‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 16 sur 23 · LASSERRE · texte numérisé non relu

LASSERRE

Henri Lasserre a écrit un beau livre. Et ce livre n'est, à vrai dire, que le « procès-verbal d'un miracle ».

Cette œuvre nous manquait, et l'originalité en est profonde, bien qu'elle paraisse tout d'abord d'une étonnante simplicité. Je me propose de faire voir quel en est à mes yeux l'élément le plus nouveau.

Que de fois n'avons-nous pas entendu dire autour de nous, que de fois n'avons-nous pas dit nous-mêmes :« Parmi les milliers de miracles certains, qui sont la richesse constante de l'Église, UiN seul, mathématiquement prouvé, suffirait pour entraîner la certitude et pour provoquer la conversion du monde. » C'est la preuve de ce miracle unique, choisi entre mille, qu'Henri Lasserre nous a voulu fournir. Il s'est attaché obstinément à un seul fait, fermant les yeux à mille autres splendeurs pour n'en contempler qu'une seule. Il a eu la noble patience de n'étudier qu'une étoile dans un ciel constellé de tant d'astres radieux. Mais cette étoile, qui la connaît mieux que lui? qui l'a mieux fait connaître aux hommes?

Ne vous attendez pas à trouver dans Notre-Dame de Lourdes un de ces petits livres de rhéteurs, plein de ces phrases mielleuses qui sont propres à la fausse mysticité

de notre temps. Non, ce n'est pas là ce qu'on appelle <( un bon petit livre ». C'est une œuvre nerveuse, virile et forte. Elle fera des hommes. Tout y est vigoureux ; surtout, tout y est prouvé. Henri Lasserre est un juge et non pas un conteur : c'est un magistrat qui prononce gravement, du haut de son tribunal, un arrêt provoqué par de bonnes raisons, très mûrement pesées. Ce n'est pas un de ces narrateurs de seconde ou de vingtième bouche. Ce livre, si bien écrit, est un livre scientifique. C'est une série de théorèmes revêtus d'une forme splendide.

Une telle étude n'a pas demandé peu de travail. L'auteur a voulu voir de ses yeux le théâtre du miracle ; il a voulu entendre de ses oreilles tous les témoins du prodige. Il a cherché le bien avec cette sorte de passion que tant d'autres mettent à chercher le mal. Vous connaissez celte obstination méticuleuse et utile qui caractérise un magistrat quand il prépare un réquisitoire. 11 se met à la piste d'un crime, il le suit à pas prudents, il le flaire en quelque sorte, il se jette à droite, il tourne à gauche, il revient sur ses pas, il regarde, il inspecte, il s'excite, et enfin, d'une voix triomphante, il s'écrie : « Eup7|xa ; voilà le crime ! » C'est ainsi qu'a procédé Henri Lasserre ; non pas, il est vrai, pour découvrir un crime, mais pour révéler un miracle. 11 a fait vingt voyages; il a interrogé cent, deux cents témoins ; il a entendu ses adversaires ; il a hanté les archives, il a compulsé les dossiers, il a constaté les prodiges, il a réfléchi, il a raisonné, il s'est mis de nouveau en quête et enfin, convaincu, enflammé, l'œil et l'âme en feu, il s'est écrié : « Eufoixo ; voilà le miracle ! »

Ce livre résulte de ce cri, c'est un Eup^xa en cinq cents pages ardentes et inspirées. Ce qui le rend digne de

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rester comme le modèle du genre, c'est, avec une étonnante exactitude, une charmante variété de tons. J'aime à me dire que cette variété n'a sans doute rien de préparé, ni rien d'artificiel, mais qu'elle a été fort naturellement amenée par la fécondité du sujet et la vivacité très souple du talent de l'auteur. Je suis de ceux qui aiment avant tout la littérature spontanée et me défie involontairement des livres qui sentent l'huile. Chez Henri Lasserre, on ne sent pas l'effort du travail ; il n'est pas de ceux qui étalent trop volontiers les échafaudages, la charpente extérieure de leurs œuvres : eh! .Messieurs, c'est la maison que nous voulons voir. Notre-Dame de Lourdes est une maison bien bâtie, avec de nobles matériaux, riante et sévère à la fois, d'une physionomie complexe et toujours aimable. Ouvrez ce livre, et ouvrez-le au hasard. Voici une description imagée, véritable œuvre de peintre aux couleurs riches et merveilleusement fondues : tournez la page, et vous aurez sous les yeux un portrait fin, philosophique, profond. Puis, le ton du procès-verbal est repris avec une heureuse clarté ; puis, c'est quelque récit rapide, dialogué, vivant ; puis, quelques discussions théologiques où se révèlent la science et l'élévation d'un rude et doux chrétien. A quelques traits vigoureux et parfois dignes de Juvénal, succède tout à coup une prière ardente. Tous ces genres, d'ailleurs, se fondent et ne se heurtent jamais. Ce n'est pas criard, mais harmonieux. C'est la variété : ce n'est pas le désordre.

Henri Lasserre était connu principalement par de spirituels et mordants petits livres, auxquels on s'élail trop plu à donner le nom de pamphlets. On se rappelle Y Evangile selon Renan, le Treizième apôtre et les Serpents. Au succès rapide qu'il avait conquis, Lasserre put croire un

instant que c'était là sa vocation. Il put s'écrier : « J'ai trouvé ma voie ; j'y reste. » Et, au premier abord, il semblait en effet posséder les premières qualités du genre ; vif jusqu'à la violence, spirituel jusqu'au calembour, concis, ferme, coloré, indigné, indignant. 11 avait le trait, et ce trait, qui jamais chez lui ne fut empoisonné, était très finement aiguisé. Il entrait très avant dans la chair, et, faut-il le dire? trop avant. L'auteur desSerpe?its possède le don de Dieu, la foi dans toute sa plénitude, dans toute son ardeur. Il croit à la Vérité comme un enfant, et la défend comme un soldat. Mais, au milieu de la mêlée, le soldat perd quelquefois la tête, et le chrétien, lui, ne doit jamais perdre cette belle modération indignée qui est son caractère particulier. Bref, les catholiques s'attendaient à voir dans leurs rangs un nouveau Timon, plus profondément entré que le premier dans la beauté du dogme catholique. Cette attente a été trompée, et qu'on me permette de le dire après avoir lu ces belles pages de Notre-Dame de Lourdes, elle a été heureusement trompée.

Au lieu d'un pamphlétaire qui se serait fait redouter, nous possédons un historien qui fera aimer l'Église : nous avons gagné au change. Notre-Dame de Lourdes est à nos yeux un livre très supérieur à Y Evangile selon Renan; c'est l' œuvre d'un plus vif amour. V Evangile selon Renan est l'affirmation d'une âme indignée ; Notre-Dame de Lourdes est l'affirmation d'un cœur aimant. Les deux livres font honneur à leur auteur. Mais ne vous étonnez pas si le second convertit plus d'âmes que le premier.

Et voilà comment les plus belles intelligences se méprennent parfois sur leur vocation dernière. Dieu nous tourne où il veut. Vous voulez être soldat, il fait de

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vous un missionnaire. Vous voulez, combattre avec L'épée, il vous ouvre les lèvres, el vous dit : « Parle et convertis. »

Le livre d'Henri Lasscrre pourrait se diviser en trois parties : les Apparitions ; les Miracles ; la Critique; niais au lieu de se suivre, ces trois parties se pénètrent l'une l'autre. On peut dire que l'histoire du Prodige a été racontée heure par heure, et parfois minute par minute. Nos lecteurs sont trop instruits des choses sacrées, pour que nous ayons à leur rappeler en détail celte suite de miracles dont a été témoin une petite ville des Pyrénées, désormais illustre entre toutes les villes. 11 arriva qu'un jour, une pauvre petite fille du peuple, innocente, ignorante, se trouva tout à coup en face d'une figure éblouissante, d'une apparition splendide. Entre celte enfant si dédaignée du monde et la Vision céleste, il s'établit soudain toute une suite de conversations miraculeuses. La porteuse de lumière ne méprisa pas la porteuse de haillons, et c'est aux seuls yeux de Bernadette Soubirous qu'il fut permis de voir la face radieuse de la Vierge immaculée. La petite jouissait seule de ce divin spectacle, alors même qu'elle était entourée de plusieurs milliers d'autres témoins ; mais il fut donné à ces témoins de voir sur la face de la Voyante le reflet de l'invisible Apparition, et comme le rejaillissement de la gloire céleste.

Dès que Bernadette apercevait la Vierge, il se passait en elle une transformation merveilleuse. Une lumière extraordinaire entourait son front, ses lèvres s'ouvraient

à l'extase, ses traits ^élevaient, « elle ne se ressemblait pas à elle-même, » dit un témoin oculaire qui fut longtemps incrédule. Elle souriait à un être invisible. Autour de cette enfant qui sortait des splendeurs de son extase pour rentrer aussitôt dans les banalités de la vie commune ; autour de cette pauvresse en haillons, s'empressaient des foules, l'œil ardemment fixé sur elle, et ne perdant aucun de ses mouvements. Il y avait là des savants et des simples, des pauvres et des riches, des magistrats et des paysans. Tous rivalisaient d'anxiété devant le Prodige. Je ne puis jamais lire une description de ces extases de Bernadette sans penser au beau tableau du Titien qui est à Venise, à la Présentation. La Vierge Marie, que le peintre a figurée à l'âge de quatre ou cinq ans, est toute, toute petite au milieu d'une multitude qui, jetée sur le premier plan, a des proportions beaucoup plus considérables. C'est ainsi (et sans aucune comparaison morale) qu'apparaissait la Voyante de Lourdes, humble et petite, parmi ces milliers de pèlerins ou de curieux. Mais tous ceux-là n'étaient que la circonférence dont elle était le centre.

La première apparition avait eu lieu le jeudi M février 1858.

Après plusieurs autres manifestations et épiphanies miraculeuses, la Vierge, dès le 23 février, confia à Bernadette une mission et un secret particuliers. Le 25 février, la source de Lourdes jaillissait surnaturellement du rocher qui avait été préparé par les seules mains de Dieu.

Le 25 mars, enfin, interrogée obstinément par la pauvre petite fille du meunier Soubirous, qui lui demandait et lui redemandait son nom, la Corédemptrice du

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genre humain, la mère de Dieu et des hommes, celle qui a consenti à l'incarnation el s'esl tenue debout pendant ta rédemption, répondit : « Je suis l'Immaculée Conception. " Cependant la source coulait toujours. Le petit filet d'eau jaillissant s'était peu à peu changé en beau et fécond ruisseau. Des milliers de croyants se jetaient sur ces eaux libératrices: les paralytiques y retrouvaient le mouvement, les fiévreux y éteignaient leurs fièvres, les mourants y puisaient la vie. Les incrédules riaient de tant de foi, et ne daignaient pas scruter tant de miracles; la magistrature et la police se scandalisaient de tant de prodiges pour lesquels on ne leur avait demandé aucune patente. Et la foi, la foi augmentait toujours. Bien plus abondante, sans aucun doute, que les eaux mêmes de la source miraculeuse, elle avait débordé des vallées pyrénéennes et envahissait toute la chrétienté. C'était un déluge destiné à féconder la terre.

Tout est digne de remarque en ce miracle, qui, certes, peut être considéré comme un type admirable. Observons d'abord la physionomie de celle que Dieu choisit comme le « sujet du miracle ». Ce n'est pas un grand de la terre, ce n'est point un savant. Non, c'est une sorte de rebut du monde, une enfant, une petite fille, une paysanne sans considération, sans éclat, aussi ignorée qu'ignorante. Nous avons toujours affaire au système divin qui consiste à faire les plus grandes choses avec les plus vils instruments, afin de bien attester que tout vient de Dieu et que rien n'est dû aux hommes. Considérons encore la nature du miracle lui-même. Il contient deux éléments: l'un qui commande la foi, l'autre qui la sollicite. Il renferme d'une part l'évidence, et de l'autre le mystère. La transformation lumineuse de Ber-

nadetle a lieu devant des milliers d'hommes assemblés : mais Bernadette toute seule a vu Marie. Merveilleuse fusion qui laisse à notre libre arbitre une occasion de s'exercer quelque temps, même devant un prodige, et qui nous fait peut-être un mérite de notre premier acte de foi luimême. Toutefois, il convient que le miracle prenne plus fortement possession de l'intelligence humaine : car il doit finir par s'imposer. C'est alors que le prodige surnaturel revêtit une nouvelle, une complète et mathématique évidence. C'est alors que Lourdes assista à ces guérisons que la science humaine fut forcée d'enregistrer ; c'est alors que Louis Bourrielte fut en une seconde guéri d'une amaurose incurable; c'est alors que Blaiselte Souprenne sentit ses paupières retournées se redresser soudain et sa vue s'éclaircir en moins de temps que nous n'en mettons à raconter ce prodige ; c'est alors que le petit Jean-Marie Tambournô sentit subitement sa jambe paralytique entrer en mouvement et put courir dans les bras d'un père ivre de joie ; c'est alors que madame Rizan, à l'agonie, désespérée, et sentant déjà la sueur froide de la dernière heure, se leva aussitôt, s'habilla tranquillement après avoir bu de l'eau de la source, et s'écria : « Je suis guérie. » C'est alors surtout qu'une femme pleine de foi et vraiment digne des plus beaux âges de l'Eglise, voyant son enfant condamné par les médecins, dont on préparait déjà le linceul, et qui n'avait pas une heure à vivre, se décida à l'emporter brusquement entre ses bras de mère, et à le plonger durant un quart d'heure dans Feau glacée de la source, en plein mois de février. Et il fut guéri sur l'heure.

Et un professeur de la faculté de Montpellier, un savant, un de ceux que le monde écoute, dut constater

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loyalement le miracle et écrire que celte guérieon avait eu Lieu » sans convalescence et d'une façon toute surnaturelle ».

Et douze autres guérisons, ou plutôt cent autres ne s'imposèrent pas inoins vivement à la foi universelle. Il ne s'agit pas ici de nier sans preuves, ni de hausser les épaules sans raison. Nous sommes ici, nous sommes réellement en plein domaine scientifique. Nous pouvons interroger les témoignages, faire des enquêtes contradictoires, consulter la médecine, la physique et la chimie,nous entourer de lumières, ne prononcer qu'en connaissance de cause. Mais, enfin, en homme d'honneur et en homme d'intelligence, il faut nous prononcer. Prenez un seul fait : la guérison de Bourrielte ou celle de l'enfant Bouhohoiis, et essayez de l'expliquer naturellement. Nous vous en défions.

Mais les miracles de Lourdes donnent lieu à bien d'autres considérations. Ce qu'il faut peut-être y admirer le plus, c'est la conduite de l'Église. Il y a là de quoi «émouvoir toute âme noble et ravir toute intelligence qui a le sens pratique des choses. Cette femme dont nous parlions tout à l'heure, et qui plongeait son fils demi-mort dans l'eau glacée, celte femme, supérieure à toutes celles de Plutarque, n'est rien si on la compare à l'Eglise. L'Église a de magnifiques élans de folie sainte ; mais elle a en même temps une prudence peut-être plus étonnante encore. Étudiez plutôt les commencements de cette histoire de notre miracle. Pendant longtemps les prêtres se sont tenus à l'écart, plus défiants peut-être, et à coup sûr plus circonspects que la plupart des fidèles. L'évêque, appuyé paisiblement sur son bâton d'or, a longtemps attendu le moment de parler et d'agir. Il a tenu les yeux

tranquillement fixés sur le miracle, en se demandant si c'était bien là l'œuvre de Dieu. 11 y eut même un instant où le peuple chrétien s'attrista de ce silence de l'Église. La prudence n'a en effet rien de populaire, et les foules se passionneraient plus volontiers pour la témérité. Cependant l'Église se faisait lentement sa conviction sur le prodige. Dès que cette conviction fut définitivement formée, elle ouvrit les lèvres et parla ; mais ce ne fut pas encore pour proclamer l'existence et le triomphe du Surnaturel à la grotte de Lourdes. Non, ce fut uniquement pour ordonner une enquête longue, minutieuse, scientifique. Les témoins ne devaient parler que sous la foi du serment : on les avait choisis dans tous les rangs de la société, mais plus volontiers parmi les savants. Ils parlèrent, ils déposèrent gravement leur témoignage loyal, ils dirent avec netteté : « Ici, voici la nature ; et là, voilà le miracle. » Alors, mais alors seulement, l'Église se prononça, et d'une voix majestueuse s'écria : « Dieu a véritablement agi, et la Vierge a fait véritablement jaillir cette source. » Mais autant l'Église avait apporté jusquelà de prudence et de lenteur à discuter le prodige, autant elle mit d'énergie à le proclamer et à le défendre, dès qu'on en eut publiquement vérifié et prouvé l'authenticité victorieuse. C'est ainsi que l'Église agit à Lourdes, c'est ainsi qu'elle agit toujours.

A ce tableau, j'aurais à en opposer un autre, qu'Henri Lasserre a peint d'une main courageuse et ferme : j'aurais à étudier, après la conduite de l'Église, celle du Pou-

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voir. Mais le jour s'est l'ail sur les événements de Lourdes; les hostilités et les défiances sont depuis longtemps étein les; le chemin do la grotte est libre et honoré; la lutte est apaisée. Je ne veux pas la réveiller, et me lais. Vprès le livre de Lasserre, c'est ce que j'ai d'ailleurs de mieux à faire. Je viens d'écrire, sous la plus vive impression de son témoignage, quelques pauvres pages décolorées et mortes. Mais le témoin vivant, c'est lui. Mais la richesse, la couleur et la vie, c'est dans son œuvre qu'il les faut chercher. Ce beau livre pourrait être intitulé : Ce que c'est qu'un miracle. Et nous savons aussi, en le lisant, ce que c'est qu'un bon écrivain et un grand chrétien.

Un des plus illustres compatriotes d'Henri Lasserre, le poète Jasmin, avait conservé durant toute sa vie une reconnaissance singulière à l'Église qui l'avait élevé et nourri. Il parcourait les campagnes et les villes, quêtant obstinément pour toutes les œuvres catholiques, et répétant ces admirables vers : « L'Église, je m'en souviens, m'a vêtu bien des fois lorsque j'étais petit; homme, je la trouve nue : à mon tour je la couvre. Oh ! donnez, donnez tous, afin que j'éprouve la douceur de faire une fois pour elle ce que tant de fois elle a fait pour moi. »

C'est ce même sentiment de reconnaissance qui a conduit la plume, et surtout inspiré le cœur d'Henri Lasserre. Miraculeusement guéri par Notre-Dame de Lourdes, il lui consacre ce livre. C'est un ex-voto, c'est un bouquet de fleurs parfumées qu'une main pieuse dépose au bord de la Source miraculeuse. Mais ces fleurs ne se flétriront jamais, et leur parfum est immortel !

ARMANI) RAVELET.

L'Église vient de perdre ' un de ses plus vaillanls soldats ; les catholiques de France, un de leurs meilleurscapitaines ; et nous, un ami.

Peu de physionomies ont été aussi aimables que celle d'Armand Ravelet, et ceux qui ont eu la joie de le connaître ne l'oublieront jamais. Le spectacle de cette âme pure et grande devait ravir le regard de Dieu et de ses- Anges. Son sourire charmant attestait une bonté profonde et candide ; ses yeux, vifs et éclatants comme un beau feu qui ne sait pas s'éteindre, étaient l'image exacte de cette belle intelligence qui fut toujours active et toujoursenflammée. Je ne crois pas, en effet, qu'on puisse aisément rencontrer, dans les annales mêmes de l'Église,, l'exemple d'une telle activité, si noblement, si chrétiennement dépensée. 11 nous en a fait vivre, hélas ! et il en est mort.

Ce grand catholique est mort à quarante ans, si j'en croisles certificats officiels ; mais j'atteste qu'il a bien donné à la sainte Église de Dieu plus de quatre-vingts années de labeurs, de pensées, de services, d'expérience et de vie

* Ecrit le lendemain de la mort d'Armand Ravelet (2 juin 1873).

réelle. Il a doublé son existence par un héroïque effort quia précipité sa fin. Que de vieillards, même illustres, ont moins vécu que cet intrépide chrétien!

Il était bien jeune quand il fut jeté par la vie au milieu de cet effroyable Paris. Seize ans ! Un cœur ardent et qui resta toujours neuf, une intelligence sans cesse en éveil, de grands yeux ouverts devant ce spectacle d'une corruption qui est parfois gracieuse et toujours décevante. Il arrivait à Paris, avec mille illusions et naïvetés qui pouvaient facilement devenir dangereuses. Il était fort épris de littérature et d'art, et cherchait le Beau du même regard que le Bien et le Vrai ; mais, en raison même de tous ces périls, Dieu veillait sur celui qu'il destinait à être un jour l'un des plus solides défenseurs de l'éternelle Vérité. Sur le chemin de cet adolescent, il plaça un saint religieux, qui était en même temps un vaste entendement et une illustre parole. La cellule du P. Lacordaire eut, par bonheur, la première visite d'Armand Ravelet. Cet excellent ami me racontait, il y a quelques mois, cet épisode décisif de sa vie, et il me le racontait d'un ton profondément ému. Dans les rudes polémiques de notre époque, il n'oublia jamais la très salutaire influence de Lacordaire et lui garda au fond du cœur une reconnaissance qui fut toujours élevée et délicate, comme l'étaient tous ses autres sentiments : « La première fois que je vis le Père, me disait-il, il me fit tout d'abord tomber à genoux devant son crucifix, et, pour me prêcher plus vivement l'humilité, me mit son pied sur la tête. » Hélas ! je ne sais si notre ami eut, à seize ans, des mouvements d'orgueil ; mais tous ceux qui l'ont vu de près peuvent affirmer que l'humilité a été le caractère de toute sa vie. Je ne lui ai jamais connu cette vanité littéraire, si

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éommune chez tous ceux qui tiennent une plume. Il ne disait jamais je, ni moi; il se taisait sur ses livres <il sur

lui. Jamais la fleur d'humilité n'a exhalé un plus délicieux parfum.

C'esl alors que je le vis, et que Dieu le plaça sur mon chemin comme une bénédiction et comme un modèle. Dans tout le petit groupe d'amis qui s'était formé autour de lui, c'était chose connue et reconnue que ce jeune homme avait à la fois le charme de la vingtième année et l'expérience de la maturité. On commençait dès lors à le consulter sur toutes choses, et l'on peut dire que cette magistrature n'a cessé qu'avec sa vie. Il réalisait merveilleusement cet idéal de « l'avocat des pauvres » que l'Église a placé sous nos yeux durant les siècles de foi. Seulement, les pauvres c'étaient tous ses amis, c'était nous. Que de fois nous avons grimpé dans cette humble petite chambre de la rue du Jardinet! Que de fois, dans le silence de ce sanctuaire, nous avons raconté à l'ami que nous pleurons nos grosses peines avec nos gros secrets ! Bien qu'il sût admirablement parler, il savait écouter encore mieux, et c'était le plus sage et le plus indulgent des « écouteurs ». Quand nous avions fini de lui conter nos chagrins et de lui exposer nos doutes, il réfléchissait quelques minutes, et nous donnait posément un de ces bons conseils où la théorie n'était jamais contraire à la pratique. Et dire que nous n'entendrons plus cette bonne voix aimante, et que nous avons perdu cet admirable conseiller !

Donc, c'était en 1853. Studieux comme il l'a toujours •été, Armand Ravelet se levait à cinq heures, et faisait du droit l'étude obstinée de sa vie. Il faut tout dire : les temps «étaient alors meilleurs qu'ils ne le sont aujourd'hui. Il y

avait, dans la jeunesse catholique, une sève vigoureuse et. charmante que nous ne connaissons guère plus que par oui-dire. Nous étions des fous, dans le plus noble sens de ce mot, et nous nous précipitions dans tous les chemins, le drapeau catholique au poing, nous imaginant entraîner tout le siècle sur nos pas. Chacun de nous, avec une naïveté que j'admire encore, s'était donné la mission de christianiser une fonction ou une science. Oui, nous nous étions proposé ce but que nous appelions, en assez, mauvais français, mais en vrai langage chrétien, « la chrislianisation des fonctions ». Bref, nous formions un petit groupe très chauvin et très uni qui s'était donné le nom de « famille O'Connell ». Tous les samedis soir on se réunissait, non pour pérorer, mais pour travailler. La prière ouvrait ces longues séances dont je me souviendrai toute ma vie, et où l'on faisait tour à tour du droit, de l'histoire, de l'économie sociale, et même de la théologie- Pendant Tannée 1854, nous étudiâmes ainsi le dogme del'Incarnation. Et je vois encore Armand Ravelet, assis près d'Henri Lasserre, près de cet inséparable, et discutant toutes les objections avec cette clarté victorieuse qui a toujours été la parure ou, pour mieux parler, l'essence de sa parole. Le lendemain on courait, en bataillons pressés, aux Conférences de Notre-Dame ou à celles de l'Oratoire. C'était l'époque où le P. Gratry possédait e» maître, en triomphateur, tous les jeunes esprits de la. rive gauche, et où l'on parlait pendant huit jours de son» homélie sur la Samaritaine ou sur les ouvriers « qui manquaient à la moisson déjà blanchissante ». Armand Ravelet était là, qui se laissait charmer et qui prenait des notes. Mais il avait rapidement compris que ces joies délicates de l'entendement ne sauraient suffire à protéger

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une jeunesse qui veul demeurer chrétienne, et il s'étail jeté héroïquement dans les œuvres. La So c i 6 1 «'■ de Saint- Vinceat-de-Paul, qui est la plus modeste de toutes ces œuvres, était bien faite pour plaireà ce chrétien modeste, et il n'eut pas de peine à se pénétrer intimement de son esprit. Il ne pensa pas, d'ailleurs, qu'il fût suffisant pour lui d'escalader les mansardes et d'y faire pénétrer la lumière de Jésus-Christ : il voulut se consacrer à un labeur plus spécial. Les enfants l'attiraient, surtout les enfants des ouvriers. Durant de longues années, il fut le président du Patronage Sainte-Anne, et fit, dans un milieu plein de nuit, rayonner la vérité, qu'il rendait aimable. La lâche était lourde ; tous les dimanches du jeune avocat étaient consacrés à ces petits. Que de soucis ! Que de discours ! Et surtout que de parties de barres ! Mais cette joie allait bien à Armand Ravelet, et, parmi tant d'enfants, Dieu ne voyait peut-être pas d'âme plus enfantine et plus blanche que la sienne.

Dieu ne conduit pas toujours lésâmes par le plus court chemin, au but qu'il leur a éternellement marqué. Et voici que nous arrivons, dans la vie d'Armand Ravelet, a une époque de transition, j'allais presque dire de tâtonnements. Mais pourquoi, après tout, pourquoi n'avouerionsnous pas que ce généreux esprit s'est un jour demandé quelle était sa vocation, et qu'il a cherché très loyalement sa voie. À coup sûr, il n'a jamais hésité sur l'accomplissement de son devoir, et il donnait à ce mot un

sens plein de délicatesses infinies. Dans ce corps frêle, il y avait une vigoureuse et noble fierté, qui lui fit dédaigner à plus d'une reprise les magistratures et les grandeurs officielles. Il se dit, en relevant la tête, qu'il y avait place au barreau pour un avocat sincèrement et profondément chrétien, et que cette indépendance n'était pas sans quelque charme austère. D'ailleurs, ses goûts étaient simples, et il y a toujours eu du cénobite en lui. De 1856 à 1865, il continua de vivre en sa chère solitude, plaidant, étudiant, veillant et entassant, d'une main jalouse, les matériaux de ses livres futurs. 11 ne se doutait guère que la main de Dieu le conduisait au journalisme catholique ; il ne savait même pas que c'était là sa réelle et intime vocation ; mais aucune de ses heures de travail ne fut alors inutile à la tâche providentielle qui lui était réservée d'en haut. Il s'entêtait à travailler, donnant par là un grand exemple à ces prétendus publicistes de nos jours, qui s'imaginent volontiers qu'on s'improvise journaliste en quelques heures, et que l'on peut, sans préparation aucune, entretenir le genre humain de politique et d'économie sociale. Je voyais Ravelet à cette époque, penché toujours sur quelque livre de droit ou de science économique. Il ne dédaignait pas les sciences naturelles, qu'il connaissait bien et savait faire aimer. Nul ne s'entendait comme lui à voyager scientifiquement, et nous l'avons vu souvent faire un herbier avec cette même aisance qu'il mettait à discuter une théorie de Bastiat ou à traduire une lettre de saint Bernard. Où sont les jeunes catholiques de nos jours qui s'imposent de tels sacrifices et qui mettent une telle obstination à apprendre leur métier d'écrivain? Armand Ravelet, lui, s'est préparé au journalisme par dix ou douze ans d'études supérieures.

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Il en est bien peu qui consentiraient aujourd'hui à s'inspirer de son exemple.

Les indécisions intellectuelles d'Armand Ravelel ne devaient plus être de longue durée. En 1Sn.'i,il entra à la rédaction du Momie, et dès son premier article on put se dire : « Il a trouvé sa vocation. » C'est ce jour-là, en réalité, qu'a commencé la troisième et dernière période de sa vie ; celle-là même qui, suivant nous, a été voulue de Dieu ; celle qui a été certainement le plus utile à l'Église de Jésus-Christ, et dont il nous reste à parler.

Sans qu'il osât s'en douter, il était depuis longtemps un excellent journaliste. 11 possédait, sans le savoir, les qualités les plus exquises et les plus rares entre toutes, celles qui sont nécessaires pour cette très noble et très nécessaire fonction. 11 avait la pénétration, il avait la facilité, il avait la fécondité. Certes, il m'a été donné de voir et d'étudier de près un grand nombre de belles et fécondes intelligences ; mais je n'en ai jamais vu où les idées abondassent et surabondassent à ce point. Elles lui montaient au cerveau comme un flot magnifique, dont il fallait seulement régler l'impétuosité. Lui soumettait-on une question politique ou religieuse, d'un premier coup d'œil il apercevait tous les côtés du problème, il en découvrait tous les corollaires, il en prévoyait tous les développements. Une idée incomplète et à peine ébauchée, qu'on lui exposait par hasard, devenait sur-le-champ, dans son esprit, la source de cent autres idées qui étaient complètes et claires. Au point de vue administratif, il

n'était pas doué moins richement qu'au point de vue littéraire ou philosophique, et l'on peut dire qu'il y avait en lui l'étoffe ample d'un homme d'État. Durant les dernières années de sa vie, nous l'avons vu, avec une admiration douloureuse, faire au Monde l'office d'administrateur et celui de rédacteur en chef. Ses frêles épaules courbaient matériellement sous ce double fardeau ; mais l'âme forte et radieuse prenait le dessus et planait, et il souriait en se sacrifiant. Nous voulions l'arrêter, et ce bon sourire avait toujours l'air de nous dire : « Vous voyez que ce n'est rien, et que je ne me fatigue pas. » Hélas !

11 se faisait une très haute idée du journalisme catholique, et nous l'avons entendu bien des fois nous exposer chaleureusement ses idées à ce sujet : « Eh quoi ! nous disait-il, le Times, qui est simplement un journal de marchands anglais, a conquis une importance œcuménique, et nous, les hommes de la grande Église universelle, nous ne pourrions pas arriver à donner à nos journaux le caractère d'une véritable et profonde universalité ! » Et il s'indignait. Car cette âme égale et douce, que j'ai si bien connue, n'a jamais perdu le sens de l'indignation contre tous les ennemis de la sainte Église. J'ai eu la joie de le voir s'indigner bien souvent, et c'est là, certes, un de mes meilleurs souvenirs.

Néanmoins, sa vertu dominante était la bonté. Toutes les fois que je lis la Bonté, cet admirable traité du P. Faber, je pense à notre ami. Les hommes, en effet, se divisent trop souvent en deux groupes : les fielleux et les colères. Armand Ravelet, lui, n'appartenait à aucune de ces deux vilaines catégories, et jamais un mot de rancune n'est sorti de cette bouche, que la fureur n'a jamais déshonorée. Alors même que l'on parlait devant lui de la

AltMANl» RAVBLET ~2M

plus légère de toutes les infortunes ou de la moins imméritée, il ne manquai! jamais de jeter un de ces cris s'mcères de commisération qui trahissent l'homme profondément bon. Ilref, il avait la passion de la miséricorde, el voulait en faire l'essence môme de la presse catholique. Cent fois nous avons parlé ensemble de celle question de la charité et j'ai tout lieu d'espérer, en me rappelant ces chères conversations, que Dieu fera sortir du tombeau d'Armand Ravelel une vertu qui fera triompher l'esprit de la miséricorde parmi nous.

Au service de sa pensée, qui fut toujours à la fois conciliante et ferme, notre ami avait un style large, abondant, nuancé, facile, lumineux. 11 était véritablement très français, et la parole, écrite ou orale, était chez lui un cristal à travers lequel on apercevait très exactement la pensée. Pas de nébulosités; pas de coloris excessif ; pas de phrases à effet. La parfaite simplicité de l'àme produit ici la parfaite simplicité du style. Les observations vraies et les mots fins pullulent. Une certaine pointe gauloise se fait délicatement sentir et pique sans blesser. Les nuances les plus imperceptibles de l'idée sont exprimées avec une étonnante fidélité. Sa conversation, du reste, ressemblait à son style, mais elle était plus tendre avec ceux qu'il aimait, et l'on peut bien dire qu'il y avait quelque chose de maternel dans toutes ses affections. D'ailleurs, il en revenait toujours à son plus cher amour, qui était la Vérité catholique. Chacun de ses entretiens, comme chacun de ses articles, était une admirable et excellente plaidoirie. Le client, c'était l'Église.

Jusqu'à quel point cette âme unique aimait l'Eglise, je ne saurais le dire. C'était sa passion, c'était sa fièvre, c'était sa vie. Cet homme de vaste entendement avait la foi

d'un tout petit enfant et la piété d'une Carmélite. Pendant une saison de deux ou trois semaines au Mont-Dore, nous eûmes ce bonheur de l'entendre tous les jours réciter la prière du soir, et nous n'oublierons jamais l'accent intime, pénétrant, indicible, avec lequel il prononçait ces magnifiques oraisons de la Journée du chrétien : il semblait que cette voix ne parlait pas de la terre. Aussi est-il à peine besoin de dire quelle fut l'attitude de cette intelligence souverainement droite et pieuse durant tous les événements qui se déroulèrent de 1865 à 1875. Oh! les dix affreuses années! Armand Ravelet eut alors à combattre et combattit tour à tour les hypocrisies et les violences d'un césarisme dévoyé, les ignorances et les maladresses d'une république inavouée, les persécutions d'un vainqueur brutal. Il eut à juger Sadowa ; il eut à flétrir les haines injustes dont le grand Concile du Vatican fut l'objet ; il eut à expliquer ces inénarrables désastres de la guerre de 1870 et de la Commune de 1871. Jamais il ne manqua à son devoir ; jamais il ne cessa d'affirmer les droits éternels et imprescriptibles de l'Église. Xe croyant pas qu'il fût suffisant de se battre à coups de premiers- Paris, il se battit à coups de livres. Aux envahisseurs des libertés et des biens ecclésiastiques, il jeta son Traité des Congrégations religieuses et son Code des lois civiles ecclésiastiques. Puis, avec son esprit admirablement pratique, il comprit qu'une des objections les plus perfides contre l'Église était ce reproche, cet inepte reproche d'obscurantisme, dont nos adversaires ont l'audace de ne se lasser jamais. Alors il prit la plume et écrivit sa belle Histoire du Vénérable J.-B. de la Salle, qui demeurera son chef-d'œuvre et dont les cent premières pages sont consacrées à une histoire de l'instruction primaire. Il ex-

AUMAM) RAVELET 239

cellail surtoui dans les Mémoires juridiques, el c'était peut-être la forme la mieux adaptéeà la nature de son esprit. Mais il iivail fort légitimement conçu de plus hauts désirs; il brûlait d'écrire une Histoire de l'Eglise et un Traité complet de droit ecclésiastique. La maladie ellemême n'avait pas de prise sur cette volonté de fer, et, sur son lit de mort, il écrivait encore d'admirables pages pour défendre et venger Louise Lateau. Il faut espérer qu'on réimprimera ces dernières pages de notre ami, et nous les conserverons comme les reliques de cette noble intelligence, qui fut toujours en pente vers le surnaturel. Pauvre cher ami (voici qu'en finissant je me prends h converser avec toi comme je l'ai fait tant de fois), tu nous as quittés au moment même où nous allions avoir le plus grand besoin de toi. Oui, le plus grand besoin de ta main ferme pour nous conduire, et de ta voix douce pour nous encourager. Si, comme nous en avons l'espérance et le pressentiment, tu es déjà entré dans la gloire et dans la joie de Dieu, obtiens-nous d'aimer, d'un amour encore plus viril et plus actif, cette plénitude absolue de la Vérité qui réside dans le magistère du Pontife romain. Obtiens-nous de devancer, par notre soumission et notre amour, les arrêts de l'Infaillibilité romaine, sans en rien travestir, sans en rien atténuer, sans en rien cacher. Mais obtiens-nous surtout de communiquer cette vérité à nos frères avec une infatigable miséricorde et « en ayant pitié des âmes. »

Le P. FABER.

Les paradoxes ont aujourd'hui la permission de circuler partout : ils se pavanent, ils se carrent librement dans nos journaux et dans nos livres ; ils s'épanouissent, ils triomphent. Mais il n'en est peut-être pas un seul qui ait été mieux accueilli que le suivant : « Le dix-neuvième siècle n'a pas de mystiques ; il ne saurait en avoir. » Pour notre part, nous avons bien entendu répéter cette sottise cent fois. C'est comme si l'on disait : « Le dix-neuvième siècle ne peut aimer Dieu ; l'amour lui est expressément interdit. » C'est encore comme si l'on affirmait que les catholiques de notre temps ont une cervelle, et pas de cœur. Cet affreux paradoxe tendrait à mutiler l'Eglise.

Que ne nous refusait-on pas depuis le commencement de ce siècle ? On nous refusait la poésie : nous eûmes Chateaubriand. On nous refusait l'éloquence : O'Connell, Ventura, Lacordaire, ouvrirent la bouche et ravirent les multitudes. On nous refusait la philosophie : Bonald et Balmès montèrent en chaire. On nous refusait le roman : Wiseman raconta Fabiola. On nous refusait l'histoire : l'abbé Gorini écrivit sa Défense de l'Eglise et Franz de Champagny publia ses Césars et ses Antonins. On nous refusait le journalisme : Louis Veuillot tailla sa plume.

« Vous n'avez plus de grands évêques : » et nous répliquâmes en montrant nos grands évêques d'Arras, de Perpignan, de Poitiers, d'Orléans, de Tulle, de INîmes, de Montauban, et tant d'autres, dignes des premiers siècles de l'Église, orateurs, théologiens, soldats. « Mais, enfin, vous avez beaucoup de talents, et je ne vois pas de génie. » Parais, Joseph de Maistre.

Toutefois, on n'osa pas dire que nous n'avions plus de grands Papes. On s'en dédommagea en prétendant, comme nous l'observions tout à l'heure, que nous n'avions plus de mystiques.

C'est contre cette dernière opinion que nous venons protester aujourd'hui. Ravis, enthousiasmés, délicieusement perdus dans la lumière, nous venons de lire et de relire les dix volumes qui composent l'œuvre du P. Faber. Après une telle lecture, nous n'hésitons pas à proclamer que l'Oratorien de Londres est le plus grand mvstique de notre siècle, et qu'il est légitimement comparable à tous les mystiques des âges de la foi. Xous allons le prouver.

Xous nous attacherons d'abord à préciser nettement la physionomie de ce grand homme, à faire le portrait de son intelligence et de son style. Puis nous exposerons sa doctrine, et nous lui emprunterons le plus souvent sespropres paroles, que nous avons soigneusement recueillies. Il se peindra lui-même, et n'en sera que mieux peint.

Le P. Faber s'est tellement assimilé la substance de tous les grands mystiques et des théologiens de tous les-

temps, qu'il n'a rien de parliculièremenl anglais. Il donne par là un démenti puissant aux théories de M.Taine, qui, dans l'histoire de toute Littérature, donne la pre mière place au climat, à la race, au tempérament. C'est chose admirable de voir comment. la Vérité catholique relègue au second rang toutes ces influences pour mettre en leur place sa seule influence qui vaut mieux. Les saintset les mystiques de tous les siècles se ressemblent, et, s'ils ont certains traits caractéristiques, ils ne les empruntent que fort rarement à leur patrie. Lisez saint Anselme, Hugues de Saint-Victor et saint Bonavenlurc, et vous serez aisément persuadé de celte ressemblance essentielle. Essayez de deviner la patrie d'un mystique : vous y aurez toujours quelque peine. Sa première patrie,, c'est le ciel.

Pour en venir à notre Oratorien, le premier trait distinctif de son talent, c'est une belle originalité, pleine depuissance et même de fougue. Nul écrivain n'est moinsbanal. Dans ses livres, où les lieux communs devraient abonder, il n'est peut-être pas une seule page vulgaire,, et je ne saurai jamais l'en louer assez. Un des grands ennemis de la pitié, c'est la banalité. Qui ne connaît ces. petits livres pleins d'un faux sucre et d'un faux miel, ces» Mois de Marie sans doctrine et sans style, contre lesquelss'est justement élevée l'indignation d'un Louis Veuillot?" Voilà ce qu'il s'agit de repousser loin de nous, mais surtout voilà ce qu'il s'agit de remplacer. Ouvrez les livres du P. Faber l ; la médiocrité n'y a jamais pénétré. Cet

h L'œuvre du P. Faber se compose des volumes suivants : Le Préoieux? Sang. — Bethléem. — Le Suint Sacrement. — Conférences spirituelles. — La Bonté Extrait des Conférences spirituelles.) — Le Créateur et la Créature. — Tout pour Jésus. — Progrès de V Ame dans la Vie spirituelle. —

homme a trouvé le secret des Saints. Il dit d'une façon puissamment nouvelle les choses qui sont le plus antiques ici-bas, les choses de l'Église. 11 ressemble à tous les docteurs, et il ne ressemble à aucun. 11 a une orthodoxie très originale, ou, si vous l'aimez mieux, une originalité très orthodoxe; il est dans la Vérité d'une manière hardie et qui n'appartient qu'à lui. Si, pour la méthode, il ressemblait à quelqu'un, ce serait à Catherine Emmerich. Son inspiration suit à peu près les mêmes chemins et le conduit au même but que les visions de la béate du Tyrol. Tous deux ont le même « style ». Dans l'Écriture, dans la Tradition, il est certains domaines presque inexplorés : ce sont ces domaines où pénètrent le P. Faberet l'auteur de la Douloureuse Passion. Ainsi, nous savons peu de choses sur l'enfance de Jésus ; mais, avec les lumières de la théologie, les mystiques ont découvert sur ce sujet de merveilleux détails. Lisez plutôt, lisez dans Bethléem ces admirables premiers chapitres où l'illustre Oratorien étudie « les occupations de Jésus pendant les temps qui précédèrent sa naissance ; » où il essaye de « construire la biographie du Verbe éternel durant ces quelques mois ' ; » où il le montre « occupé à adorer le Père, à gouverner le monde entier, à sauver lésâmes et à juger les hommes2. » Jamais la théologie ne s'est élevée plus haut. Dans le récit de la Passion, le P. Faber rivalise encore avec la sœur Emmerich : si l'on plaçait en regard leurs deux narrations, on y trouverait aisément un grand nombre de points communs. Le souffle,

Le Pied de la Croix. — De la Dévotion au Pape. — De la Dévotion à l'Église, etc.

1 Bethléem, t. I, 121 et suiv. — 2 Ibid.

d'ailleurs, <isl le même : ces deux grands cœurs étaient brûlés des mêmes flammes.

Le I'. Faber a connu son siècle : il a vu très nettement que ce siècle, des qu'il s'agissait de doctrine, et surtout de théologie, était profondément endormi. La cause en était dans l'indifférence religieuse, et aussi dans ces méchants petits livres dont nous parlions. Notre grand religieux a eut repris de réveille/- ses contemporains. Et quels contemporains en particulier? Des Anglais. Rude besogne. A cet effet, il ne manque jamais de présenter sous une forme toute neuve les vieilles vérités qui soutiennent le monde. Veut-il exposer le dogme de la Rédemption? veut-il esquisser l'histoire de notre salut? que fait-il ? Il laisse de côté les procédés vulgaires et, pour saisir très vivement l'entendement engourdi de ses lecteurs, il leur raconte longuement ce qu'il appelle « la procession des Décrets divins, la pompe magnifique du précieux Sang. » En vingt pages, il fait ainsi toute l'histoire du monde dans ses rapports avec le Rédempteur l ; il raconte la création, la chute, l'incarnation, le Calvaire, l'eucharistie, le ciel. Mais que nos paroles sont froides pour résumer une doctrine aussi ardente ! Il faut tout au moins citer quelques lignes de ces admirables pages qui sont trop peu connues :

« Suivons encore notre procession. A partir du jour de la Pentecôte, nous pouvons assister à sa marche progressive pendant tous les siècles. L'histoire nous présente ici des montagnes sauvages et des contrées fertiles, des vallons et des plaines, des forêts et des déserts, des cités et des solitudes, des côtes gracieuses sur le bord de la mer et des bandes longues et grisâtres de mélancoliques campagnes. A travers ces paysages si variés, la

4 Le Prédeux Sang, pages 186-216.

procession du précieux Sang s'avance. Sa marche est toujours visiblement progressive ; elle va de l'Orient à l'Occident. Bientôt, sa capitale n'est plus la même : ce n'est plus Jérusalem, c'est •Rome. Sa magnificence, d'ailleurs, est plus grande que jamais. .Les chœurs des Anges marchent encore à sa suite, mais nous avons en outre sous les yeux une hiérarchie humaine, resplendissante, copie des hiérarchies du ciel, émanation du sacerdoce éternel de Jésus. A sa tête apparaît l'immortel Pierre, le prince des apôtres et le vicaire de son Maître ; en même temps qu'à ses côtés veille sans cesse le glorieux saint Michel, le chef des armées ■de Dieu et le jaloux défenseur de son honneur. Au-dessus, dans le sein de la gloire et de la plus pure lumière, plane la Colombe ■éternelle. Ainsi la procession s'avance, portant dans les airs les vaisseaux des Sacrements, cette étrange invention divine ; elle •s'avance, accompagnée de cette suite merveilleuse. Elle s'adapte à toutes les époques ; elle s'harmonise avec toutes les scènes. Son aspect martial n'est pas déplacé dans l'obscurité des catacombes, •et elle se trouve à l'aise au milieu des cours impériales. Elle illumine des siècles qui, sans elle, eussent été plongés dans les ténèbres. Elle sait revêtir d'ornements qui leur sont appropriés les institutions les plus vénérables par leur antiquité, et c'est avec une égale convenance que, dans des âges de progrès, elle inaugure des nouveautés jusque-là inconnues, d'une manière aussi ■calme que si elle y était habituée depuis des siècles. Dans les déserts de la Thébaïde et parmi les temples d'Athènes, sur les' blanches places d'Iconium et sur les bords des mille ruisseaux de Damas, au milieu des marais de la Bulgarie et des mosquées de •Grenade, dans les forêts sacrées de la Scandinavie ou dans les -collèges de Paris, sur les marchés des villes flamandes ou sur les rives de la Plata, elle est partout une lumière surnaturelle embellissant la nature. Nous avons vu tout cela : car tout cela se passe •à la clarté de l'histoire l. »

Et c'est au hasard, véritablement au hasard, que nous venons de citer cette page éloquente et sublime. Comme second exemple de cette originalité qui nous occupe, nous pourrions signaler ici ce magnifique tableau

' Le Précieux Sang, pages 211-213.

de L'univers, a à onze heures du soir, le -î décembre, une heure avant la naissance de Jésus à Bethléem1. » Le Bavant mystique <in vérité, l'association de ces deux mots lui convienl bien) parcourt du regard toutes les parties de l'univers en ce momenl solennel ; il décril le monde romain, le monde grec, le monde barbare; il nous apprend ce qui a dû en ce moment se passer au purgatoire, dans les limbes, dans l'enfer : « Arrêtons-nous sur le penchant de la colline, considérons la nuit qui s'épaissit, et pensons à la vaste surface de la terre qui s'étend, aux entrons et bien loin de ce sanctuaire nouveau et obscur que Dieu va sanctifier. » Tout d'abord, voici les Romains : <( Une grande partie de la terre est occupée des affaires de Rome ; les courriers se pressent de tous cotés sur les grandes routes de l'Empire. Les intérêts des grandes colonies donnent de l'emploi et de l'occupation à un bon nombre d'hommes d'Etat. D'immenses armées, véritables républiques, se lèvent rapidement pour être bientôt les capricieuses maîtresses du monde. Mais nulle part dans la vaste étendue de la politique romaine, on n'aperçoit la trace de la grotte de Bethléem; aucune ombre prophétique n'apparaît au-dessus de la scène. Toutes choses portent l'apparence de l'instabilité ; le système, quelque \raste qu'il soit, agit comme une machine parfaitement ■construite. Personne ne se doute de quoi que ce soit. » Quant à la Grèce, elle en est toujours à chercher la vérité : « Il y a là bien des têtes qui bâtissent des systèmes : 11 y a bien des hommes qui trouvent la vie suffisamment remplie par l'intérêt que leur offre un stérile éclectisme. Le vent murmure à travers les plaines dépouillées de

< Bethléem, I, 171-190.

feuilles, au milieu desquelles coule l'illyssus, mais lorsque minuit arrivera, personne ne pensera que le Dieu inconnu des écoles d'Athènes est en ce moment un petit enfant muet sur la terre J. Les Juifs regardent dans toutes les directions plutôt que de se tourner vers la grotte de Bethléem, et ce peuple déchu n'a pas d'yeux pour reconnaître la splendeur céleste de celte nouvelle tactique qui ne remporte des triomphes que dans les profondeurs de l'humiliation2. » Là-bas, tout là-bas, ce sont les Barbares. « Cette même nuit du 24 décembre, nos propres ancêtres, le corps peint de mille couleurs, étaient renfermés dans leurs huttes de terre, au milieu de leurs fougères et de leurs forêts de houx que la lune éclairait de ses pâles rayons. Cette même nuit, les tribus mexicaines erraient le long du golfe de Californie à travers la boue et sur les dunes sablonneuses, revêtues de la peau des bêtes et des plumes des oiseaux, imitant leurs cris, et honorant ainsi la veille de la grande fête de la nativité du soleil qu'elles célébraient le 25. Mais elles n'entendaient pas dans les cieux cette musique angélique qui devait un jour adoucir leur férocité et faire trembler leurs membres vigoureux au doux contact des ondes du baptême 3. » 11 faut s'arrêter. Nous n'avons pas coutume de citer aussi longuement, mais nous n'avons pas coutume aussi de trouver sur notre chemin de tels torrents de poésie et d'éloquence4.

Nous venons de prononcer une belle parole : « poésie, »

1 Bethléem, pp. 171-173.

3 Ibid., p. 174.

3 Ibid., p. 177.

4 Voir encore le beau portrait de l'âme de Marie avant l'instant de la Nativité (Bethléem, I, pp. 147-149), et dans le même livre (pages 53-70), la magnifique doctrine sur Jésus-Christ avant l'Incarnation.

LE P. FABER !'■ il

el tous nos lecteurs auront déjà salué dans le P. Faber an grand poète, Oui, an poète } bien qu'il n'ail pas souvent écrit en vers. Pourquoi trouvons-nous sans cesse sur notre chemin cette ridicule définition de la poésie, qu'on s'obstine à confondre avec la versification? Tout récemment encore, on publiait avec un soin vraiment 1res consciencieux un Traité du siècle dernier, où l'on enseigne aux jeunes intelligences qu'en poésie il faut dire « un coursier » et non pas « un cheval, » où l'on donne sentencieusement les règles de l'idylle et du rondeau ; où l'on rabaisse la poésie en voulant l'enseigner. Eh ! la poésie, la vraie poésie, c'est l'emploi de grandes et vives images dans une langue harmonieuse et pure, pour exprimer de grandes pensées et conduire les âmes à Dieu. La poésie, ce n'est pas le sonnet, le triolet, le poème épique ; ce n'est pas même le vers, quoique le vers lui ajoute un élément musical qui la relève et l'embellit. Ut pictura poesis, ut musica poesis, voilà la vraie définition, et, pour qu'elle soit complète, il faut ajouter : ad majorem Dei gloriam. C'est en ce sens que l'auteur du Précieux Sang et de Bethléem est un grand poète : on en a pu juger par les morceaux qui précèdent ; mais il est peu de pages, dans ses œuvres, où n'éclate une aussi vigoureuse, une aussi brillante poésie... Au moment même où il arrive devant la crèche de l'Enfant divin, au moment où il va raconter la Nativité, le P. Faber s'arrête tout à coup : sa joie est un instant suspendue, il s'attriste, il pleure. À quoi peut-il penser, grand Dieu ! sur le seuil d'un mystère aussi joyeux? Quoi ! des larmes, des larmes de tristesse devant Marie qui est tout enveloppée de lumières, devant saint Joseph qui se recueille délicieusement, devant les chants des anges et la musique des ber-

gers ! Oui, ce grand ami de Dieu est triste : c'est qu'il a jeté un regard sur son pays, sur l'Angleterre ; c'est qu'il a pensé « à cette île de l'Occident avec son empire aussi vaste que le monde, mais aussi avec ses cœurs vides de foi et ses intelligences dépourvues de la vraie lumière :

« Il fut un temps, dans les siècles de foi, où le pays ne serait pas demeuré silencieux, comme il l'est aujourd'hui, la veille du 25 mars. La suave et religieuse harmonie des cloches sans nombre annoncerait les Vêpres de la glorieuse fôte de l'Incarnation. De l'Orient, du centre de la foi, de Rome, la grande nouvelle viendrait vers le déclin du jour, de cités en cités, de villages en villages. Elle descendrait les pentes des Alpes, traverserait les flots azurés des mers ; elle passerait par-dessus les forêts encore dépouillées de feuilles et les monceaux de neige encore gelés sur les montagnes incultes de la France. Les vagues glacées se couronneraient d'une brillante écume au moment où le carillon joyeux traverserait l'étroit canal qui nous sépare. A un instant donné, la première cloche d'Angleterre n'aurait pas encore retenti. Puis, Calais aurait annoncé la nouvelle à Douvres ; et l'église et les chapelles n'auraient pas tardé à la communiquer joyeusement à l'antique métropole saxonne de Cantorbéry. De là, semblable à une tempête d'harmonie, la nouvelle de ce décret éternel du Dieu d'où émane toute la création se serait répandue sur toute la surface de l'île chrétienne. Les saints « dans leurs lits » se réjouiraient de l'entendre : Augustin, Wilfrid et Thomas à Cantorbéry; Edouard à Westminster, notre chevaleresque premier martyr, toujours sous les armes, parmi les prés fleuris dans sa grande abbaye de Saint-Alban ; Osmond à Salisbury, Jean à Beverley,tout un chœur de saints. Et les anges, depuis les contrées où l'Arun et l'Adur versent leurs eaux dans la mer du Midi jusqu'aux rives escarpées entre lesquelles mugit la Tweed, n'entendraient sortir de l'âme de toute une nation, des chœurs de nos églises sans nombre et de nos milliers de beffrois retentissants, qu'un seul Magnificat redit et prolongé au loin1. »

Essayez, après de telles pages, essayez de lire les vers

1 Bethléem, I, 80-84.

LE P. l'AUKi: 253

<lr Jean Baptiste Rousseau ou de Lefranc de Pompignan l! Non, non, on ne peut plus lire que la poésie supérieure <lu Psalmiste et d'Isaïe. Quand on a vu la grande mer, on ne sait pins se plaire aux étangs.

Et notez que chez le I*. Faber la Poésie se concilie merveilleusement et se fond avec la Théologie. Un rapprochement se présente à mon esprit. Je disais tout à l'heure qu'on ne saurait rien lire après l'auteur de licthlécm. 11 est quelqu'un qu'on pourrait entendre après lui ; c'est notre évoque de Tulle. Ces deux vastes intelligences ont d'étonnantes ressemblances. Tous deux sont théologiens, et tous deux sont poètes ; tous deux ont voulu prouver par leur parole l'union qui doit régner entre la théologie et la poésie ; tous deux ont jeté sur les épaules de la théologie la pourpre et l'or d'une poésie éblouissante. Ils diffèrent cependant. L'Oratorien anglais est un théologien mystique, l'évêque français est un théologien scholastique2. Le premier suit toujours un plan plus ou moins rigoureux ; dans ses discours le second jette à l'aventure sur ses auditeurs émerveillés la pluie de diamants d'une parole qui ne connaît pas de règle. Mais (j'aime à revenir sur les belles analogies de ces deux éloquences) ils sont tous deux amis des grandes images, et des récits saisissants, et de la vie dans le style. Tous deux, enfin, portent le même amour aux champs, aux prés, aux astres, aux oiseaux, à la création matérielle, à la nature.

Le P. Faber, notamment, est un grand paysagiste. Que de charmants tableaux dans ses livres ! quels paysages

* V. encore le crucifiement dans le Pied de la Croix, et le Couronnement d'épines dans le Précieux Sang. Nous citons plus loin ces deux remarquables morceaux.

a Tous deux encore sont plutôt scotistes que thomistes.

frais, verts, séduisants, où coulent de belles eaux et que dominent de belles montagnes ! « Gravissons, dit-il, le sommet de cette colline. Le soleil brillant et l'air pur nous versent des flots de vie et de joie, tandis que nos pensées sont élevées vers Dieu et que nos cœurs s'ouvrent à l'amour. Devant nous se déroule cette belle plaine avec ses masses de sombres feuillages qui s'étendent sous les rayons du soleil, tournant du vert au bleu, selon la disposition et les ombres des nuages. D'autre part, à nos pieds, est la gigantesque cité, ressortant comme une découpure d'ivoire sous le rideau entr'ouvert de ses fumées perpétuelles. Tout près de nous, l'air est rempli du chant joyeux des oiseaux et du délicieux bourdonnement des insectes qui boivent les rayons du soleil et entrelacent les mille méandres de leur danse capricieuse en faisant résonner leurs petites trompettes. Les fleurs exhalent leurs douces senteurs, et les feuilles des arbrisseaux sont tachetées de brillantes petites créatures revêtues de couleurs étincelantes et d'armures dorées. Cependant la sphère d'azur s'étend au-dessus de nos têtes, plus profonde et plus bleue que de coutume, et retentit des accents vifs et joyeux d'alouettes invisibles, et les clochers de la ville retentissent pour annoncer les victoires de la nation. De bien loin, le cours du fleuve nous apporte le retentissement du canon, et là, tout près, dans le bassin, une flotte de jeunes perches nagent au soleil, lentement, sans se troubler, comme si elles jouissaient avec gravité de leurs petites existences. Quelle scène pleine à la fois de Dieu et de l'homme ! Que d'éclat, que de beauté, que de variété, que de calme l ! » Il y a mille tableaux de ce goût

1 Le Créateur et la Créature, pp. 40 et 41. Il faut encore citer les passages suivants : Les Astres (Précieux Sang, p. 25) ; — L'aspect de la Créa-

dans l'œuvre du I*. Faber, et je ne sais comment Le remercier d'avoir ainsi procuré à mon ame, à mes yeux fatigués, un repos el une jouissance incomparables. Hélas I faut-il le dire, il arrive souvent que, dans nos luttes pour la défense de l'Eglise, nous oublions la nature et ses charmes puissants. La polémique, religieuse ou politique, nous empêche parfois d'admirer les astres et les bois autant que nous devrions les admirer. Nous vivons dans une haletante et légitime indignation contre des adversaires qui nous harcèlent, les yeux fixés sur l'éternelle Vérité pour laquelle nous souhaitons vivre et mourir. Et, fiévreusement, nous passons de la lecture d'un journal à la lecture d'un livre : nous vivons dans le papier imprimé, nous sommes envahis par l'encre. Le soir, épuisés par la lutte, nous n'avons pas la force de contempler avec enthousiasme l'armée des mondes lumineux, le ciel bleu, la belle lumière. Eh bien ! à ce grand mal il y a un grand remède : apprenons du P. Faber à mener de front les deux amours de la nature el du surnaturel. Ce grand homme passe de l'un à l'autre avec une facilité ravissante. Après une page sur la vision béatifique, vient immédiatement la description charmante d'une fleur, d'une vallée, d'un beaH soir. Et partout « c'est la douceur du Dieu caché, c'est la joie de la vie, c'est le sourire de la nature, c'est la consolation partout présente à la souffrance1. »

N'est-ce pas l'instant de dire que l'amour de la Beauté est un des traits caractéristiques de notre grand mystique ? 11 n'est peut-être pas de mot qui revienne plus

tion au premier jour (Bethléem, I, 22, 34) ; — Beauté de l'univers {le Créateur el la Créature, p. 74 etsuiv.) ; — L'alouette (Bethléem, I, 19) ; — Dieu caché dans la nature (Conférences spirituelles, p. 18), etc., etc. 1 Conférences spirituelles, La Bonté, p. 18.

souvent sous sa plume, sur ses lèvres. C'est chez lui une véritable passion, et, si je puis parler ainsi, une manie sublime. Il aime innocemment le Beau partout où il le trouve et, encore ici, il nous est d'un grand exemple. Combien d'esprits éminents et de grands cœurs ont cessé parmi nous d'aimer le Beau, tant ils sont occupés à défendre le Vrai ? A force d'étudier l'astre, on en vient à ne plus admirer son rayonnement et sa splendeur visible. Et cependant je dis que le devoir strict de tout catholique est d'aimer, comme le P. Faber, toute beauté pure et vraie : d'abord celle de l'ordre surnaturel, qui dépasse et pénètre toutes les autres : puis celle de la nature ellemême, qui est moins vive et moins admirable. Dans ces deux mondes se reflète le Créateur, qu'il faut chercher, atteindre et adorer partout.

D'ailleurs, cet amour de la Beauté nous parait le signe d'une grande âme ; je dirai plus, d'une âme bonne. Chez le P. Faber, au moins, rien n'est plus vrai. 11 est essentiellement bon, non pas d'une bonté banale et niaise,' mais d'une bonté substantielle, surnaturelle, austère. Je ne pense pas que, dans tous ses livres, il y ait une seule attaque personnelle. C'est qu'il n'est point condamné, comme nous le sommes, aux devoirs d'une polémique journalière, à ces âpretés trop souvent nécessaires. Certes, on voit quelles sont ses sympathies intimes; on aperçoit très facilement toutes ses pensées à travers le cristal de son âme ; il ne pactise jamais, il ne sait pas faire une seule concession. 11 ne peut notamment parler de Rome et du Pape sans qu'aussitôt on ne sente à l'émotion de sa voix, au battement de son cœur, à l'éclair de ses yeux, combien il est profondément attaché aux doctrines que nous avons l'honneur de défendre. Ce génie est très ul-

tramontain ; m;iis il n'a pus rencontré sur son pass d'adversaire direct, et sa bonté éclate librement.

L'auteur de la Bonté a <'ii d'autant plus de mérite à se montrer plein de mansuétude et de pardon, qu'il avail l'espril très linement aiguisé. C'était un observateur des plus sublils; il connaissait l'âme humaine dans toutes défaillances, dans toutes ses petitesses. Dans ses homélies sur les « Aspects de la mort », il a raconté « l'histoire d'un mourant » avec une vérité de détails véritablement effrayante '. On ne peut se dérober au y regards perçants de ce prêtre, qui voit les âmes comme nous voyons les corps. On est pris de tremblement, on a peur. Rassurez-vous : il est si bon ! Il ne vous dévoile que pour vous sauver, et, s'il vous scrute jusqu'à l'intime de votre intime, c'est pour vous jeter dans les bras de Dieu. Il est, comme nous le verrons bientôt, un partisan déterminé de la facilité du salut; il est l'adversaire de la doctrine exagérée du petit nombre des élus; il vous montre la béatitude, il veut vous y précipiter. C'est un homme d'esprit, sans doute ; mais c'est le seul homme d'esprit peut-être qui ait été sincèrement charitable. Ses écrits si doux sont pleins de mots très piquants, qui sont en même temps des mots très miséricordieux. Écoutez plutôt2 :

* On dirait que nous venons au inonde sans peau, tant les moindres frottements nous causent de souffrances.

* Un homme qui se laisse surcharger de trop de choses est toujours insensé, s'il n'est pas criminel. Il sera dévoré par ses affaires, comme Actéon par ses chiens.

* L âge ne fait que masquer nos enfantillages : il ne les change pas. Hélas ! les années n'emportent que la candeur, et les défautsde l'enfance nous restent.

1 Conférences spirituelles, pp. Go-69.

2 Ibid., pp. 33, 86, 90, etc.

* Un secret une fois lancé ramasse le péché véniel dans sa course, comme la boule de neige qui grossit en chemin. Combien peu de choses ont réellement besoin d'être tenues secrètes !

* J'ai l'idée que les anges se pressent autour de l'homme de bonne humeur, comme les cousins autour de leurs arbres de prédilection.

* Il est rare, hélas ! que la modestie soit persuasive.

* Quelques auteurs nous disent que, si nous accordons à nos sens la jouissance d'une odeur délicieuse, nous commettons un acte d'immortification considérable. Et cependant nous vo3'Ons sainte Madeleine de Pazzi, qui, en se promenant dans un jardin, y cueille des fleurs, jouit de leurs parfums et s'écrie : « 0 Dieu infiniment bon, Dieu infiniment aimable, de toute éternité vous avez destiné cette fleur à me procurer ce plaisir, à moi, indigne pécheresse ! »

* L'homme d'esprit a beaucoup à faire pour être charitable en paroles : il a une de ces tentations qui semblent presque irrésistibles, celle de laire de l'esprit. Or les paroles spirituelles sont rarement bonnes, dans toute la force de ce mot, sans une goutte d'acide ou d'amer qui en fait le montant. Je crois que si nous voulions renoncer une bonne fois à faire de l'esprit, nous arriverions bien plus vite dans le chemin du ciel.

Le P. Faber réunit en lui certaines facultés de premier ordre qui feraient aisément la gloire de plusieurs grands esprits. Une originalité puissante et voisine de la hardiesse, sans jamais aller jusqu'à la témérité ; une poésie riche, abondante, orientale; un sentiment de la nature exquis ; une théologie profonde et empruntée aux meilleures sources; une érudition presque universelle et qui ne prend jamais le soin de s'étaler ; un amour obstiné de la Beauté qui, tout naturellement, se trahit dans chacune de ses pages ; une éloquence familière, calme, sans grands mouvements, sans grandes phrases, qui pénètre

LE P. FABEB 259

à la façon de la lumière el de la chaleur, et qui, à force de douceur, finit par vous passionner étrangement, tellement que j'ai quelque peine à me figurer le degré d'en- Ihousiasme où ont dû se monter les auditeurs de ses Conférences spirituelles; une science aimable de la causerie où il atteint sans s'en douter les plus hauts sommets de 17'loquence ; une observation admirable du cœur humain, qui, chose merveilleuse, ne l'empêche pas d'estimer l'homme ni surtout de l'aimer ; de la finesse, de la subtilité, de la profondeur, et surtout de l'élévation; et, par-dessus toutes choses, un sens incomparable du surnaturel, l'habitude de pénétrer tout de Jésus-Christ, de tout tremper dans Jésus-Christ, de tout christianiser icibas; une sévérité très douce, une miséricorde très austère, de beaux regards perpétuellement jetés vers le ciel et des bras opiniâtrement tendus vers le Père qui est làhaut : tel est le P. Faber. Qu'il ait des défauts, j'y consens. Oui, quelquefois sa poésie l'emporte. Il oublie son plan; il quitte le grand chemin pour se jeter en vingt petits sentiers charmants ; mais il revient bientôt, à la vraie route, et nous y ramène fidèlement avec lui. Je sais encore qu'il abuse de sa poésie, qu'il nous dégoûte presque de l'or et des perles à force de nous les prodiguer; qu'il se noie trop volontiers en de longues descriptions, et que sa subtilité le conduit parfois à des longueurs d'analyse qui fatiguent un peu son lecteur. Je sais tout cela, et cependant j'avoue que ce génie me passionne, et qu'il est peu d'intelligences, à travers tous les siècles chrétiens, qu'on pourrait légitimement rapprocher de la sienne.

11 est temps d'examiner sa doctrine.

Le P. Faber serait un théologien très audacieux s'il n'était pas un théologien si instruit. A tout instant on serait effrayé de ses admirables témérités si l'on n'était en même temps rassuré par son admirable érudition. On se demande comment tant de poésie a trouvé place dans le même entendement à côté de tant de science. Il a tout lu, il connaît tout. Il cite avec une sorte d'ingénuité charmante tel petit traité de casuistique qui a paru à Modène en 1757, ou telle dissertation publiée par un théologien espagnol en 1624. Quant à nos grands écrivains français, il semble les « savoir par cœur, » et les cite avec de beaux éloges qui ne nous ont pas laissé indifférent. Le P. Faber aimait passionnément l'Angleterre : il nous sera permis d'aimer notre pays comme il aimait le sien.

L'auteur de Tout pour Jésus n'a jamais voulu se laisser glisser sur les pentes dangereuses de l'ontologisme contemporain. Il n'a pas suspendu l'Être entre ciel et terre, comme une grande abstraction sans attributs. Il ne sépare point en Dieu l'être et la miséricorde, par exemple, ou l'être et la justice. Dans la plus célèbre de ses œuvres1, il y a un « portrait de Dieu » que l'on peut seulement comparer à celui de saint Augustin, dont le P. Ventura nous avait donné une si merveilleuse traduction dans ses conférences de l'Assomption : « Dieu est simple, il n'a point de corps, point de parties distinctes. Il est simple, parce qu'il n'a rien d'acquis. Il est bon sans qualité, grand

1 Tout pour Jésus, chap. vm, § 4 : Connaissance et Amour des perfections divines.

LE P. l'AltKIt ^(il

sans quantité; il crée tout et n'a besoin de rien; il est

partout sans occuper d'espace. Il est infini dans la multitude de ses perfections, dans leur intensité, dans leur magnificence. Il est immuable : son éternité le met à l'abri des vicissitudes du temps, son immensité ne l'entraîne point à changer de place, sa sagesse ne lui donne pas lieu de revenir jamais sur les arrêts qu'il a portés. Il est éternel : il jouit constamment et parfaitement de la plénitude de son être. Il subsiste en raison de l'incomparable unité de sa nature parfaite, et cette même unité est le bonheur suprême de tous les hommes. Son nom est le Dieu ineffable. » Et ailleurs, dans ses Conférences sur la Bonté, il s'écrie avec un enthousiasme poétique : a Dieu est caché partout, et sa douceur se fait jour à travers les ombres épaisses qui le dérobent à la vue ; elle se répand à la surface, elle déborde, elle envahit doucement l'univers. Cette présence est comme la lumière quand nous ne voyons pas la face du soleil ; comme la lumière, tantôt se versant entre les rochers dans les hautes montagnes, ou se glissant entre les nuages déchirés, ou se frayant, par échappées, un passage à travers la voûte mobile des forêts, ou se jouant en traits argentés jusque dans le profond azur des mers, parmi les rochers et les herbes marines. Cependant toute chose n'offre pas un passage également facile au rayon divin l. » Ce ne sont là que des images, direz-vous. Sans doute ; mais les images, c'est de la poésie, et la poésie, c'est la Beauté reflétant la Vérité. Il faut se défier de ceux qui se défient de la poésie.

4 Conférences spirituelles, p. 18. V. aussi le Créateur et la Créature, p. 84.

Il paraît superflu de signaler ici celle des perfections divines que l'illustre Oratorien a le plus volontiers mise en lumière, et sur laquelle il se plaît à revenir le plus fréquemment. Tous nos lecteurs ont nommé la Bonté. Le P. Faber a complété l'œuvre de saint Alphonse de Liguori. Ce vieux jansénisme maussade, odieux, effrayant, tyrannique, il a achevé d'en dégoûter l'humanité. Certes, il n'a jamais songé à rabaisser la Justice éternelle et, d'un doigt indigné, il montre parfois la face terrible du Dieu des vengeances. Mais il n'est pas alors dans son vrai rôle, ou plutôt dans sa vraie nature. Cet apôtre de la miséricorde manie la foudre avec des doigts inhabiles ; ces mains sont faites pour bénir, ces lèvres pour sourire, cette voix pour prononcer de douces paroles. Il aperçoit partout la Bonté, avec la même facilité que nous apercevons partout la lumière matérielle ; et, de même que nous aimons cette lumière, il aime la miséricorde. « Dieu est bon : » voilà le résumé de ses œuvres complètes. Il a la passion, la folie de la bonté.

C'est encore par là que le P. Faber s'est montré profondément actuel, s'il m'est permis de parler de la sorte. Notre siècle, plus qu'aucun des siècles précédents peutêtre, ne saura jamais résister aux séductions de la bonté. S'il monte en chaire des orateurs inspirés qui disent d'une voix douce aux peuples incertains : « Dieu vous « aime. Ah ! vous ne savez pas combien Dieu vous aime ! » oui, si l'on tient ce langage à nos générations égarées, elles reviendront à la voie, à la résurrection et à la vie. Loin de moi cette pensée hérétique, celte pensée fausse et dangereuse qu'il faille, suivant un mot célèbre, éteindre l'enfer, c'est-à-dire n'en jamais parler et en atténuer les rigueurs. Mais il ne faut pas non plus le trop allumer, ni

LE P. FABEB 20.']

souiller sur ces terribles flammes pour leur donner un épouvantable accroissement. Je me délie presque au même degré de ceux qui aient l'enfer et de ceux qui en dilatent les affreuses frontières. J'aime le P. Bridaine,

luisant entendre à ses auditeurs éperdus le bruit terrible du balancier éternel : « Toujours, jamais; jamais, toujours. » Mais je ne puis aimer ces livres qui parlent de la réverbération chérie des llammes éternelles, ni ces paroles véritablement effrayantes : « Il manquerait un élément à ma béatitude si je n'avais pas au ciel la joie de contempler l'enfer. » Ûu'on puisse parler ainsi dans un sens strictement orthodoxe, je le veux bien ; mais laissezmoi préférer le P. Faber, qui a été « le Bridaine du paradis. » Laissez-moi lire vingt fois et relire d'une voix très émue ces magnifiques, ces incomparables paroles : « Comment, s'écrie notre grand théologien, comment parler de vous, ô merveilleuse miséricorde de notre Dieu? C'est la miséricorde qui semble le mieux nous faire comprendre Dieu. La miséricorde est le calme de sa toutepuissance, le charme de son omniprésence, le fruit de son éternité, la compagne de son immensité, la principale satisfaction de sa justice, le triomphe de sa sagesse, la patiente persévérance de son amour. Partout nous rencontrons la miséricorde de notre Père céleste : douce, active, vaste, profonde, sans limites. Le jour, elle éclaire nos travaux ; la nuit, nous dormons sous sa protection ; la cour du ciel resplendit des rayons de cette bonté féconde, la terre en est couverte et devient comme le lit de cet autre Océan1. » Et ailleurs : « En vérité, s'écrie-t-il, la création tout entière flotte dans cet océan de l'amour de

' Le Créateur et la Créature, p. 172, et aussi p. 87.

Dieu. Son amour est la cause de tout ce qui existe : il en est la fin, le repos et le bien. Sans lui, rien n'aurait reçu l'existence ; sans lui, rien ne la conserverait durant une heure seulement. L'amour explique toutes les énigmes de la nature, de la grâce et de la gloire, et la réprobation est, en pratique, le refus positif qu une créature libre fait de partager £ amour du Créateur. L'amour est la merveilleuse interprétation de Dieu. La lumière n'est pas aussi considérable que l'amour ; car l'amour est dans l'obscurité aussi bien que dans la lumière. La vie est moins forte que l'amour : car l'amour est la victoire sur la mort, et il est lui-même une vie immortelle 1. » Ici, le P. Faber redevient poète, et, par une hypothèse étrange, suppose que Dieu envient à détruire un jour l'air de notre atmosphère respirable : « Qu'arriverait-il alors? Des myriades d'existences vives et joyeuses s'éteindraient dans une courte et hideuse agonie. La parure verdoyante de la terre sécherait, et le globe, naguère si charmant, ne roulerait plus dans l'espace qu'une masse grossière de matière décolorée. Eh bien ! ce tableau de destruction n'est qu'une faible image de ce qui arriverait si Dieu se retirait dans la gloire qui suffit aux joies divines et rappelait à lui l'océan d'amour qu'il épanche gratuitement sur toute la création 2. » Je sens que je cite beaucoup, et cependant je ne cite pas assez. Triste condition de la critique : elle est souvent obligée, pour faire comprendre la beauté d'une statue, de faire passer sous nos yeux quelques fragments de marbre, quelques membres épars où la beauté sans doute est encore visible, mais où elle est

1 Le Créateur et la Créature, p. 142-143.

2 Ibid., p. 143. Voir aussi Tout pour Jésus, chap. m, § 1er.

LE P. PABEB -0">

odieusement fragmentée. Voyez plutôt, voyez el admirez [a statue toul entière... el lisez toul l<- P. Faber. Tel est L'illustre Oratorien, quand il parle «le Dieu, et

nous n'avons rien exagéré on le représentant comme un amant obstiné de la miséricorde; mais il ne ferme point les yeux aux autres attributs divins. La beauté de Dieu ne le ravit guère moins que sa bonté et, d'ailleurs, il n'est pas séparatiste; il ne met pas ces deux attributs à l'écart l'un de l'autre. « 0 mon cœur, mon cœur, tu me cries qu'il est temps de m'arrêter, » dit-il après avoir consacré une page sublime au panégyrique de la Beauté éternelle l. La vie de Dieu lui cause des éblouissements analogues : « Telle elle a été de toute éternité, telle elle est actuellement. Sa magnificence stationnaire est toujours aussi fraîche que l'aurore, aussi nouvelle que la première création 2. » Devant la Justice, il a de beaux, de superbes balbutiements qui sont déterminés tour à tour par la crainte et par l'admiration. Mais, avant tout, il demeure et demeurera toujours l'apôtre de la bonté. Ce nom lui restera, et sera le plus beau rayon de sa gloire.

Et je dis que c'est ce caractère même de la théodicée du P. Faber qui en doit rendre la lecture plus chère à tous les prédicateurs de la Vérité. Je répète que notre siècle a des dispositions toutes particulières à se laisser vaincre par la bonté, à tomber aux pieds de la miséricorde.

Un ancien aumônier de prison, un saint prêtre me racontait tout récemment, au sujet du P. Faber et de ses miséricordieuses doctrines, une histoire très simple et

1 Le Créateur et la Créature, p. 168.

2 Bethléem, I, p. 35.

dont le principal mérite est de n'être point un conte. Ce véritable missionnaire arriva dans une prison de femmes et de jeunes filles en une circonstance véritablement critique : quatre ou cinq prêtres, avant lui, avaient été repoussés, méprisés, presque siffles par les prisonnières. Le premier dimanche, il monta en chaire ; et là, sans prétentions, sans phrases, avec mansuétude, avec attendrissement, il exposa à ces pauvres âmes les doctrines du P. Faber, ou plutôt celles de l'Église sur l'infinie bonté de Dieu. 11 leur commenta ces paroles : « Dieu est bon, et il y a dans vos cœurs des éléments divins, de bons éléments que j'y vois. Dieu vous aime, et vous valez mieux que le monde ne le pense. Dieu vous aime, et Dieu vous veut. » Ce dimanche-là, la prédication fut entendue dans le plus profond silence, et, quelques jours après, le Dieu eucharistique descendait sur les lèvres et dans l'âme de celles que je ne veux plus désormais appeler des malheureuses. La bonté leur avait révélé Dieu.

De cette histoire il serait très facile de tirer un apologue. La prison, c'est le dix-neuvième siècle. Si nous voulons le pousser dans les bras de Dieu, il faut tout d'abord nous dépouiller à son égard de toute rudesse janséniste. 11 ne faut pas toujours lui dire : « Craignez la foudre ; » il faut aussi lui crier : « Aimez l'amour et venez à lui. » Et il viendra.

Le dogme de l'Incarnation est celui qui lient le plus de place dans les écrits du P. Faber. Nous avons déjà fait pressentir que cette grande intelligence, toute pas-

LE P. i A.BER 2<»7

sionnée qu'elle était pour Le génie de saint Thomas, étail en pente vers ce qu'il y a de plus profondément orthodoxe dans les doctrines de DunsScot. Tel étail aussi parmi nous le P. Ventura, qui parlait sans cesse de l'Ange de L'école

avec un accent d'enthousiasme voisin du lyrisme, et qui cependant se montrait scotisle dès qu'il abordait le traité de l'Incarnation. Et nous n'avons pas besoin d'apprendre à nos lecteurs que la théorie de Scot se résume en cette proposition capitale : « Même sans le péché originel, Dieu se serait incarné. »

Mais personne peut-être n'a donné à cette doctrine plus de profondeur et plus d'éclat que l'auteur de Bethléem et du Précieux Sang, a II est toujours entré dans les desseins de Dieu que le Créateur deviendrait, pour ainsi dire, une partie de sa propre création, et qu'une personne incréée prendrait réellement et véritablement une nature créée, et naîtrait d'une mère créée. C'est ce que nous appelons le mystère de l'Incarnation, et c'est ce qui donne à la création une dignité si relevée. La création ne devait pas être seulement un magnifique objet que Dieu exécuterait comme un habile artiste, qu'il placerait en dehors de lui et qu'il tiendrait à distance afin de pouvoir le contempler, l'admirer, l'aimer et exercer envers lui ses miséricordes. Il a toujours été dans son intention d'en faire lui-même partie. De sorte que Jésus et Marie auraient existé quand même il n'y aurait jamais eu de péché. Seulement, Jésus n'aurait pas été crucifié et Marie n'aurait pas souffert les douleurs !. »

Les scotistes, d'ailleurs, ne manquent pas de bons ar-

1 Le Précieux Sang, p. 11. — La théorie scotiste est également exposée dans le Saint Sacrement, t. II, p. 130 et suiv.

guments en faveur d'un système qui n'a jamais été repoussé par l'Église. Ces arguments ont été victorieusement exposés, avant le P. Faber, par le P. Ventura, dans sa conférence intitulée : La Restauration de V univers par V Incarnation du Verbe x .

Les scotistes, avec le P. Faber, ont condensé leur doctrine dans ces mots : Omnia vestra sunt, vos autem Christi, Chrislus autem Dei. Ils ont montré que dans l'univers tout entier il y a trois mondes, si l'on peut s'exprimer de la sorte : le monde matériel, le monde humain et le monde divin ; la nature, l'homme et Dieu;

Or, avant la création de l'homme, alors qu'il n'y avait ici-bas que la matière et Dieu, quel spectacle présentait l'univers ? Celui d'une masse magnifique, mais inintelligente, qui ne rendait, qui ne pouvait rendre au Créateur aucun hommage intelligent et libre. Un Être infini et une matière stupide, muette, inerte ; un Créateur vers lequel ne montait aucun hymne des lèvres irraisonnables de sa création ; un Roi qui n'avait que des statues pour sujets et, pour tout dire, un Dieu qui ne recevait pas de culte. La création n'était pas complète. L'intelligence y manquait. La matière semblait s'agiter et réclamer l'intelligence : non pas jetée, comme chez les anges, en des êtres uniquement spirituels, mais intimement unie à la matière elle-même. Dieu se recueillit et fit l'homme.

L'homme est une unité vivante, où la matière, représentée par le corps, est indissolublement liée à l'esprit, représenté par l'âme. L'homme, c'est la matière devenue intelligente; l'homme, c'est un microcosme ; c'est le résumé parfait de tout le monde visible et de tout le monde

* La Raison philosophique et la Raison catholique, t. I.

LE P. lAFîKi; 2<i!>

immatériel; c'est la nature créée qui es! élevée enfin jusqu'à la dignité sacerdotale, qui prête nommage à hieu, qui lui rend un culte intelligent «'I libre. Désormais il y ;i un hymne qui Bort de la terre. Toutes les fois que l'homme B'agenouille devant Dieu, il ne s'agenouille pas seul : il agenouille avec lui tous les êtres matériels dont il est le chargé d'affaires, le représentant et le pontife. Toutes les fois qu'il crie : « Mon Dieu ! » avec ses lèvres de chair, c'est comme si le monde matériel tout entier criait : « Mon Dieu ! » et adorait. Entre Dieu et le monde des corps, le grand Irait d'union a été trouvé. Et ce trait d'union, c'est l'homme.

Et c'est ce qui fait que le chrétien est tenu plus étroitement que tous les autres hommes à aimer la nature, les champs, les bois, les animaux, les plantes et jusqu'aux pierres sur lesquelles il marche. C'est pour cela que la promenade du chrétien au milieu de la campagne ne peut jamais ressembler à une promenade vulgaire. A tous les êtres matériels qui l'entourent, il peut crier, il crie en réalité : « Je suis votre mandataire ; je rends hommage à Dieu pour vous ; je suis votre intelligence et votre voix. Épanouissez-vous donc en toute liberté et fleurissez en toute beauté. Je m'agenouille, je prie, j'adore en votre nom. »

Mais, si beau que fût ce culte, les scotistes, avec le P. Faber, n'ont pas eu de peine à établir qu'il était imparfait, même avant les désastres du péché originel. Pour que ce culte fût parfait, que fallait-il ? 11 fallait, comme nous l'avons dit ailleurs, il fallait un Dieu adorant devant un Dieu adoré ; un Dieu glorifiant devant un Dieu glorifié. Redoutable programme, et qui a été merveilleusement réalisé par le mystère, par le fait de

l'Incarnation. Oui, par la création de l'homme, la matière avait été élevée jusqu'à l'intelligence, mais par l'incarnation de Dieu, la nature humaine a été élevée jusqu'à la dignité divine. Quand Jésus-Christ s'agenouille devant son Père, il accomplit un mystère très auguste : il agenouille avec lui l'humanité, représentée par une de ses natures, et la divinité représentée par l'autre. Il agenouille tous les astres, tous les mondes, et en même temps tous les hommes avec l'Être divin lui-même. Il agenouille l'esprit, la matière et Dieu. Et voilà que le grand problème a reçu sa solution. Il y a un Dieu adorant et un Dieu adoré ; il y a un culte parfait ; il y a une admirable progression de tous les êtres vers l'homme et de l'homme vers Dieu : Omnia vestra sunt, vos autem Christi, Christ m autem Dei.

Telles sont, en partie du moins, les doctrines des scotistes. On les peut combattre, mais on ne leur saurait refuser le caractère d'une élévation qui est de nature à séduire les grandes intelligences. Il semble que le P. Faber ne pouvait pas ne pas être scoliste.

C'est là son point de départ pour écrire en traits de feu toute l'histoire du monde avant et après la nuit du Gloria in exceisis.

On pourrait facilement extraire des œuvres du P. Faber tout un Cours d'histoire qui élèverait singulièrement les jeunes intelligences de notre temps, si souvent condamnées à des livres médiocres. « Dieu (dit notre Oratorien en un de ces beaux résumés auxquels nous voulons

LE P. FABEB 27 I

Paire allusion), Dieu plante l'Éden pour les créatures auxquelles il vient de donner l'être ; il vient lui-même les trouver. Les soirées du jeune monde sont consacrées aux entretiens familiers du Créateur avec ses créatures. Il éprouve alors leur amour par le plus facile des commandements, et, quand ils l'ont transgressé, la miséricordieuse promesse du Sauveur se fait entendre et domine les accenls prodigieusement alïaiblis de la colère divine. Ni le péché ne décourage Dieu, ni l'opiniâtreté ne lasse la persévérance de cet amour. Ses dons ne lui semblent ni trop multiples ni trop riches, pourvu que sa créature consente à les recevoir. Dans les pâturages de la Mésopotamie comme dans les plaines où son peuple façonnait la brique pour les Égyptiens, sous les palmiers du désert comme auprès des vignes d'Engaddi ou sur les rives des fleuves de Babylone, il est toujours le même. Dieu ne peut se passer de nous, il ne peut supporter la perte de notre amour, il s'attache à nous, il nous sollicite et, quand il nous punit, c'est pour obtenir l'amour. Il cherche à toucher nos cœurs par ses plaintes charmantes ; il gémit comme un ami soupçonné ; il nous appelle avec une sorte d'humilité qui n'a pas son égale dans l'amour humain. Quelle idée, quelle impression la Bible tout entière nous laisse-t-elle? C'est que la passion dominante du Créateur est de gagner le cœur de ses créatures1. »

Je voudrais que ce passage fût imprimé en grosses lettres sur la première page de toutes ces histoires de l'Ancien Testament dont on impose à nos enfants l'aridité et la rudesse déplorables. Le jansénisme y est resté

1 Le Créateur et la Créature, p. 129-130.

toujours puissant : car le jansénisme a une sorte de jeunesse hideuse sous ses rides. L'histoire, je le sais, est pleine du récit de ces rudes exécutions de la justice de Dieu, de ces châtiments terribles qu'il inflige tantôt à son peuple, tantôt aux ennemis de son peuple, de ces grands coups de fouet dont il flagelle le monde. De là les critiques mesquines et inintelligentes de Voltaire; de là ces reproches de vengeance et de cruauté que X Encyclopédie a faits à Moïse et à sa loi ; de là aussi les étonnements de certains chrétiens qui sont presque scandalisés des sévérités divines. L'amour seul, l'amour explique tout. Si Dieu s'est montré si souvent dans l'exercice de ses rigueurs, c'est qu'il s'agissait de sauver le monde ; c'est que, pour le sauver, il fallait préparer le règne de Jésus-Christ ; c'est que le peuple juif était providentiellement chargé de garder icibas le dépôt de la Vérité, et que, si ce dépositaire était infidèle, tout le Plan divin allait crouler. Voilà pourquoi la loi mosaïque a de telles rudesses, des rudesses qui en réalité étaient très amoureuses ; voilà pourquoi Dieu frappe tant d'Israélites coupables d'avoir jeté sur l'Arche un seul regard sacrilège ; voilà pourquoi les Amaléciles et tous ces mauvais peuples sont si formidablement châtiés. 11 fallait sauver le plus d'âmes possible, qui ne pouvaient être sauvées que par Jésus-Christ ; il fallait, encore un coup, que Jésus-Christ fût dignement préparé par le peuple juif, et que par conséquent ce peuple accomplît dignement sa mission. C'est ce que le P. Faber a merveilleusement compris, c'est ce qu'il met dans une éblouissante lumière1. Et toujours, comme vous le voyez, il fait de la Bonté le fondement et le sommet de toutes choses. Faisons comme lui.

1 Le Créateur et la Créature, pp. 76, 77, etc.

En résumé, L'Ancien Testament, autant que le Nouveau, est plein d'amour, déborde d'amour : les rudesses

divines ne s'expliquent que par l<; péché de l'homme et

la bonté de Dieu. Car •■ le péché était venu depuis longtemps, et avec le péché ses nombreuses et funestes conséquences. La terre avait été engloutie dans un naufrage complet. Elle continuait sa course, comme d'habitude, sous les rayons du soleil, à travers les espaces. Cependant, aux yeux de Dieu et dans la destinée de ses habitants, quel changement ! Jésus ne pouvait plus venir désormais dans une glorieuse et impassible incarnation '. » Mais voici que le moment le plus solennel de la vie de l'humanité est enfin venu. Cette heure suprême de l'Ancien Testament, cette première heure de la loi nouvelle, va bientôt sonner, elle sonne. « Oui, dit l'auteur de Bethléem, ce fut un instant solennel. Il était pleinement au pouvoir de Marie de refuser. Jamais créature n'a exercé sa liberté plus librement que Marie pendant cette nuit. Comme en cet instant les Anges ont dû être suspendus dans l'attente autour de la sainte maison ! Avec quelles adorables délices, avec quelle ineffable complaisance la sainte Trinité n'at-elle pas attendu l'ouverture des lèvres de Marie, le fia t de celle que Dieu avait tirée du néant, ce fiât qui devait être maintenant une mélodie si suave à ses oreilles, un écho de la création répondant à cet autre fiât dont la douceur irrésistible avait fait jaillir à la vie la création elle-même2! » Après avoir ainsi établi la doctrine magnifique de la corédemption de la Vierge qu'un Français, M. Auguste Nicolas, a si remarquablement développée dans le meil-

K Le Précieux Sang, p. 16-17.

2 Bethléem, I, 109-116.

leur de ses ouvrages1, le P. Faber, ému, presque transporté au ciel, et ne sachant plus contenir Dieu qui frémit en son sein, se laisse aller à raconter la scène de l'Incarnation comme on ne l'a jamais racontée jusqu'à ce jour, avec une sorte d'inspiration divine :

« Marie, dit-il, Marie a fait un signe d'assentiment. Maintenant Dieu est libre, Marie l'a rendu libre. La créature a donné une liberté nouvelle au Créateur. L'Océan éternel a pénétré tout autour de la Reine des créatures ; la complaisance divine a fait rouler audessus de sa tête le majestueux murmure d'un tonnerre doux et nrystérieux ; une ombre qui paraît ressembler à Dieu la recouvre pendant un instant : Gabriel a disparu; et sans secousse, sans bruit, sans le moindre frémissement du calme de la nuit, Dieu, revêtu d'une nature créée, était assis au dedans de son sein maternel. La volonté éternelle était exécutée, et la création était complète. Bien loin dans l'espace, une immense jubilation éclatait au milieu des régions du monde angélique. Mais la Vierge ne l'entendait pas, elle ne l'écoutait pas. Sa tête était abaissée sur son sein et son âme était plongée dans un silence qui ressemblait à la paix de Dieu. Le Verbe était fait chair-'. »

« Le Verbe s'est fait chair. » Faisons ici une halte nécessaire. Nos lecteurs, sans doute, sont fatigués de tant de beautés : il ne faut pas les lasser à coups de chefsd'œuvre. Nous nous étions proposé d'étudier la théodicée du P. Faber, sa théorie de la Rédemption et sa doctrine sur l'Ancien Testament : ces trois points ont été élucidés.

En théodicée, le P. Faber ne sépare pas l'Être divin de ses attributs : il n'est pas ontologiste dans le sens con-

1 La Vierge Marie dans le Plandicin.

- Bethléem A, H 0-1 11.

LE P. PABER 275

damnable «le ce mol, et, parmi loules les perfections <l<l'Infini, c'est à la llonlé qu'il donne le premier rang.

Il partage sur l'incarnation les idées générales de Duns Scol, et pose en principe que, sans la désobéissance d'Adam el le crime de nos premiers parents, I<i Verbe se sérail incarné.

Enfin, c'esl par l'amour qu'il explique loules les rigueurs de l'Ancien Testament, el si l'Ancien Testament a pu enfin faire place au Nouveau, c'est qu'aux yeux de noire mystique, la Vierge Marie est céleslemenl intervenue; c'est que, par son fiât sublime, elle a participé à l'incarnation de Dieu et au salut du monde.

Il nous reste à exposer les doctrines du P. Faber sur les causes et les effets de la Rédemption, ou plutôt sur l'histoire du Précieux Sang ; car il est bon d'emprunter ici les expressions favorites de notre théologien. Après la lecture de ses livres sur la Passion du Christ, il sera difficile, comme on va s'en convaincre, de ne pas avoir sans cesse sous les yeux l'image de Jésus couronné d'épines et chargé de sa croix. Et les lecteurs du Précieux Sang, oui, les lecteurs les plus indifférents, seront forcés de répéter quelque jour cette parole que nous disait jadis un chrétien dont la vie a été longuement agitée, et qui n'a pas toujours eu la plénitude de la foi : « Je ne suis pas un mystique ; quelquefois je perds de vue la Vierge et les Saints; mais je vois toujours là, sous mes yeux, la grande figure de Jésus-Christ tout inondé de son sang et me tendant les bras ! »

La Rédemption, ses effets sur l'homme, ses effets sur la société : voilà ce que nous nous proposons de mettre en lumière en empruntant au P. Faber tout le rayonnement de sa doctrine : rayonnement dont rien n'égale la splendeur.

Il y a longtemps, bien longtemps déjà, qu'on a reproché au dix-neuvième siècle de dédaigner un humble petit livre où toute vérité est substantiellement contenue et sans lequel le monde périrait : je dis le monde moral et le monde matériel lui-même dont Dieu ne pourrait plus supporter le scandale. Ce petit livre, c'est le Catéchisme. C'est là que l'on trouve la définition claire, lumineuse, de ce grand dogme de la Rédemption. La Rédemption, c'est la. substitution de Dieu a l'homme. Il n'est pas rare de rencontrer, dans le monde, des intelligences, même vulgaires, qui admirent profondément le trait de saint Vincent de Paul se substituant à un galérien, prenant sa place, acceptant son châtiment. Eh bien ! ce trait n'est qu'une très pâle et très imparfaite copie du chefd'œuvre de Dieu parmi nous. Dieu a pris réellement notre place, Dieu s'est réellement substitué à nous. Nous étions dans le bagne du péché, chargés de très lourdes chaînes, osant à peine lever au ciel des yeux remplis de larmes ; et voilà que tout à coup un homme vêtu de lumière s'est présenté à la porte de cette prison que sa présence a rendue éblouissante. Ses doigts ont touché nos chaînes : elles sont tombées. Sa main nous a relevés, son sourire nous a guéris. Puis il a dit aux gardiens du

LE P. PABBR 277

bagne : « Je vais les remplacer, enchaînez-moi. » Kt il a été garrotté pour nous, et il est mort pour nous. Tout cela s'est littéralement passé sous nos \<;ux, sur celte terre que nous habitons, et je regrette d'être forcé d'employer ici des métaphores qui rendent si médiocrement ma pensée. Sur ces sommets de la métaphysique, l'intelligence humaine voudrait trouver des mots tout spirituels et sans corps; mais elle s'agite en vain, elle est impuissante, elle bégaye.

Nous avons connu un chrétien qui, tous les jours, au moment solennel de l'élévation de l'hostie et du calice, aimait à résumer, dans une prière ardente, toute la pensée de l'Église sur le dogme qui nous occupe : « 0 mon Dieu, disait-il, je sais que toute faute mérite un châtiment, et je sais encore que, d'après les lois de la justice naturelle, ce châtiment doit être subi par le coupable. Mais je sais aussi que, par une adorable décision de votre miséricorde, un innocent peut se substituer au coupable qui est par lui-même indigne et incapable d'expier suffisamment. L'Innocent, ô mon Dieu, c'est vous; mais il faut, à tout le moins, que le coupable consente à une substitution aussi salutaire. Pour ma part, j'y consens. Substituez-vous à moi et à tous les hommes. Mettez-vous en notre place, mettez-nous en la vôtre, et que votre beau ciel soit plein d'âmes. » Il nous semble que cette prière est un très exact résumé de la doctrine catholique. Plus nous avançons dans l'exposition de ce dogme incomparable, moins nous comprenons les révoltes de la libre pensée. Vous imaginez-vous le galérien que saint Vincent de Paul était venu délivrer, vous l'imaginez-vous entrant dans un |accès de folie furieuse contre son libérateur, et le battant avec ces chaînes mêmes dont le saint voulait

se charger ? C'est à la lettre l'histoire de l'incrédulité contemporaine.

Le P. Faber a consacré tout un livre, le Précieux Sang, à l'exposition de la doctrine que nous défendons ; et ce livre est, suivant nous, son chef-d'œuvre '. Tout d'abord, il y répond à certaines objections que nous entendons tous les jours répéter autour de nous. Combien de fois n'avons-nous pas entendu dire par des philosophes de vingtième ordre : « Dieu devait nous sauver ainsi, puisqu'il nous avait laissé tomber dans le péché. » Mais notre grand mystique démontre, avec une éloquente lucidité, que Dieu aurait fort bien pu ne pas nous créer ; qu'en second lieu, il aurait pu nous racheter selon mille autres modes, et enfin, qu'en nous rachetant d'après le mode sublime qu'il a adopté, il pouvait fort bien, au lieu de subir tant d'inénarrables douleurs, ne répandre qu'une larme, une seule larme, une goutte, une seule goutte de son sang qui aurait très surabondamment suffi à laver les péchés de toute la terre, et aussi à laver les péchés de tous les mondes habités. Rien n'est si simple, rien n'est si profond que cette triple démonstration. Mais il faul ici se suspendre aux lèvres de ce grand poète, de ce beau chanteur, comme dirait Févêque de Tulle : « Reportons notre pensée vers les innombrables étoiles qui peuplent les cieux. Multiplions-les des millions et des millions de fois. Supposons-les habitées, pendant des siècles infinis, par des multitudes de races déchues. Nous n'avons pas de signes qui puissent nous donner une idée du nombre des

* La seule division de ce livre atteste sa magnifique élévation. Il est partagé en six chapitres, dont voici les titres : I. Le Mystère du Précieux Sang. IL Sa nécessité. III. Son Empire. IV. Son Histoire. V. Sa Prodigalité. VJ. La Dévotion du Précieux Sang t

âmes qui s'y trouveraient, et encore moins qous représenter l<!s actes multipliés de péché de toutes ces âmes ou de tous ces esprits. Mais nous savons ceci : qu'une seule de toutes les gouttes du précieux sang qui sont dans le corps glorifié de Jésus aurait été plus que suffisante pour purifier ces innombrables créatures déchues et pour absoudre séparément chaque pécheur de ses péchés sans nombre. Oui, d'une seule goutte auraient pu émaner tous ces mondes de grâces réparatrices. La valeur d'une seule goutte du précieux sang est tout simplement infinie l. » Et ailleurs : « Ce ne fut pas la nécessité qui détermina Dieu à racheter le monde par le précieux sang. Il aurait pu le racheter de mille autres manières. Sa puissance ne connaît pas de bornes et sa sagesse est inépuisable. Il aurait pu concilier le pardon du péché avec la pureté sans tache de sa sainteté, par une foule d'inventions dont ni nous ni les anges ne peuvent avoir aucune idée. Son pouvoir absolu lui permettait de nous sauver sans Jésus. Même dans le cas de la rédemption, Notre-Seigneur pouvait se dispenser de répandre son sang. Il n'y avait aucune nécessité pour lui de le verser. Une seule larme, un soupir d'un instant, un regard élevé vers le trône de son père, auraient suffi si les trois divines Personnes l'avaient voulu. L'effusion de son sang faisait partie de la liberté de son amour2. » A la lecture de ces merveilleuses paroles, il est vraiment douloureux de penser que certaines intelligences attardées n'y verront que des nouveautés, qu'elles seront étonnées de ces doctrines, qu'elles iront presque jusqu'à s'en défier ; tandis que nous sommes ici dans l'in-

1 Le Précieux Sang, pp. 33, 34.

2 Ibid., p. 35.

time, dans le cœur de la vieille vérité catholique. Les nouveautés du P. Faber sont dix-neuf fois centenaires.

Après avoir fortement établi la doctrine, l'Oratorien anglais est amené par son sujet à raconter l'histoire de la Rédemption. Le théologien du Précieux Sang fait place à l'annaliste de la Passion. Vais je ici le résumer froidement? Vais-je analyser les ardeurs de ce style? Oserai-je disloquer ces magnifiques rayons pour en présenter seulement quelques fragments à mes lecteurs? Non, j'aurai la très facile et très délicieuse modestie de citer in extenso le plus grand mystique de mon temps. Il a mis en drame les souffrances du Christ : je choisirai trois scènes dans ce grand drame qui embrasse à la fois le ciel, la terre et tous les mondes

I. La sueur de sang. — Venons ce qu'au jardin des Oliviers fait l'âme du Sauveur. Elle réunit autour d'elle tous les péchés, si nombreux, si variés, si énormes, des hommes. Sa sainteté si belle se recouvre de ce hideux vêtement qui brûle, semblable à un poison, semblable à une flamme ardente. Ainsi revêtue, elle frémit toute pénétrée du plus terrible des frémissements humains. Sa vie ne se conserve que par une puissance miraculeuse. Jamais, sur la terre, il n'y a eu de pesanteur aussi mortelle, de tristesse aussi poignante, de dessèchement aussi complet des fontaines de la vie, de langueur aussi cruelle, d'abattement aussi excessif. Alors cette âme puissante lève les mains comme si, avec une îorce plus grande que celle de Samson, elle allait faire descendre les cieux ; elle attire sur elle-même la redoutable tempête de la justice éternelle et de la vengeance accablante de Dieu. Le sacré cœur ne peut pas résister plus longtemps. Il laisse échapper sa vie vermeille, comme un pressoir le vin qu'il renferme. L'une après l'autre, d'une manière qui n'est point naturelle, les gouttes de sang suintent lentement à travers les pores brûlants de la peau divine. Elles s'arrêtent sur son front, et puis elles roulent le long de sa face. Elles embarrassent sa chevelure, elles couvrent ses yeux, elles remplissent sa bouche. Elles souillent sa barbe, elles souillent ses mains, elles coulent sur tous ses membres comme une sueur uni-

LE P. FABBR 281

verselle de sang. Elles tache ni ses vêtements, elles rougi

les racines des olivier-;, elles recouvrent la poussière blanche «le

taches l'oiigeàtres. Certes, si jamais souffrance a été belle — et

combien peu «le souffrances sur La terre ne Pont pas été,

t.-iii bien celle que la lune de Pâques contemplait cette nuit à

l'ombre des oliviers <le Gethsémani*.

II. Lis couronnement d'épines. — Voici lu quatrième effusion du sang, voici le couronnement d'épines. C'est In, souveraineté de Jésus qui déplaît à ses bourreaux : ils ne peuvent supporter qu'il s'appelle roi. Ils voudraient bien tourner sa royauté en dérision ; mais ils la sentent et ils l;i craignent. Tant de douceur aigrissait les bourreaux ; elle les abaissait eux-mêmes dans leur propre estime. La mansuétude de son silence était pour eux un reproche. Il y avait quelque chose de si adorable dans ses souffrances, que leur fanfaronnade vulgaire s'en trouvait écrasée : son regard les humiliait : il était si beau ! Ainsi, dans l'aveuglement de leur malice, ils ont opéré un mystère divin, ils l'ont couronné roi... Le soleil et la pluie étaient tombés alternativement sur les ronces verdoyantes que la terre, sans le savoir, avait fait croître pour son créateur. Ces ronces s'étaient étendues sur le gazon ; elles y avaient entrelacé leurs nombreux et vigoureux rejetons. Elles avaient poussé en buissons épais; leurs pointes flexibles s'étaient durcies sous les rayons du soleil de l'automne, et elles étaient devenues de longues et grosses épines. Peut-être l'abeille s'était-elle posée sur leurs fleurs pour en extraire le suc délicieux ; peut-être le papillon avait-il été attiré un instant par leur parfum aromatique ; peutêtre l'oiseau avait-il emporté dans son bec leurs baies dorées ; mais qui aurait jamais imaginé qu'elles devaient encore être teintes du sang de leur Créateur ? Les soldats ont garni leurs mains calleuses de leurs gantelets de cuir, et ils tressent une couronne de ces épines dures et cruelles. Qu'importe si elle n'est point parfaitement ronde? Qu'importe si elle ne doit pas s'adapter exactement à la tète de leur César de théâtre ? Au milieu des plaisanteries, des jeux de mots et des blasphèmes païens, l'ouvrage informe est bientôt achevé. Alors ils se lèvent et s'approchent de leur roi. Oh ! ce n'est pas de la même manière que nous nous approchons maintenant du Saint Sacrement et que les anges s'approchent du trône de l'Eternel... Jésus est assis sur un banc, et nous osons à

1 te Précieux Sang, pp. 288-290.

peine le regarder, tant il est divin dans son abjection. Ce corps de garde se remplit silencieusement de la splendeur de sa divinité. Est-ce qu'ils ne la voient pas? Non. Ils enfoncent la couronne sur sa tête avec une violence brutale. Elle n'est pas ronde, elle ne va pas : ils font entrer de force les pointes dans sa peau, et le sang jaillit, noir, lent, avec une peine des plus douloureuses... Jésus tremble de la tête aux pieds, dans un supplice intolérable. Un nuage de souffrance recouvre ses yeux si beaux ; ses lèvres sont devenues livides sous l'excès de la douleur. Mais le visage d'un enfant endormi n'est pas plus doux que le sien, ni son cœur plus calme, et il nous apparaît plus beau, maintenant qu'il est couronné. O sang précieux, ô amant de la souveraineté de Dieu, longtemps tu as eu soif de la royauté. Mais quelles étranges, quelles saisissantes cérémonies tu avais préparées pour ton couronnement ' !

III. Le crucifiement. — Ils ont étendu Jésus sur la croix, lit plus dur que le berceau de Bethléem dans lequel il avait d'abord été couché. Il se remit entre leurs mains avec autant de docilité qu'un enfant fatigué que sa mère prépare doucement au repos. Il semble (et en vérité il en était ainsi) faire sa propre volonté, plutôt que la leur. Beau dans son défigurement, vénérable dans son ignominie, le Dieu éternel s'étend sur la croix, les yeux fixés avec douceur vers le ciel. Jamais Marie ne pensa qu'il parût plus digne d'adoration, qu'il fût plus manifestement Dieu que quand il était ainsi étendu et couché sur la croix, victime impuissante, mais volontaire. Et elle l'adorait avec la plus profonde vénération. Maintenant les bourreaux étendent son bras droit et sa main sur la croix. Ils mettent le clou raboteux à la paume de sa main, cette main d'où découlent les grâces du monde, et le premier coup de marteau retentit sourdement au milieu du silence. Madeleine et Jean se bouchent les oreilles: car pour eux ce son est intolérable. Il leur est plus douloureux que si le marteau tombait au vif sur leurs cœurs. Marie entend tout le bruit. Et cependant pour elle la pose des clous n'était pas une action unique : chaque coup lui infligeait un martyre particulier, comme la main du musicien qui presse tour à tour toutes les clefs de son instrument... La main droite est clouée à la croix ; la gauche ne peut atteindre sa place. Ils ont mal mesuré leur distance. Les bourreaux tirent alors le

1 Le Précieux Sang, p. 297.

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bras gauohe de toutes leurs forces, mais il ne s'allonge pas assez* Ils ;i|)|iniciit Icm-s genoux sur les côtes que cette violente pression fait craquer sans les briser, et, en disloquant le bras de Jésus, ils parviennent à étendre la main jusqu'à 8a place. Puis, le bruit sourd

du marteau recommence, changeant de son selon qu'il porte -ur la chair, les muscles ou le bois dur dans lequel le clou s'ouvre un cruel passage. Dieu soutint Marie : elle continua uV vivre Maintenant on soulève la croix et on la dresse avec Jésus couche dessus et ayant toujours la môme douceur d'expression dans les yeux ; l'instrument du supplice est porté près du trou creusé pour le recevoir ; on attire graduellement le pied de la croix au-dessus du bord de la cavité, jusqu'à ce qu'elle y tombe d'un bond violent qui disloque tous ies os de la victime et détache presque son corps avec les clous qui le retiennent. Quelques saints contemplatifs font même mention d'une corde liée autour du corps sacré pour l'empêcher de se détacher de la croix et serrée si cruellement qu'elle entrait dans la chair. Ainsi une horreur surpasse l'autre, fouillant (comme ces feux souterrains qui font trembler la terre) sous les abimes du cœur anéanti de Marie, toutes ses facultés surnaturelles de souffrir. Ne comparons la douleur de Marie à aucune autre * .

Telles sont, obscurcies par les ténèbres d'une traduction, les beautés de ce drame écrit par un Shakespeare mystique, par un Shakespeare qui n'est certes pas audessous de l'autre. Nous ne regretterions pas d'avoir commis une citation si longue, si nos lecteurs devaient tirer de cette lecture quelques conclusions larges, élevées et profondes. Tout d'abord, nous voudrions leur avoir persuadé qu'un siècle qui possède des écrivains comme le P. Faber n'est réellement inférieur à aucun autre siècle. C'est toujours avec un serrement de cœur que nous voyons notre époque obstinément placée par certains écrivains bien au-dessous du siècle de Louis XIV. Joseph de Maistre est-il inférieur à Bossuet? Racine est-il supérieur à La-

1 Le Pied de la Croix, pp. 291-294.

martine ? Et le P. Faber ne peul-il pas soutenir la comparaison avec saint François de Sales ou avec Fénelon ? Nous sommes tout prêt à accepter la lutte sur ce terrain ; mais, ici encore, le P. Faber nous est. d'une autre utilité. Il aime passionnément le Beau, et il ne sait pas s'écarter un instant de cet amour très pratique. Jamais un mot bas, jamais un réalisme ne vient déshonorer ces pages pures comme le cristal. C'est là une grande leçon pour tous les catholiques qui mettent aujourd'hui leur plume au service de la Vérité : ils doivent haïr toute image laide, toute expression triviale, tout ce qui, de près et de loin, peut ressembler à du Courbet.

De tous les passages que nous avons cités, il faut surtout conclure que, dans tous ses livres, notre grand mystique présente la Rédemption comme un effet du libre amour de Dieu, et non point comme une nécessité. En résumé, Dieu

AURAIT PU NOUS SAUVER AUTREMENT, MAIS IL NE POUVAIT PAS NOUS SAUVER D'UNE MANIÈRE PLUS SUBLIME. « Oh ! Cette

pensée, dit le P. Faber, inonde mon cœur de joie. Avoir toujours à reposer sur la libre souveraineté de Dieu au lieu de reposer sur ma petitesse et sur ma misère ; toujours retomber sur la magnificence gratuite de mon Dieu ; être toujours redevable de tout à Jésus (et de quel tout, ô Dieu miséricordieux !) : cette joie est de toutes les joies de la terre celle qui se rapproche le plus de la joie des cieux l. »

« L'universalité sans limites, » tel est le caractère de toutes les œuvres de Dieu. Une fois que le sang divin

1 Le Précieux Sang, p. 98.

avait été répandu, il devait tout atteindre, tout pénétrer, loui régénérer. Il n'appartient pas aux seuls théologiens de parler de ses conquêtes; mais l'artiste, le poêle, le savant, le politique doivent faire de la Rédemption et du sang de Dieu le centre, le but, l'idéal de leur art, de leur science et de leurs idées sur le gouvernement des hommes. Ce n'est pas ici une parole sonore et retentissante, ce n'est pas ici de la poésie : c'est de la réalité. Sans la Rédemption, il ne peut y avoir, il n'y aura jamais ici-bas de vérité complète, de beauté accomplie, de science parfaite. Enfin, il n'y aurait pas, sans ce sang répandu, de salut possible pour les âmes, et sans lui le ciel ne serait point peuplé.

En nous donnant le sang de son Fils, Dieu nous a fait quatre présents inestimables. Il nous a donné le Vrai que l'Eglise maintient dans le monde. Il nous a donné le Bien dont les sacrements nous communiquent l'énergie. Il nous a donné le Beau que l'art chrétien ne cesse d'exprimer h travers tous les siècles. Enfin il nous a donné la Béatitude qui ne doit pas finir. Les trois premiers de ces présents sont pour la terre ; le dernier, qui les contient tous, est pour le ciel.

Si cette division que nous venons de soumettre à nos lecteurs n'appartient pas à l'Oratorien anglais, on ne peut se dissimuler qu'elle est implicitement renfermée dans son Précieux Sang. Puis, quels torrents de lumière il a répandus sur chacun de ces objets de sa méditation ! Car il est prodigue de lumière, ce grand génie : il ne compte pas les rayons dont il réjouit nos yeux. Tout d'abord, l'Eglise, pour lui, se résume dans le Pape. Le P. Faber n'appartient pas à ce groupe d'esprits trop exclusivement métaphysiques qui ne prennent pas une part assez vive aux

angoisses temporelles du Saint-Siège. Ce mystique, ce métaphysicien, pendant les dernières années de sa vie, a suivi avec des battements de cœur toutes les péripéties de la question romaine. Ce même entendement qui découvrait les secrets de l'essence divine avait de belles indignations et de chauds frémissements à la nouvelle de la glorieuse défaite deCastelfîdardo. Il avait la plénitude du sens catholique.

Le Pape, aux yeux du P. Faber, tire du Précieux Sang toute la puissance de sa juridiction, toute la force de son infaillibilité : « C'est dans le Pape, dit-il, que se trouve la paternité de tous les sacrements, et c'est en lui que résident la juridiction du Précieux Sang et les prérogatives royales du Verbe incarné. Les Papes administrent l'empire de Jésus : ils sont la tête du Christ rendue visible à nos yeux. » Et notre grand mystique ajoute que la tiare est trop souvent « une couronne d'épines, comme le pontificat est véritablement un martyre l. »

Ceux qui continuent ainsi la Rédemption à travers tous les temps, sont aussi ceux qui continuent l'Infaillibilité. C'est le sang versé du Fils de Dieu qui a mérité sans doute à l'humanité cette insigne faveur de posséder à plein le trésor de la Vérité, de le posséder visiblement et sans interruption. Le Pape est à Rome, comme la lumière sur un candélabre qui domine facilement le monde : il suffit d'avoir des yeux et de la bonne volonté pour être largement illuminé. De la bonne volonté, disons-nous. Oui, car, jusqu'à la consommation, ceux-là qui croient à la puissance de la Rédemption, et qui imitent le Rédempteur, ceux-là seuls seront admis à la connaissance de

1 Le Précieux Sang, p. 323.

LE P. PABBR 2S7

toule la vérité. La source de la vérité, au point de vue absolu, cYsi le Verbe, c'esl la liaison, le Discours intérieur de Dieu ; mais, an point <le vue relatif de uotre humanité malade, c'est le Verbe l'ait homme el répandant son sang, c'est le Verbe continué par l'Église.

Quant à la source du Bien, elle est surtout dans les sacrements, et les sacrements, qu'est-ce autre chose que l'effusion réelle, authentique, du Sang sacré sur les âmes? Comme le dit le P. Faber avec son originalité habituelle, « ils sont la continuation des trente-trois années de Jésus sur la terre. » Je ne dis pas qu'en dehors de la race chrétienne, de la race sacramentelle (si l'on peut parler de la sorte), il n'y ait pas de beaux fragments épars de vertu naturelle, de même qu'en dehors des nations baignées par le Sang divin, on rencontre de beaux rayons épars de vérité. Mais la plénitude du Bien ne sera jamais conquise ici-bas que par ceux qui ont conquis la plénitude de la grâce. Ceux qui boivent le plus souvent aux sources sacramentelles, sont ceux qui sont parmi nous les plus parfaits imitateurs de Jésus-Christ. Or le bien fait ici-bas d'autant plus de progrès que ces imitateurs sont en plus grand nombre.

Supposez, par une hypothèse étrange, que Jésus-Christ incarné vive, souffre, répande son sang visiblement en plusieurs pays à la fois : il en résulterait en apparence une sanctification plus vive, plus directement féconde, et dont le monde entier se ressentirait. Eh bien ! cette hypothèse est presque une réalité; car les chrétiens sont d'autres Jésus-Christ. Que me parlez-vous de morale indépendante ? Lorsque je sors du sacrement eucharistique, ne suis-je pas disposé à toutes les vertus, n'ai-je pas une horreur plus profonde pour tous les vices, n'accomplirai-

je pas plus aisément tous les sacrifices ? Ma morale dépend du sacrement que j'ai reçu, et en dépend très étroitement. C'est un fait d'une évidence axiomatique. D'ailleurs, tout ce qui se fait de grand ici-bas n'est-il pas inspiré directement par l'esprit de sacrifice? Le sacrifice n'est-il pas l'origine de toutes les grandes idées, comme de toutes les grandes institutions? Les hommes de sacrifice seuls peuvent faire au paupérisme, à la maladie, au mal, une guerre efficace, et il n'y a de ces hommes que parmi les imitateurs et les adorateurs du Précieux Sang. Toute charité n'est en réalité qu'une substitution de soi-même à la misère des autres; toute charité est une rédemption, est une copie de la Rédemption. C'est ce que le P. Faber a dit mille fois mieux que nous.

L'Art lui-même, dont on n'a pas coutume de mêler le nom à ces méditations sur le Précieux Sang, tire de Jésus souffrant sa véritable grandeur. Je dis que les peuples chrétiens, seuls, ont l'entière notion de la véritable Beauté. Vous m'objecterez les Grecs et la perfection de ces formes antiques qui s'épanouit si merveilleusement sur la blancheur des marbres athéniens. Je vous répondrai que c'est là une beauté de second ordre ; que sans Jésus- Christ nous aurions été à perpétuité condamnés à ce culte du muscle, à cette adoration du torse ; mais que depuis dix-neuf cents ans l'art a été délivré, et qu'il lui a été donné d'exprimer avec la couleur et avec le marbre quelque chose de supérieur, l'âme. Parcourez, parcourez notre Musée des antiques ; considérez ces figures merveilleuses ; ces corps gracieux, ces plis admirables : vous ne rencontrerez pas l'âme sur le visage de tous ces dieux et de tous ces héros. Ces marbres doublement matériels ne prient pas, ne luttent pas contre le mal, n'adorent pas Dieu. Le

LE P. i aih:i; 2K!)

dernier petit statuaire d'un p;i\s chrétien donnera, toul au contraire, cette vie spirituelle à la toile el a la pierre.

Voyez un s;iinl : quel sujd incomparable de portrait ou de statue! Il ;i ses beaux yeu\ j'!l<s vers I<! ciel, il est brûlé au dedans par de rudes passions contre lesquelles il se débat rudement, et cette lutte éclate sur son visage que la victoire va tout à l'heure embellir magnifiquement. Ne me parle/, plus de vos Apollon ni de vos Vénus : je tiens enfin, je tiens la véritable beauté, et contemple sur une tête humaine le triomphe visible de l'âme sur le corps et du bien sur le mal. Ne me demandez rien de plus beau : car rien de plus beau ne sera jamais vu que dans le ciel.

Écoutez là-dessus notre admirable P. Faber : « L'Art chrétien, dit-il, est à la fois une théologie et un culte. Qu'est-ce que la Vie de Jésus-Christ par le B. Ange de Fiesole, sinon le plus magnifique traité de l'Incarnation qui ait été composé après celui de saint Thomas. L'art est une véritable révélation du ciel. Il fait apparaître en Dieu des choses trop profondes pour que la parole puisse les exprimer. L'Art est né, comme Notre-Seigneur, à Bethléem ; il y a été bercé avec lui ; il semble presque toucher a la Grâce. Dans toutes ses parties, d'ailleurs, la vie de Jésus-Christ est la représentation du Beau1. » Que ne lisez-vous ces lignes, ô vous qui vous glorifiez du nom d'artistes ? Elles vous apprendraient la hauteur de vos fonctions. Elles vous diraient que vous devez tout au Christ. Les anciens ont pu concevoir et réaliser la froide et régulière perfection du Parthénon; mais les adorateurs de Jésus crucifié ont voulu, de leurs mains fortes, élever les voûtes

1 Bethléem, I, 327 et suiv.

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trop basses de cet édifice trop humain, mais ils ont voulu faire de leurs temples l'image du ciel. Les anciens ont pu bégayer les mélodies pures et correctes d'un chant dont nous ne leur avons guère emprunté que la méthode ; mais dans leurs incomparables harmonies, les adorateurs de Jésus crucifié ont su mettre toute la lutte entre le ciel et la terre, entre le Bien et le Mal, entre le Calvaire et l'enfer. Est-ce qu'un ancien eût pu concevoir la Création d'Haydn? Est-ce qu'un ancien eût pu seulement imaginer ce passage célèbre du Don Juan de Mozart, où la mélodie peint les plus délicates, les plus vives et en apparence les plus pures tendresses, tandis que l'orchestration exprime la raillerie satanique et la perfidie du séducteur? Les anciens, enfin, ont pu arriver à rendre, dans toute sa perfection, les traits de la beauté physique ; ils ont fait la Vénus de Milo, que je ne crains pas d'admirer ; ils ont fait Y Apollon du Belvédère, que je n'ai jamais contemplé sans frémir; mais les adorateurs de Jésus crucifié ont trouvé mieux : ils ont trouvé cette tête de Jésus-Christ, dont on a découvert la sublime empreinte aux calacombes ; ils ont trouvé « la beauté vraiment artistique et idéale des douleurs de Marie ; ce caractère pathétique et ces tristesses de la Compassion, qui ne doivent pas être séparées des terreurs sublimes et sacrées de la Passion du Verbe incarné1. » La figure qui domine l'Art, c'est celle delà Vierge immaculée.

Nous nous arrêtons : car nous n'aurons pas à parler longtemps de ce salut que nous a procuré le sang répandu de Jésus-Christ, après nous avoir procuré, comme nous venons de le montrer, le triple trésor du Beau, du Vrai

K Le Pied de la Croiv, p. 21.

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et du Rien. N'avons-nous pas dit déjà que le P. Faber était un partisan déterminé de la facilité du salut pour tous les hommes? Dans son beau Traité qui a pour titre: Le Créateur et la Créature, il consacre à l'étude de cette grande question deux chapitres admirables de candeur, de bonté et d'érudition '. Notre cœur a battu très vivement à la lecture de ces pages que nous voudrions voir sous les yeux de tous les chrétiens du monde entier. A la suite d'une dissertation dont on ne saurait trop admirer la science et la profondeur, le P. Faber s'échauffe, et, soumettant, avec une modestie naïve, tous ses jugements à l'autorité de l'Eglise, il conclut en ces termes : « Nous pouvons espérer que la grande majorité des catholiques seront sauvés2. » Il ajoute, avec une rare délicatesse de pensée : « Nous parlons de choses que nous ne savons pas; mais il doit nous être permis d'opposer ces considérations à ceux qui nous donnent sur Dieu des pensées dures et insupportables à notre faiblesse. Ce ne sont pas des doctrines, ce ne sont pas des certitudes : ce sont des inductions, des espérances, des théories qui sont certainement, plus que l'opinion opposée, en harmonie avec ce que nous savons de notre Dieu infiniment juste et infiniment compatissant3. » Et il termine ainsi qu'il suit ce résumé d'une doctrine à laquelle nous nous rattachons du plus profond de notre cœur : « Nous avons parlé des catholiques. Que si notre pensée sort de ces limites et va s'égarer hors de l'Église, nous n'avons pas de profession de foi à faire au sujet de ceux qui ne sont pas des nôtres,

1 Le Créateur et la Créature, liv. III, chap. r, Facilité du Salut; chap. n, Le grand nombre des croyants.

2 Le Créateur et la Créature, p. 358.

• 3 Ibidem.

sinon que Dieu est infiniment miséricordieux pour chaque âme ; que nul n'a jamais été ni ne sera jamais perdu par surprise, ou victime de son ignorance. Et quant à ceux qui peuvent être perdus, je crois avec confiance que Dieu, pressant pour ainsi dire chaque esprit créé dans ses bras, a, parmi les ténèbres de sa vie mortelle, fixé sur lui ses yeux brillants de la lumière de l'amour ; je crois enfin que, si la créature ne possède pas son Créateur, ce n'est que par un acte délibéré de sa volonté K » Nous aimons ce noble langage, et nous l'opposons à cette autre parole qu'on nous citait tout récemment, et qui a été prononcée dans un instant d'erreur par une grande intelligence de notre temps : « Ce que Dieu a fait de mieux, c'est l'enfer. » Nous protestons contre ce mot, qui a été horriblement interprété, et qui est d'ailleurs tout à fait hétérodoxe. En vérité, ce que Dieu a fait de mieux, c'est le ciel. Et telle est la conclusion réelle des dix volumes du P. Faber, tel est le résumé de ses œuvres complètes :

« Voir Dieu face à face, tel qu'il est : contempler sans être ébloui les trois divines Personnes, reconnaissables et distinctes dans le foyer en flamme de leur inaccessible splendeur ; jouir de la vue si longtemps désirée de l'éternelle génération du Fils ; en posséder les joies dans notre cœur sans mourir ; admirer, dans le ravissement de l'adoration, les merveilles ineffables que révèle sans cesse le Saint-Esprit dans sa procession du Père et du Fils ; participer à cette joie des joies, en boire à longs traits les délices; scruter avec une liberté triomphante attribut après attribut ; pénétrer dans les océans sans fin des beautés divines... Orna pauvre âme, que peux-tu connaître de ces merveilles qui seules pourront satisfaire ton amour en d'éternelles alternatives de respectueux silence et de cantiques de reconnaissance 2 ! »

1 Le Créateur et la Créature, p. 339.

2 Ibid., p. 237-258.

Eo terminant cotte longue étude, nous nous apercevons, hélas! que nous n'avons pas dit la vingtième partie de ce que nous voulions dire. Sous nos yeux, là, sont de longues notes et de plus longues citations dont nous n'avons fait aucun usage. Nos lecteurs suppléeront à ces lacunes de notre critique en prenant connaissance de toute l'œuvre du grand mystique. Le P. Faber est de ceux qu'on ne lit pas sans que l'âme s'ennoblisse, sans que le corps lui-même prenne une attitude plus digne. 11 élève les intelligences; il les rend plus vastes, plus profondes ; il les dilate. L'âme d'un paysan qui le lirait ne pourrait plus être banale. Il donne à ses lecteurs une vraie grandeur et comme une sorte de génie.

L'Angleterre est une nation puissante, un grand peuple. Elle a une vie politique véritablement puissante ; elle a un Parlement qui discute librement et qui sait discuter; elle a des colonies qui produisent beaucoup de coton; elle a je ne sais combien de lieues de superficie sur le bord du grand Océan et sur les rivages de l'Inde ; sa marine n'est comparable qu'à sa fortune ; elle est la reine de la mer... Mais parmi ses lords et ses banquiers, en est-il un seul qui se soit jamais dit à lui-même : « Le plus grand honneur, la plus riche gloire de l'Angleterre, ce n'est pas son argent, ce ne sont pas ses vaisseaux, ce n'est pas son Parlement : c'est peut-être le P. Faber. »

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