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Le « Parfum de Home! » Ce litre en langage figuré a froissé certains puristes. Les puristes, une fois de plus, ont eu tort, et en général leur défaut est de n'avoir point de grandeur dans l'esprit. Égarés dans les détails, ils perdent la vue de l'ensemble. Le litre du beau livre de M. Louis Veuillot, condamné par les rhéteurs, est justifié par les Pères de l'Église, par les plus vastes intelligences qui furent jamais. D'après les symbolistes, le parfum est la figure de la sainteté : Aromala, ita viri sancti, dit saint Grégoire le Grand. Et voyez comme ce symbole s'applique bien à Rome. Les parfums, continue le même docteur, n'ont toute leur senteur que lorsqu'on les broie, ou lorsqu'on les brûle : Aromata suam fragrantiam non nisi quum incenduntur expandunt. Plus vous broierez la Papauté, plus elle embaumera le monde de sa délicieuse et salutaire odeur. Et l'on peut lui appliquer ces beaux vers que Pierre de Riga, dans son Aurora, applique au Christ lui-même r
Semper in altari vivit spirans odor : omnem Sic replet Ecclesiam Christus odore suo.
Je me laisserais volontiers aller à exposer cet admirable symbolisme tel que je le vois dans les écrits des Pères, et
* Le Parfum de Rome.
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je voudrais encore montrer, avec l'auteur du Liber moralitatum, que le parfum de la Papauté se trouve à la fois in cortice, in flore, in fructu... Mais je m'arrête de peur d'être pédant, et, franchissant le titre, j'arrive au livre lui-même.
« Mon siège est fait, » disait un historien de second ordre à qui l'on osait conseiller un remaniement de son livre. M. Louis Veuillot n'était pas capable de prononcer une telle parole. Quelque succès qu'aient obtenu les premières éditions de son livre, il n'a pas craint de le reprendre en sous-œuvre, ligne par ligne, mot par mot; d'effacer, d'ajouter, de corriger, de refaire enfin un ouvrage dont tant de beaux esprits se seraient tenus pour satisfaits. Il faut avoir écrit un livre pour savoir ce qu'il en coûte de le recommencer. La verve première, hélas! s'est refroidie, le premier feu s'est éteint. On est condamné à relire de sang-froid ce que l'on écrivit jadis avec entraînement. Ah ! comme on préférerait écrire une œuvre nouvelle, avec la fraîcheur charmante de nouvelles idées et de nouvelles paroles! Et, au lieu de ces douces primeurs, il faut se traîner péniblement sur un chemin qu'on a parcouru en des temps meilleurs et dont toutes les fleurs paraissent à moitié fanées. C'est une entreprise presque héroïque.
11 nous eût été agréable d'étudier ici le style de M. Louis Veuillot dans ses nuances les plus délicates, dans tous ses secrets ; mais la tâche est singulièrement difficile et complexe. Même dans le seul Parfum de Rome, quelle
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diversité <le tons, quelle fécondité, quelle abondance '.
Voici une page grave, majestueuse, qui respire la simplicité «In grand siècle, où l'on sent l'influence vive de Bourdaloue et de lîossuet ; et, au verso, voici une autre page qui aurait scandalise Versailles, qui est jeune, plaisante, mordante, j'allais dire gauloise, si ce mot n'était pas l'objet de lant de malentendus. Comme tous les livres sincèrement originaux, le Parfum de Rome ne plaira pas à tout le monde. Les délicats savoureront certaines pages : ils se voileront les yeux devant certaines autres. Au cri d'admiration succédera parfois un cri de rage. Mais c'est cela même qui prouve la prodigieuse variété de ce livre étonnant. Cette variété ne peut nous déplaire, et nous y voyons le signe de la force.
Quoi qu'il en soit, il est évident que M. Louis Veuillot a longtemps étudié le dix-septième siècle, qu'il l'étudié encore, qu'il l'aime, qu'il en veut garder le style. À tout instant l'esprit du lecteur est frappé par quelque expression empruntée au noble vocabulaire de Racine et de Fénelon ; mais, à tout instant aussi, et sans qu'il y ait fausse note, l'homme du dix-neuvième siècle se révèle par quelque mot, par quelque phrase dont l'énergie est tout actuelle. C'est ce singulier mélange qui, suivant nous, constitue l'originalité très puissante de M. Louis Veuillot. 11 résume en lui deux époques, deux siècles : il en est le trait d'union vivant. Il a la religion du dix-septième siècle, mais il n'en a pas la superstition : il l'imite sans doute, mais avec une belle liberté. Enfin, si l'on nous demandait ici toute notre pensée, nous oserions dire qu'il y a, -dans l'œuvre de Louis Veuillot, plus d'éléments romantiques que d'éléments classiques ; que le souffle du dixneuvième siècle anime tout son livre; que sous le règne de
Bossuet, s'il est permis de parler ainsi, on n'eût pas trouvé seulement ce titre : Le Parfum de Borne, et qu'on n'aurait pas écrit deux longs volumes avec cet entraînement, cette fougue, ce lyrisme, cette variété, celte opposition de tons, cette excellente liberté qui nous ravit et qui aurait, je pense, scandalisé Boileau. A nos yeux, et quoiqu'il ait appelé Boileau « maître superbe », M. Louis Veuillot est le plus romantique des classiques.
Et ce n'est pas une critique que nous voulons lui faire. Nous trouvons qu'il a choisi la bonne voie, qu'il est un modèle pour nous, et qu'il nous faut l'imiter. Ce n'est plus aujourd'hui le temps de se séparer en petites écoles littéraires, de se quereller longuement sur certaines questions de forme, de se rattacher servilement qui à Victor Hugo, qui à Boileau. Ces petits problèmes sont bien loin. La grande question est celle de Jésus-Christ et de l'Eglise, et il faut défendre la Vérité en un style net, indigné, saisissant. Empruntons à Bourdaloue la solidité de sa langue, et surtout celle de sa logique ; mais ne dédaignons pas les nobles ardeurs de notre siècle. Sachons tout comprendre, sachons tout harmoniser, et réglons-nous sur les grands catholiques, nos contemporains.
Nous parlions tout à l'heure de style indigné : M. Louis Veuillot possède surtout ce style. Jamais nous n'avons senti aussi vivement l'horreur du mal qu'après une lecture de ses livres ; jamais nous n'avons eu une aussi puissante envie de demeurer honnête. L'indignation sort de chacune de ses paroles écrites. Ce n'est pas seulement style indigné qu'il faut dire, c'est style indignant. Oui, à la lecture de certains chapitres du Parfum de Rome, une bonne rougeur monte à la face : « Oh ! les malheureux ! » s'écrie-t-on involontairement en poursui-
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vant de scs regarda irrités quelques ennemis de la Vérité. Et alors le cœur bat violemment, la poitrine se soulève, le sang s'agite. D'ailleurs, celte émotion qui commence trop souvent par la colère s'éteint presque toujours dans la prière, et toujours dans un cri d'amour vers la Vérité menacée.
Certes, dans sa vigoureuse et légitime indignation, M. Louis Veuillot n'emploie pas contre les adversaires de l'Eglise ce ton doucereux et sucré, auquel nous ont habitués certains polémistes sans croyance et sans indignation. L'auteur du Parfum de Rome nous apparaît souvent armé du fer rouge, et cette attitude terrible a souvent donné le change sur la physionomie de son âme. Un de ses plus beaux chapitres, Le \ rai Infâme, a été regardé comme l'expression d'une haine sans entrailles. Dans la vérité des choses, ce n'est pas l'infâme, c'est l'infamie que déteste M. Louis Veuillot. Je ne sais quel adversaire médiocre lui reprochait tout récemment « de n'avoir rien écrit de tendre ». Cet auteur de bonne volonté n'avait sans doute rien lu de M. Louis Veuillot; il n'avait certes pas lu ce chef-d'œuvre de la langue française qu'on appelle Corbin et d'Aubecouri, et qu'on croirait écrit, comme nous le disions plus haut, par la plus délicate et la plus douce de toutes les jeunes filles.
Ce qui là-dessus a entraîné déplorablement l'opinion publique, ce sont quelques citations trop habilement choisies dans l'œuvre de M. Louis Veuillot, et que certains de ses adversaires ont uniquement placées sous les yeux de leurs lecteurs. Je le connais, ce procédé inique ; je la connais, cette race de critiques... Vous avez achevé un long ouvrage, vous y avez mis toute votre intelligence, tout votre cœur, toute votre foi ; plusieurs années de votre
vie ont été dévorées par cette tâche. Le livre paraît, et vous êtes tout pâle et frémissant devant l'incertitude du succès. Arrive alors un juge mal disposé qui écrit qu'à la page 397 ou à la page 500 vous avez commis une répétition de mots ; qu'à telle autre page vous avez omis -une virgule; qu'à telle autre enfin vous vous êtes rendu coupable d'un mot grossier. Le critique relève trois ou quatre erreurs de cette gravité; il fait valoir ce relevé, il l'assaisonne de mots agréables, et voilà un ouvrage à jamais jugé. Pauvre auteur, ton livre est perdu : il pourrira sur les tablettes du libraire. C'est ainsi qu'on a procédé à l'égard de M. Louis Veuillot et notamment du Parfum de Rome : on a noté çà et là quelques traits un peu réalistes, on les a cités avec un soin haineux, on en a donné la liste, on n'a pas ajouté que l'auteur n'avait pas tardé à les effacer lui-même, et on a cru par là empêcher le succès d'un excellent livre... dont on annoncera bientôt la dixième édition.
Loin de reprocher à M. Louis Veuillot ce prétendu réalisme de quelques pages du Parfum de Rome, nous pensons que le vrai défaut de cette œuvre est l'excès de son lyrisme. Je sais que l'auteur a créé le personnage de Coquelet pour nous reposer de ces odes ardentes : je sais que ce Coquelet vaut le Prudhomme de Monnier, et que ce personnage réussit à nous distraire. Mais le ton général est trop continuellement élevé et la corde est trop continuellement tendue. Beau défaut, d'ailleurs, et qu'on ne saurait faire à beaucoup de livres. Il est certain que le Parfum de Rome agrandit l'âme humaine.
Nous avons observé ailleurs que M. Louis Veuillot possédait par excellence le « sens catholique. » Aucun livre, parmi les siens, n'est plus propre que le Parfum de Rome
à nous confirmer dans cette pensée. Dans ce livre, qui est naturellement surnaturel, nous avons affaire à une
sorte d'encyclopédie, et l'on y trouve toutes les idées de L'auteur sur la philosophie et sur l'histoire, sur la littérature et sur l'art. Tout cependant, tout est intimement pénétré de catholicisme (et ce n'est pas sans quelque ennui que nous nous servons ici d'un de ces vilains mots en isme, tant délestés de M. de Metlernich). Mais il faut que nous remerciions tout particulièrement M. Louis Veuillot d'avoir hardiment abordé la réhabilitation difficile de la sainte liturgie catholique. 11 avait autorité pour se jeter dans cette téméraire entreprise.
Il est un livre admirable, qui pour la forme est souvent égal, qui pour le fond est toujours supérieur aux chefsd'œuvre les plus vantés de l'antiquité païenne. Cependant ce livre est inconnu de ceux mêmes qui auraient le plusd'intérêt à le connaître, de ceux mêmes auxquels il s'adresse : nous avons nommé le Pontifical romain. Nous nous rappellerons toujours la joie vive, éclatante, profonde, qui s'empara de nous quand, pour la première fois et presque par hasard, nous jetâmes les yeux sur cet incomparable livre. Nous avions pris, dès lors, la résolution de populariser ces splendeurs inconnues, de mettre en lumière ces beautés laissées dans l'ombre ; mais avec toute la puissance de son style et tout le prestige de son nom, M. Louis Veuillot a pris en main cette cause de la liturgie. Il l'a bien plaidée. Il a enchâssé dans la riche monture de son livre les diamants du Pontifical ; il a osé citer et admirer littérairement ce magnifique office de la Consécration d'un autel. 11 a osé surtout écrire ces mots qui paraissent presque audacieux : « Je voudrais dérober un accent à cette poésie de la liturgie, plus parfaite en-
core que la poésie des livres saints ; car l'Église du Christ a absorbé et accompli la poésie de la Synagogue, comme la loi du Christ a accompli et absorbé la loi de Jéhovah. » Que ne puis-je applaudir avec plus d'autorité à ces paroles énergiques! C'est là le beau commencement de ce Traité de la Littérature liturgique que nous avons si longtemps rêvé d'écrire, et qui sans doute est réservé à une plume meilleure.
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Et maintenant, nous voudrions nous résumer sur ce livre si vivant, si fier, si énergique, si doux, si poétique, si vaste, si complet. Sans doute nous y avons constaté une merveilleuse variété, une indignation qui communique à tous ses lecteurs une honnêteté vigoureusement contagieuse, un style où sont harmonieusement condensées et fondues les sévérités classiques du dix-septième siècle et les énergies romantiques de notre temps, une rigueur très dure à l'erreur, mais qui s'adoucit et se change en miséricorde à l'égard des hommes aveugles ou méchants, une pureté singulière de sens catholique, une constante élévation, un lyrisme constant et dont l'excès même n'est pas sans fatigue pour le lecteur, quelques réalismes qui se sont glissés dans ce beau style et qu'on en bannira facilement, une science réelle de l'art et de la littérature catholiques, une audace admirable dans l'exposition d'idées nouvelles, et d'autres qualités que nous aurions voulu analyser avec plus de patience. Mais il nous semble qu'un seul mot suffirait pour donner du Parfum de Borne une idée complète aux intelligences catholiques. Si ce
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livre pouvait parler, il dirail : « Je suis 'œuvre «l'un grand amour. » Ces quelques mois suffisent : ils disent lout.
M. Louis Veuillol a aimé Home, et il a fait ce livre.
Il ;i vu que Rome u toujours été et est encore le sanctuaire de l'humanité chrélienne, et il y est entré avec un amour respectueux. Dieu, en effet, s'est réservé dans l'espace quelques lieux spéciaux où sont bâties nos églises; et c'est l'hommage que l'espace rend à Jésus-Christ. Rome, siège de la Papauté, est un autre lieu choisi et réservé par Dieu. Rome, c'est l'église du genre humain : M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
11 a vu que Rome a toujours été et est encore le centre de la lutte entre Dieu et l'Enfer. L'Enfer, en effet, craignait que Dieu ne fît un jour de ce lieu sacré le centre de son œuvre sur la terre. Satan y vint le premier ; il y facilita la fondation et les développements de l'empire romain, et, un jour, il opposa la terrible omnipotence de cet empire aux premiers développements de 'Église. Aujourd'hui encore, c'est de Rome qu'il fait le centre de sa résistance, et c'est de Rome que Dieu fait le centre de son action. M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
11 a vu que Rome a toujours été et est encore ici- bas le centre des intelligences, des volontés et des cœurs. Toute science s'éteindra, tout libre arbitre sera méconnu, toute charité disparaîtra de la terre le jour où Rome ne marchera plus dans l'orbite du plan divin. M. Louis Veuillot le croit, le sait, le dit.
Et que pouvons-nous dire après lui, qu'il n'ait dit mille fois mieux que nous? Nous ne trouvons qu'une seule parole tirée de l'Écriture, et l'auteur du Parfum de Rome eût pu la choisir comme l'excellente épigraphe de son livre : In odorem unguentorum tuorum sequemur te.
Oui, quel que soit l'avenir, quelle que soit la dureté des temps, quelle que soit la méchanceté des hommes, tournons-nous vers Rome avec un amour pacifiquement obstiné et disons-lui : « Parlez, définissez toute vérité, foudroyez toute erreur ; nous sommes vos fils, nous sommes à vous ; nous vous suivrons dans la joie et dans l'adversité, nous vous suivrons de près ou de loin, nous vous suivrons à la trace de votre parfum : In odorem nnguentorum tuorum sequemur te ! »