‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 4 sur 23 · I.Ot'IS VKI II.I.OT · texte numérisé non relu

I.Ot'IS VKI II.I.OT

Nous ne savons pas si, depuis la prétendue Renaissance du xvi'' siècle, il serait facile de trouver, dans le monde chrétien tout entier, dix écrivains qui aient été absolument uniquement catholiques. Une désastreuse opinion, presque érigée en axiome, était la cause permanente de cette déplorable rareté. On a cru, pendant trois siècles, qu'on ne devait être littérairement catholique que quand on écrivait sur des sujets théologiques ou pieux. On faisait, on daignait faire à la littérature chrétienne sa petite pari, mais elle devait ne jamais franchir les bornes étroites qu'on voulait bien lui assigner. Il en était ainsi de tous les genres littéraires. Ils étaient claquemurés chacun dans sa cellule, comme les cardinaux au conclave. Il était rigoureusement défendu à l'idylle d'entrer dans le compartiment de l'ode ou de l'élégie : il était surtout défendu à la poésie de pénétrer dans le domaine de la foi. De là cette pénurie d'écrivains chrétiens. C'est l'époque du séparatisme littéraire, et ce séparatisme est plus qu'une demi-hérésie.

La vérité nous force à le reconnaître : le premier qui protesta efficacement contre le séparatisme littéraire, fut ce Chateaubriand dont nous venons d'esquisser le portrait. Le premier livre nettement antiséparatiste (pardonneznous le terme)aété le Génie du Christianisme, œuvre faible quant au fond, et qui, comme nous le disions plus haut, peut se résumer en ces quelques mots : « On a vraiment bien tort de faire la guerre au catholicisme ; il est plein de si jolies choses ! » mais œuvre immense quant à l'influence

et au résultat final. On y parlait littérairement de la Bible. La vraie critique y naissait ; la critique grammaticale de Laharpe y recevait le coup dont elle est morte. L'archéologie y était involontairement fondée. Partout on faisait le mélange, scandaleux pour l'époque, de la religion avec tous les anciens genres, avec la poésie, avec l'art, avec tout. Les Martyrs, ridicules par quelques points, continuèrent cet heureux mouvement. Une école se forma, singulièrement demi-chrétienne, et parlant encore la langue de Bernardin de Saint-Pierre et de Rousseau. Le séparatisme était vaincu.

Quoiqu'il ait abordé tous les anciens genres, M. de Chateaubriand demeurera surtout comme poète : et la réconciliation qu'il a opérée est celle de la Religion et de la Poésie. Mais Dieu, qui paraît vouloir faire de notre temps une époque véritablement triomphale pour son Église, a voulu placer, sur le seuil même de notre siècle, un grand homme à l'entrée de chacune des voies de l'intelligence. Dans Joseph de Maistre et dans le Lamennais de la première époque, nous avons eu le théologien, comme en M. de Chateaubriand nous avions le poète ; en M. de Bonald nous avons eu le philosophe, comme nous devions avoir en M. de Montalembert l'orateur de la tribune, et dans le P. Lacordaire l'orateur de la chaire. Grands noms, malgré cent réserves que nous pourrions faire ; grands noms, dont pas un ne mérite de périr. Et voilà vraiment nos pères spirituels ; voilà notre généalogie et nos lettres de noblesse.

Avons-nous le droit d'ajouter que, dans un rang plus modeste, mais dans le plus fort peut-être de la mêlée, un journal catholique a dignement représenté cette littérature quotidienne qui tend de plus en plus à remplacer

Louis veuillot :;i

toutes les autres? Nous avions lu poésie, l;i philosophie, lu théologie, l'éloquence el l'art : nous eûmes le journal. Sur tous ces terrains, le séparatisme littéraire fut vaincu. 11 y eut désormais toute une noble foule de poètes, de philosophes, d'orateurs et d'artistes exclusivement catholiques ; il y eut même des romanciers et des nouvellistes chrétiens : rara ans in terris. 11 y eut enfin un rayon de nos bibliothèques qui reçut des livres à la fois joyeux et chrétiens ; la tristesse, qui est d'origine janséniste, s'enfuit à tire d'aile pour ne plus revenir. En deux mots, la littérature catholique était définitivement fondée : elle ne doit plus mourir.

Quand, en 1841, M. Louis Veuillot devint un écrivain chrétien, Chateaubriand était populaire; Joseph de Maistre avait déjà conquis toute la demi-popularité qu'il est seulement destiné à conquérir ici-bas; Lamennais était tombé, mais on entendait encore assez distinctement les derniers échos de cette voix puissante ; M. de Monlalembert était dans la riche adolescence de sa gloire ; le P. Lacordaire entraînait la jeunesse ; l'Univers, depuis plusieurs années, luttait déjà pour emporter à la pointe de l'épée cette liberté d'enseignement qu'il a fini par conquérir avec le hardi concours de tout ce qu'il y eut alors de catholiques en France ; Mgr Parisis se montrait le champion le plus vigoureux de toutes les libertés de l'Eglise. Tous les catholiques semblaient fraternellement unis. On marchait gaiement, tous ensemble, à l'assaut

de l'incrédulité ; on combattait ensemble, on tombait ensemble, on se relevait et on triomphait ensemble.

M. Louis Veuillot ne dut pas échapper à Faction puissante de ses amis dans la foi. Il n'est certes pas un imitateur : personne ne l'est moins que lui. Il est nettement, vigoureusement original. Mais quel mot employer pour dire que, sans imiter personne, il reçut l'empreinte de plusieurs autres intelligences ? Il est certain que Joseph de Maistre lui a laissé sa marque vive, sa haute doctrine et la fierté de sa polémique. Chateaubriand (qu'il n'a jamais aiméi a agi également sur l'auteur de la Petite philosophie et lui a communiqué le goût invincible de la poésie chrétienne. JNe sent-on pas (notamment dans certaines pages du Çà et Là, alors même que M. Veuillot n'avait pas encore abusé du style à versets), ne sent-on pas le souffle du premier Lamennais ? M. Louis Veuillot, enfin, n'a-t-il pas toujours possédé quelque chose de la verve particulière à M. de Montalembert, de la dialectique de Mgr Parisis, et même de l'éclat du P. Lacordaire?Mais toutes ces qualités n'ont pas agi sur l'intelligence de M. Louis Veuillot à la manière de l'objet qui agit grossièrement sur une surface de verre, dans la photographie brutale ; elles ont agi à la manière du feu, qui donne la chaleur et la vie sans rien ôter à la personnalité de ceux qu'il échauffe et vivifie. M. Louis Veuillot, disons-le hautement, n'est pas un disciple, mais un chef d'école. 11 est certainement plus complet qu'aucun des grands esprits que nous venons de nommer : il a l'intelligence plus souple, plus facile, plus universelle. Il est à la fois poète, orateur, polémiste et théologien; il est même, à ses heures, romancier et nouvelliste. La philosophie seule a toujours eu peu d'action sur sa pensée, et je crois que M. de Bonald n'a pas exercé

sur lui une influence hi*ii vive ni I > ï < - 1 1 profonde. C'est, à

coup sûr, une lacune regrettable : mais quel espril n'a

point <1<1 faiblesses? Il n'en est pas moins vrai que M. Louis

Veuillot a heureusement, tqul en restant lui-même, résumé

et fondu en son intelligence les mérites divers de vingt intelligences distinguées, et qu'il est, jusqu'à ce jour, le meilleur type et le plus complet, encore une fois, de l'homme de lettres catholique.

Nous avons dit tout à l'heure qu'avant tout il possède précisément le sens catholique. Cela est vrai absolument. Quelle fierté ne peut-il pas légitimement se permettre en considérant qu'il n'est pas dans la vaste série de ses œuvres (quarante volumes environ) une seule ligne, non, pas une seule qui n'ait été inspirée par l'amour de l'Eglise. Quelqu'un de ses amis nous disait récemment que l'intention involontaire de M. Louis Veuillot avait été de toucher tous les genres, parce que Voltaire les avait tous également déshonorés; de les toucher, disons-nous, et de les christianiser pour toujours. La modestie de M. Louis Veuillot ne nous permet pas de croire qu'il ait eu cette intention, même involontairement ; mais l'effet a été produit, et Voltaire a été détrôné. Voulez-vous un parfait modèle du pamphlet chrétien, dur aux doctrines et charitable aux personnes : lisez les Libres Penseurs; du roman chrétien : voici Corbin et d'Aubeeourt, Pierre Saintive, et même cette Honnête femme qu'on a si hypocritement calomniée. Quel drame catholique que le Lendemain de la

victoire ! Nous avons dans te Droit du Seigneur un livre de saine et solide érudition. Et d'autre part, nous avons pu juger; parle ÇàetLà, des beaux vers, un peu rudes, que ce grand prosateur saurait écrire.

On ne peut donc se refuser à reconnaître dans toute l'œuvre de M. Louis Veuillot un noble et trop rare caractère d'universalilé. Cette littérature est en antithèse parfaite avec la littérature du siècle dernier. L'auteur brise, avec violence quelquefois, les portes de tous ces genres qui, autrefois, étaient fermés à l'idée chrétienne : il les brise et y introduit triomphalement l'Église, tout éblouissante de lumières. Son sens catholique est d'une merveilleuse sûreté. Pas de fausse note: tout le clavier est chrétien. Quelques notes sont quelquefois un peu trop vibrantes ; l'effet produit n'est point dangereux, mais désagréable. On voudrait rayer dix mots peut-être en chacun des livres de M. Veuillot, mais dix mots seulement, qui détonnent, et que ses ennemis accusent de grossièreté. Ce que ces livres ont fait de bien ne saurait se dire. Ils ont affermi les intelligences et « revigouré » les cœurs. Si tant de jeunes gens se déclarent hautement et généreusement chrétiens au milieu d'un monde qui est forcé de les estimer, c'est surtout grâce à ces livres. Le surnaturel y est au naturel. Rien de forcé ; tout est spontané, tout est vrai. Ni trop de sévérité, ni trop d'abandon ; de la joie partout, jusque dans les larmes. On a écrit plus profondément que M. Veuillot : on n'a jamais écrit plus chrétiennement.

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On n'a pas assez, remarqué l'amour des champs que professe, non pas l'esprit, mais le cœur de M. Veuillol. Ses livres abondent en descriptions charmantes de la nature. Ils sentent la fenaison et les jardins rustiques; ils ont une bonne odeur de vraie campagne. Que de fois notre peintre a décrit le coucher ou le lever du soleil! 11 se plaît en ces tableaux ; il les refait volontiers, et presque toujours avec la même perfection. C'est peut-être notre écrivain le plus paysagiste : beaucoup de ses pages ressemblent aux toiles de Troyon.

Dussions-nous passer pour paradoxal, nous affirmerons, de la fa(;on la plus nette, que M. Louis Veuillot est surtout supérieur dans l'expression des sentiments doux. Il y a dans ses écrits, quoi qu'on dise, beaucoup plus de miel que de vinaigre. Corbin et et Aubecourt est une suite de lettres qui sont présentées comme l'œuvre d'une jeune fille : la plus délicate, la plus virginale de nos jeunes filles pourrait les signer. Les Historiettes et fantaisies contiennent des perles dont l'éclat est des plus doux : rien n'est plus calme que le Vol de l'âme, plus finement touché que l'Épouse imaginaire, plus intime que les huit admirables pages de la Chambre nuptiale. Nous ne parlons point de Cet et Là, dont les deux tiers au moins sont tout de sucre. C'est là surtout que l'on sent l'homme, le père, le frère, le fils, le chrétien. Nous ne sommes pas suspect en cet éloge de la douceur, et avons toujours aimé à voir M. Louis Veuillot chasser, le fouet en main, tous les marchands du temple. En vérité, il se sert bien de ce fouet, et les marques

rouges en sont restées sur les épaules de tous les adversaires de la Vérité. C'est fort bien fait, et nous nous mettons volontiers à l'école de ce rude fouetteur, quand il ne fouette que les idées. Mais nous voulions insister sur une qualité de M. Louis Veuillot qui n'est pas assez connue, ou qui plutôt est méconnue : c'est qu'il est doux aux siens autant que terrible à l'ennemi.

Son style a longtemps porté l'empreinte du xvnc siècle, et, dans les Libres Penseurs notamment, on a pu naguères constater trop aisément l'imitation plus ou moins réfléchie de La Bruyère. Mais peu à peu ce style s'est échauffé : la verve qui est propre à notre siècle l'a progressivement envahi, et les derniers livres de M. Veuillot n'ont presque plus rien du xvne siècle. Quelques tours de phrase, quelques mots attestent seuls que l'auteur fait de Bossuet et de Bourdaloue sa lecture la plus ordinaire.

Nous avons l'intime conviction que plusieurs volumes de M. Louis Veuillot demeureront comme des œuvres où la langue française est aussi honorée que l'Eglise catholique ; mais on nous embarrasserait vivement, comme nous l'avons dit d'ailleurs, si on avait l'indiscrétion de nous demander quels sont ces livres qui résisteront au temps, et ceux qui n'y sauront pas résister. Enfin, si l'on nous poussait à bout, nous pourrions peut-être répondre que les Pèlerinages de Suisse et Borne et Lorette, malgré cent pages exquises, ont le grave défaut de manquer d'unité. L'Honnête femme est trop dangereuse encore,

malgré la pureté de l'intention, pour que Dieu lui accorde une immortalité qui pourrai! eu certaines occasions 6lre fatale à certaines âmes. Le dénouement inattendu et défectueux de Pierre Saintive empêchera le durable succès (l'une œuvre <l<>nl les deux premiers tiers sonl à peu près sansdéfauts.Mais nous sommes persuadé qu'une partie des Mélanges vivra longtemps encore après ce siècle. Et si nous avions à nous prononcer, en terminant, surles oeuvres que nos petits-neveux admireront autant que nous, et qui passeront toujours comme de véritables chefs-d'œuvre, nous nommerions les Libres Penseurs et deux livres qui, en ce moment encore, sont loin d'avoir toute la popularité qu'ils méritent : Corbin et d' Aubecourt et le Lendemain de la victoire.

Janvier 1894.

Il y a plus de trente ans, nous écrivions les pages que l'on vient de lire, et nous avions essayé d'y mettre tout notre cœur. En les relisant aujourd'hui, nous les trouvons froides, médiocres et insuffisantes. C'est qu'en effet nous avons peut-être exprimé suffisamment notre pensée sur les ancêtres intellectuels de M. Louis Veuillot, sur la nature et l'étendue de son esprit, sur l'immortalité de son œuvre ; mais nous n'avons pas assez mis en lumière notre amour, disons mieux, notre reconnaissance. .Nous avons été au nombre de ces jeunes gens dont nous parlions plus haut, et qui ont dû en partie à M. Louis Veuillot la solidité de leur foi et les ardeurs de leur dévouement. 11 ne nous a point converti ; mais il nous a soutenu, encouragé, réchauffé. Nous aimons à ne pas nous en taire.

D'ailleurs, les bégaiements et l'insuffisance de notre critique viennent peut-être de notre reconnaissance ellemême. On demandait un jour au fils d'un grand orateur d'écrire « le portrait littéraire » de son illustre père. Le fils répondit simplement — et nous sommes presque tenté d'appliquer ces paroles à M. Louis Veuillot, qui est un peu notre père dans la foi : « J'aime assez mon père pour bien le connaître ; je l'aime trop pour bien parler de lui. »

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