‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 6 sur 23 · MGR GERBET · texte numérisé non relu

MGR GERBET

MGR GKRIiKT.

Mgr (ierbet restera aux yeux de la postérité comme une des plus belles figures épiscopales de notre temps. Cette grande Ame a su rompre énergiquement les liens qui l'attachaient à tout ce qui n'était pas l'Eglise ; ni le génie ni l'amitié n'ont eu des droits sur cette intelligence qui ne reconnut jamais de droit qu'à la Vérité. L'amour de l'Église a été la passion de cette vie prématurément éteinte. Quand il vit l'effort de l'impiété révolutionnaire se concentrer uniquement contre la Papauté, il sut donner à son indignation une forme digne d'elle et digne de cette cause : les catholiques se souviendront longtemps de cette page incomparable sur les larmes du Pape, qui se trouve en tête d'une brochure célèbre de l'évêque de Perpignan. D'ailleurs, ce mot « brochure » ne convient guère aux œuvres de Mgr Gerbet, et nous avons quelque regret de l'employer ici. Dans un opuscule de ce substantiel écrivain, il y a plus d'idées que dans certaines Encyclopédies de notre connaissance. Beaucoup de gros livres pourraient prendre pour épigraphe ces trois mots : Pauca in multis. Et, tout au contraire, c'est Multa in pancis qui serait l'épigraphe légitime du Mémorandum des catholiques français, de la Conférence sur Borne, et de tous les livres de Mgr Gerbet, dont nous nous proposons de faire ici une étude approfondie.

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Il semble qu'en analysant avec attention les œuvres malheureusement trop rares et trop brèves de l'évêque de Perpignan, on pourrait se rendre un compte exact du rôle qu'il a rempli dans les grandes luttes de l'Église. En ces rudes et immortels combats, tous nos évêques ont servi la même cause et poursuivi le même but ; mais chacun d'eux a gardé sa physionomie propre. Une belle variété s'épanouit au sein de cette belle unité. Mgr Parisis, c'est la logique, vive, pressante, toujours au courant, toujours actuelle ; Mgr Pie, c'est l'orateur et c'est le théologien, c'est l'alliance d'une grande doctrine et d'une grande éloquence ; Mgr Berteaud, c'est la réconciliation de la théologie et de la poésie, c'est Grégoire de Xazianze... Je pourrais ici les énumérer tous et essayer de tracer leurs portraits, et ce serait une belle galerie. Pas une figure ne s'y ressemblerait, et cependant toutes auraient le ciel dans les yeux et Dieu sur les lèvres.

Mgr Gerbet a su prendre une place véritablement originale au milieu de ces nobles champions. 11 fut à la fois théologien vigoureux, érudit aimable, polémiste subtil; ce sont là ses trois titres de gloire, ce sont là les traits qui caractérisent son génie.

Nous nous souviendrons longtemps de l'impression très profonde que produisit sur nous la lecture du « Cours de théologie dogmatique » que l'abbé Gerbet publia dans YUniversité catholique. Jamais peut-être Revue, plus habilement dirigée, n'eut de plus brillants commencements. On lisait au bas de chaque article ces noms illustres :

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« L'abbé de Salinis, l'abbé Gerbet, Montalembert, » et vingt autres encore. Tous ces écrivains étaient jeunes et avaient un entrain <lo zouaves contre l'erreur qu'ils vainquirent à la française, avec un emportement discipliné. Dans chaque livraison de celte jeune et substantielle Revue se trouvaient des Cours écrits de théologie, de droit, d'histoire. Mais rien ne méritait l'attention au même degré que les pages dues à la plume de l'abbé Gerbet. On ne pouvait les lire sans se passionner pour les études théologiques. Le théologien de Y Université catholique était méthodique, clair, élevé. 11 aimait la symétrie dans le raisonnement, et, grâce à cette symétrie qui était à la fois réfléchie et spontanée, ses lecteurs retenaient aisément les doctrines les plus ardues.

Nul, peut-être, n'a mieux mis en lumière les harmonies du dogme du péché originel. 11 établit que, dans le péché du premier homme, deux péchés sont contenus : l'orgueil et la volupté. Par l'un d'eux, l'homme s'élève plus haut que sa nature ; par le second il s'abaisse plus bas ; et Adam a transmis à toute l'humanité le triste héritage de ces deux tendances. Tous nos péchés, en effet, rentrent dans l'une ou dans l'autre de ces deux catégories immenses : ou l'homme se fait plus grand, ou il se fait plus bas qu'il ne doit être. Mais voici que Dieu se penche vers son auguste et petite créature, voici que le grand Médecin entreprend la double guérison de l'homme déchu et malade. Il exige d'Adam la confession, l'aveu de son péché : c'est pour guérir l'orgueil. 11 lui impose la souffrance : c'est pour guérir la volupté. Désormais, le secret de cette double cure ne se perdra plus dans le monde. Chez le peuple de Dieu, on voit le grand prêtre faire à Dieu la confession des fautes de tout le peuple, et la souf-

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france volontaire, la mortification, le jeûne, sont largement imposés aux enfants de Moïse. Jésus-Christ parait ; il se charge volontairement de tous nos péchés par orgueil et de tous nos péchés par volupté : au jardin' des Oliviers il fait, d'après la tradition, l'aveu de toutes les fautes des hommes ; il s'impose en outre une vie de souffrances et une mort horrible pour expier toutes les voluptés et tous les abaissements de notre race. L'Eglise continue cette œuvre : elle brise et guérit notre orgueil par l'aveu qu'elle exige de nous au tribunal de la pénitence; elle brise et guérit notre sensualité par la mortification qu'elle nous prêche. L'imitation de Jésus-Christ devient ainsi la règle même, la règle essentielle de la vie de l'homme : par là nous reconquérons et gardons ici-bas notre vrai rang qui avait été doublement compromis par le crime originel, ni trop haut ni trop bas, soumettant notre âme à Dieu et notre corps à notre âme, sujets de Dieu et rois de l'univers !

Tel était le raisonnement, telle était la méthode ordinaire de l'abbé Gerbet, et nous voudrions que ce pâle et informe résumé en donnât quelque idée. Joignez à cela une langue admirable, imagée, poétique et exacte en même temps, ayant la précision des mathématiques et le charme des beaux vers. Et, à propos de beaux vers, disons ici, comme par parenthèse, que le grand théologien savait les frapper avec une élégance et une vigueur peu communes : ce dont nous sommes très loin de lui faire un reproche. Mais il savait mettre autant de poésie dans sa prose que dans ses vers. 11 le montra bien dans son Dogme générateur de la piété catholique, où il professa sur l'Eucharistie la plus magnifique doctrine. De tels livres étaient bien nécessaires et le sont encore aujour-

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d'hui pour combattre cel affaissement déplorable de la piété catholique, que produit la lecture de tant de petits livres de dévotion sans théologie, sans substance et sans élévation. Écoutez plutôt la voix de L'abbé Ger-

bct : « La loi à la présence réelle ou à l'incarnation permanente nous rapproche du Christ, comme l'incarnation nous a rapprochés de Dieu. Ce n'est plus seulement à l'humanité, c'est à chaque être humain que le Verbe s'unit. Il entre, non pas seulement dans les limites de notre commune nature, mais encore dans les limites de notre personnalité ; il divinise notre essence ; il nous christianise. Son incarnation en nous a pour emblème l'union qui transforme l'aliment en la substance même du corps qui se nourrit. Ne demandez pas une autre union plus intime : vous demanderiez à être l'Homme Dieu. » Vous reconnaissez dans ces quelques lignes la belle élévation, la symétrie, la méthode qui éclataient tout à l'heure à vos yeux dans l'exposition des idées de notre auteur sur la chute et sur le péché originel. Notez que cette noble théologie éclatait, pour ainsi parler, dans un livre de 1829. Elle ne triompha pas immédiatement, et, avant d'être fortement intronisée dans la chaire chrétienne, un long temps se passa. Le P. Ventura ne devait que vingt ans plus tard populariser, dans ses célèbres conférences, les doctrines de saint Thomas. Il faut en admirer davantage le vif et puissant esprit qui sut prendre de si bonne heure une si heureuse initiative et fit ainsi l'éducation de son siècle.

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Ce rôle fécond ne devait pas être le seul auquel la Providence se proposait d'appeler l'abbé Gerbet. Les grandes

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traditions de l'érudition chrétienne étaient presque complètement effacées quand il commença d'écrire. 11 y a quelque temps, une parole célèbre, celle de dom Guéranger, exposait en bons termes l'histoire des travaux sur les antiquités catholiques, et en particulier sur les Catacombes. Si le dernier chapitre de cette histoire est glorieux et consolant, les autres sont assez tristes. Le dix-septième et le dix-huitième siècle n'eurent trop souvent qu'une curiosité profane, au lieu d'avoir une science sacrée. Rien n'est plus vrai, du moins, en ce qui concerne les cimetières romains. 11 était réservé à l'abbé Gerbet de réveiller la science qui sommeillait lourdement : son Esquisse de Rome chrétienne fut, dans toute la force du mot, un événement. « Supposons, dit ce théologien qui se fait érudit, supposons qu'il existe encore au pied du Vésuve une population dont les usages, les mœurs, les croyances s'ajusteraient parfaitement aux monuments de Pompéï : vous en conclurez qu'elle a conservé les idées du peuple qui circulait dans les rues de la ville, lorsqu'elle a été recouverte par les torrents de cendre du volcan. Le christianisme a aussi sa ville souterraine qui a échappé aux ravages du temps : les dogmes primitifs restent pétrifiés sur ses murs; mais il faut, pour s'y reconnaître, le fil conducteur du catholicisme. » Et il ajoute, avec une magnificence de langage que je n'ai pas besoin de faire admirer à mes lecteurs : « Toutes les nations chrétiennes doivent une pieuse reconnaissance à Rome, qui nous a conservé les plus vieilles archives de la foi. Cette ville est le grand bibliothécaire de la chrétienté. Tel devait être, en effet, une des plus éminentes fonctions d'une ville destinée à être le centre du christianisme. Il fallait qu'elle gardât plus qu'aucune

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antre la vive empreinte des clartés primitives âe la ré relation, qu'elle les réfléchît dans ses antiquités leé plus hautes, voisines du temps où l'astre divin s'esl levé; pareille à une montagne qui, laissant les élégances humaines aux villas de la prairie, couronne chaque jouison austère sommet des premiers rayons du soleil de Dieu '. » Ces quelques lignes sont tout le programme de V Esquisse de Home chrétienne, œuvre où l'on voit avec un attendrissement légitime l'érudition et la poésie marcher du môme pas, les bras entrelacés, comme deux sœurs qui sont joyeuses de passer quelques heures ensemble avant de se séparer pour de longues années !

Le livre de l'abbé Gerbet a provoqué dans le monde de la science une double révolution. Tout d'abord, il a conduit l'érudition où elle ne voulait pas aller, il l'a menée par la main vers nos antiquités sacrées ; puis il a prouvé que l'érudition ne doit pas être séparée de l'art ; et que faire de l'art sans science, ou de la science sans poésie, c'est se rendre réellement coupable d'un odieux séparatisme. Essayons de préciser rapidement le rôle de notre grand écrivain dans ces deux rudes tâches que Dieu lui a imposées.

11 apporta dans l'érudition cette méthode, cette clarté, cet amour de la symétrie, de l'ordre, de la transparence, qui était en philosophie le principal caractère de son beau talent. U Esquisse de Rome chrétienne, dont les deux volumes ont été publiés à de longs intervalles, présente cependant une parfaite harmonie, et le plan en est irréprochable. Quant à se servir des textes et à s'en bien servir, personne n'a su le faire avec plus de critique, avec

* Esquisse de Rome chre tienne, t. II, ch. ix.

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autant de discrétion. Il a consulté avec fruit tous les ouvrages des grands archéologues romains et tous ceux de nos Bénédictins français ; mais, écrivant au milieu de tant d'in-folio, il garde une charmante aisance, une facilité tout aimable. Les inscriptions des catacombes ont trouvé dans M. de Rossi un investigateur plus patient, plus érudit, plus profond, je le veux bien ; mais je ne pense pas qu'elles trouvent jamais un interprète plus habile, plus sincère, plus éloquent. Les chapitres que l'abbé Gerbet a consacrés à la tradition monumentale sont notamment des plus remarquables. Il parcourt fiévreusement tous les souterrains sacrés de Rome et de ses environs; devant chaque peinture il s'arrête, devant chaque inscription il fait une halte ; puis il s'écrie : Voyez et entendez. Ces fresques, ces épitaphes sont des traités de théologie : ils proclament que nos pères des premiers siècles avaient exactement les mêmes croyances que les catholiques de notre temps. Voici les preuves visibles, palpables, irrécusables de l'invocation des saints dans la primitive Église, de l'eucharistie, de la pénitence, de tous nos dogmes enfin. Oh ! les beaux traités en couleurs et en marbre !

On ne se rendra bien compte des procédés de l'abbé Gerbet qu'en lisant attentivement tout son livre. On me permettra de citer, à tout le moins, quelques lignes de cet éloquent érudit où il met en belle lumière les preuves de la croyance à l'unité de Dieu qu'il a trouvées inscrites ou peintes sur les sépultures des Catacombes. Elles donneront peut-être quelque idée de la méthode employée dans tout le livre, autant du moins que quelques morceaux de marbre peuvent donner l'idée d'une belle statue :

« La foi à l'unité de la nature divine se trouve exprimée dans les épitaphes des Catacombes sous une forme très simple. Le nom

MP GERBBT SI

de Dieu est invariablement écrit au singulier et d'une manière absolue. Cela suffirail pour marquer un autre ordre de croyances que • clic- qui percent dans les épitaphes païennes, où ce, mot est généralement écrit soit au pluriel, soit avec une adjonction qui lui donne un caractère relatif. Toutefois, le dogme chrétien est de temps <'ii temps articulé dans ses propres termes J'aime à lire, sur une tombe des anciens jours, les premiers mots du symbole que mais chantons sous les voûtes de nos majestueuses cathédrales, et que les sauvages convertis redisent dans leurs églises de planches:

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