MONTALEMBERT
CHARLES DE MONTALEMBBRT \ !
pelle à c»»lr de la grâce sévère de Notre-Dame : si, dans chaque diocèse, on construit cenl églises romanes et - Iniques ; si notre sol se revêt, comme en l'an mille, «le la robe blanche des basiliques nouvelles, c'est à ces deux esprils, c'est à ces deux œuvres que nous le devons. Chateaubriand les avait devancés, je le veux bien : mais Victor llii^o et Monlalembert peuvent tout au moins être appelés les « seconds fondateurs » de l'Art chrétien en notre siècle. Et c'est une de ces gloires dont il est permis d'être jaloux.
Sainte Elisabeth de Hongrie produisit exactement dans les études historiques le même mouvement que le Vandalisme avait produit dans l'archéologie et dans l'art. Qui de nous ne se rappelle avoir lu, à sa sortie du collège, cette Introduction si chaude, si colorée, si vivante? Non, il était impossible de la lire sans se prendre pour le Moyen- Age d'un amour passionné et profond. Ce livre a décidé je ne sais combien de vocations d'historien et d'artiste. Pourquoi n'ajouterais-je pas, fort humblement, qu'il m'a converti moi-même à l'examen et à l'amour de cette époque trop dédaignée ? Je me rappelle avec quelle ardeur je transcrivis alors la plus grande partie de cette Introduction, et avec quel zèle frais et jeune je relisais ces pieux fragments. Certes, la science a marché, et plus d'une idée de M . de Montalembert ne serait plus acceptée par nos historiens. Peut-être a-t-il vu le Moyen-Age « trop en beau ; » peut-être, du moins, n'en a-t-il vu que les grands et splendides aspects. Mais enfin, il a fait des élèves, il a commu-
nique à son siècle la passion de ces études, il a enfiévré sa génération pour nos antiquités nationales et religieuses. Bonne fièvre, et qui dure encore. De là tant de milliers de livres, tant de monographies savantes, tant d'excellents travaux. Les Moines d'Occident, œuvre d'un critique plus sévère et d'un historien plus exercé, sont sortis euxmêmes de Sainte Elisabeth de Hongrie : fleuve large et majestueux sortant d'une source herbue, fleurie, charmante. L'impulsion est donnée, et le mouvement ne s'arrêtera plus. Nous n'en sommes plus depuis longtemps à la période de l'enthousiasme ; nous sommes arrivés à celle de la critique, j'allais dire de l'algèbre historique, et nous avons maintenant affaire, notamment pour l'étude du Moyen-Age, à une science qui a des procédés presque mathématiques. Qu'importe? ceci est sorti de cela, et cette érudition vigoureuse ne vivrait pas comme elle vit, si Sainte Elisabeth de Hongrie ne lui eût frayé la voie.
Les3foines d'Occident resteront « le livre » de M. de Montalembert, et c'est à nos yeux, le meilleur titre de sa gloire. Ses dernières années ont été remplies par ce travail, ou, pour mieux dire, embaumées par ce parfum. Il aimait passionnément ce sujet, et néanmoins a voulu mettre une sage lenteur à le traiter, donnant par là une leçon à ces jeunes gens de notre temps qui bâclent un livre en six mois, et en sont fiers. M, de Montalembert, bien loin de là, allait jusqu'à se déclarer très mécontent de son œuvre, et l'on sait même qu'il en voulait détruire une partie. C'est ainsi qu'il respectait un public trop rarement habitué à ces respects. Nous avons lu les Moines d'Occident, et nous avons eu l'occasion d'en dire ailleurs toute notre pensée. Il est certain qu'une critique plus scientifique n'aurait pas nui à ce beau livre; mais la lé-
gende séduisait trop vivement l'auteur de Suinte Elisabeth, et il L'aimait un peu à la façon <l<i ces amants donl parle Molière : « El dans l'objet aimé toul Leurdevient aimable. » M. de Montalembert a l'ait mille efforts très méritoires pour s'arrachera ces dangereuses amours : il y a réussi, mais peut-être imparfaitement. On a, d'ailleurs, singulièrement exagéré ce défaut que nous signalons dans les Moine* d'Occident. La, Légende, quand elle résume toute une époque, peut être considérée par un certain côté comme plus historique que l'histoire elle-même. C'est ainsi que M. de Montalembert l'a comprise, et il a jeté en réalité de grandes lumières sur l'histoire de la civilisation, alors même qu'il ne donnait pas h sa critique assez d'acuité et de rigueur. Pendant plusieurs siècles on peut dire fort exactement que l'histoire des moines a été celle du Progrès, de la Liberté, du Bien : c'est ce qu'a fait voir l'illustre historien, tout fier et tout joyeux de pouvoir dire à sa chère Angleterre : « Vous ne seriez rien sans l'Eglise. »
Et maintenant, nous voici placés devant la tombe trop tôt ouverte du grand homme qui a eu une telle influence sur la politique, sur la littérature et sur l'art de son temps. Montalembert est un O'Connell. Il est moins un peut-être que le libérateur de l'Irlande ; mais il est plus vaste et d'un génie plus étendu. Il a peut-être exercé une influence moins profonde, mais il a eu certainement un plus grand nombre d'influences. C'est une des plus belles figures de ce siècle, et tout historien de l'Eglise aura désormais à la rencontrer, à la juger et à l'aimer. Ah ! je
sais trop bien ce qui le séparait de nous ; mais à Dieu ne plaise que je rappelle ici ces souvenirs poignants ! Il n'est plus, ce grand défenseur de la liberté de l'Église. Il n'est plus : mais que du moins sa mort soit féconde et son cercueil éloquent ! Oui, puissent, sur cette tombe, tous les catholiques se tendre la main, se réconcilier et former le vœu de vivre désormais dans la paix, dans la concorde, dans l'amour ! Si cette grande réconciliation se fait dans cette occasion tristement solennelle, ce sera comme un dernier discours de Montalembert et le plus éloquent de tous.
VEU ILLOT
h* Histoire de la lit te ru turc catholique au dix-neuvième siècle est encore à faire. C'est un noble sujet, et bien capable de tenter une bonne plume. Peu de nos écrivains écriraient mieux ce beau livre que M. Louis Veuillot ; mais, dans cette œuvre que nous attendrons peut-être longtemps, il y aurait par malheur une lacune regrettable : M. Veuillot n'y parlerait pas de lui.
Il est certain qu'il est une des figures les plus vivantes et les moins effaçables de cette galerie trop peu connue de nos grands écrivains catholiques. Sa popularité cependant ne date que de quelques années. C'est la suppression de l'Univers qui lui a valu cette récompense presque inespérée de l'opinion publique, et le succès de Çà et Là a décidé en sa faveur un grand nombre de juges, que n'avaient pas touchés vingt livres d'une valeur tout au moins égale, sinon supérieure. Aujourd'hui enfin, il se fait moins de tumulte autour du nom de M. Louis Veuillot ; moins de tumulte, mais un bruit meilleur et plus durable. Nous ne voulons pas essayer ici une inutile comparaison entre M. de Chateaubriand et l'auteur des Libres Penseurs ; mais il y a entre eux plus d'un point
1 Écrit en juin 1862.
commun : ils ont été arrachés, l'un et l'autre (l'un plus volontairement que l'autre), au fracas périlleux de la politique, et ils ont tous deux vécu dans une retraite que les lettres ont consolée. L'un et l'autre enfin ont senti (le second plus modestement que le premier) que leurs noms et certaines de leurs œuvres vivraient après eux. C'est ce que jadis on appelait assez prétentieusement « Assister vivant à sa propre immortalité. »
Nous résumerions volontiers tout un éloge de M. Veuillot en ces quelques mots : « Il a le sens catholique. » Cela dit tout. Personne avant lui n'a, dans notre siècle, mérité plus complètement cet éloge. Quelque sujet qu'il ait abordé, il a toujours trouvé le mot catholique, la forme et la pensée catholiques. Il n'avait pas grand fonds de théologie, quand il entreprit de devenir un apologiste; mais alors même qu'il ne savait pas, il soupçonnait ; il faisait plus que soupçonner, il trouvait. La théologie a ses fondements dans le cœur régénéré par la grâce, et les livres de M. Veuillot ont toujours fourni la preuve d'une âme naturellement chrétienne : testimonium animée naturaliler christianse .
D'ailleurs, M. Veuillot a eu des pères en littérature, auxquels il peut avouer sans honte qu'il a de grandes obligations. Quand il mit pour la première fois sa forte plume au service de l'Eglise, la première moitié de notre siècle s'était déjà écoulée, cette première moitié qui a si ardemment cherché la Vérité. C'est peut-être ici le lieu de résumer en quelques lignes cette histoire des lettres chrétiennes depuis la Révolution française. Quand on ne se sent pas de taille à écrire un livre, on peut en risquer le résumé.