvernement divin doit être un. Que se propose Dieu, si ce n'est de se refléter le plus possible dans sa création ? il a créé l'homme, mais il a aussi créé l'Église à son image et ressemblance. L'Église doit être une, puisqu'elle est le miroir d'un Dieu un. Ce ne sont pas là des figures : ce sont des raisons qui nous paraissent sans réplique. Nous serions désolé de dépasser,
■dans le ton de cette discussion, les limites que l'immense mérite et la grande âme de M. Guizot nous imposent ; mais nous voulons nous adresser ici à son propre jugement. Nous lui demandons si l'état actuel de la société «chrétienne, au seul point de vue de la multiplicité des Églises, lui paraît conforme à l'idéal divin. Est-ce que Dieu peut voir sans douleur ces déchirements cruels de l'unité, ces sectes, ces communions différentes? Communions ! encore un nom que les protestants écrivent au pluriel. Dieu ne connaît qu'une communion, celle de tous les hommes entre eux et avec lui. Dieu n'a pu avoir qu'un plan et qu'un idéal : c'est que tous les chrétiens récitassent exactement le même Credo, se prosternassent sous les mêmes temples, fondissent tous leurs cœurs dans une seule et même prière, et se missent à genoux devant son unique représentant. Unité toujours, unité partout; pas <le barrières : pas de frontières pour la vérité. Sur un trône unique, au centre du monde, l'unique suppléant d'un Dieu unique gouverne une Église unique, qui, à travers les aspérités de l'unité présente, s'élance jusqu'à la béatitude de l'unité future. Telle est l'idée catholique. Nous demandons une dernière fois à la haute raison de M. Guizot s'il ne la préfère pas aux dissentiments particuliers et aux différentes formes du gouvernement ecclésiastique : c'est lui demander s'il préfère la lumière à la auuit et la haine à l'amour.
En comparaison de la grande erreur que nous venons <de relever, les autres erreurs de M. Guizot ne paraîtront pas mériter une réfutation si étendue. Nous ne pouvons pas cependant laisser passer sans quelque protestation les lignes où M. Guizot, non content d'estimer à sa juste valeur le mariage chrétien, voit en lui le fondement « sur
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lequel repose tout le sort moral des femmes. » C'est la virginité surtout qui, à nos yeux, a fait progresser rapidement dans lé monde la condition de la femme. Nous^ renvoyons volontiers M. Guizot à saint Paul. Où l'auteur des Méditations a-t-il pris que les catholiques font un dogme de l'immobilité et nient le progrès '? Nouscroyons, en réalité, au progrès, mais dans l'Église et par l'Église. Nous sommes assurés qu'il est donné à chaque siècle de tirer sans cesse de nouvelles conclusions» dans l'ordre religieux, dans l'ordre politique et dansl'ordre social, dans tous les ordres enfin, et de les tirer catholiquement des mêmes principes immuables, desmèmes textes divins, des mêmes traditions infaillibles. Un immense mouvement se fait sans cesse au sein del'Eglise immobile. Et tout mouvement dérive ici-bas de ce mouvement, tout progrès de ce progrès.
11 nous est dur d'avoir à relever, en terminant, une calomnie sans doute involontaire de M. Guizot. L'ancienr homme d'Etat est d'une remarquable bienveillance pour ceux qu'il appelle les « catholiques libéraux ». C'est fort bien, et nous nous résignons à ne pas avoir les préférences de M. Guizot. Mais fallait-il aller plus loin, et déclarer que, seuls, les catholiques libéraux sont l'espoir efe le salut de l'Église ? « Les catholiques libéraux de nosjours sont les plus zélés défenseurs des traditions et des institutions fondamentales du catholicisme. » El ailleurs : « II y a, dit M. Guizot, il y a des catholiques qui comprennent leur temps et le nouvel état social, et qui acceptent franchement ses libertés politiques et religieuses : et ce sont
4 « Les uns (les catholiques) croient que, parce que la foi religieuse oe des points fixes, la société religieuse ne comporte pas le mouvement et. le progrès » (p. 12).
précisément ceux-là qui ont le plus hardiment témoigné leur attachement à la foi catholique, qui ont réclamé avec le plus d'ardeur les propres libertés de leur Eglise et défendu avec le plus d'énergie les droits de son chef. » M. Guizot n'a-t-il plus de mémoire? Nous nous imaginions que tous les catholiques avaient, en ces belles occurrences, fait preuve du même courage, sinon du même talent. Nous croyions qu'on ne pouvait sans injustice accuser le zèle ni des uns, ni des autres, et que tous les enfants du Père commun s'étaient placés avec la même ardeur devant le trône paternel pour lui faire un rempart de leurs corps. Il nous semblait même qu'un journal avait été frappé, qu'une bonne plume avait été brisée, et, en consultant bien nos souvenirs, nous pensions nous rappeler que ces victimes n'appartenaient pas lout à fait à l'école libérale. Mais trêve à ces revendications. Nul ne désire autant que nous la réconciliation de tous les catholiques, et si nous déplorons aussi vivement les accusations de M. Guizot, c'est précisément parce qu'elles nous paraissent de nature à retarder cette paix désirable.
En résumé, malgré ces lacunes et malgré ces erreurs, le livre de M. Guizot est l'œuvre d'une grande intelligence et d'une âme noble. Ce livre fera du bien. Il augmentera singulièrement le respect dont M. Guizot était déjà entouré; il sera son meilleur titre devant les hommes et devant Dieu. Nous n'avons pu le lire sans éprouver nous-mêmes un frémissement de respect pour l'auteur. S'il nous est échappé dans cette discussion quelque pa-
rôle trop vive, c'est que l'ardeur <!<• la lutte emp< tait notre pensée : mais jamais nous ne nous sommes départi
{l'une profonde déférence envers le vieillard, envers le penseur, envers le chrétien. «Seulement, nous permettrons-nous de lui dire,' relisez votre livre et tirez-en rigoureusement toutes les conclusions. Vous passez pour un grand logicien : faites preuve de logique. Vos cheveux sont blancs; l'âge ne vous courbe pas encore, mais vous use au dedans ; à un esprit tel que le vôtre, on peut sans imprudence annoncer les approches de la mort. Eh bien ! dans vos dernières méditations, les plus augustes, les plus sacrées de toutes, demandez-vous si l'Église catholique n'est pas la Vérité. Une petite cloison vous sépare seulement de cette Église : quelle est cette cloison? Je le sais, mais vous le savez mieux que moi. Brisez-la d'une main courageuse, et tombez aux genoux de votre Mère. L'Église vous attend : ses bras sont tendus et son cœur est ouvert ! »