‹ Portraits du XIXe siècleChapitre 7 sur 23 · IL A CRU A UN SKUL DIEU · texte numérisé non relu

IL A CRU A UN SKUL DIEU

« Le style lapidaire avait emprunté une autre formule du même dogme à ce passage de l' apocalypse :« Je suis l'Alpha et l'Oméga, le Principe et la Fin, dit le Seigneur Dieu 2. » La théologie et la poésie chrétiennes ont commenté de bonne heure cette définition de la Divinité ; « De même que Y alpha se déroule jusqu'à Voméga, et que V oméga se replie vers Valpha, de même il y a en Dieu, disait Tertullien, le cours du commencement vers la fin, et le retour de la fin vers le commencement. C'est pour cela que Dieu s'est revêtu de la première et de la dernière lettre de l'alphabet, figures du commencement et delà fin qui se rencontrent en lui3. » Prudence dit aussi, dans son Hymne pour tous les jours et pour toutes les heures : « L'Alpha et l'Oméga, voilà son surnom, parce qu'il est la source et la conclusion de tout ce qui est, a été et sera 4. »

«Cette formule convenait très bien pour les épitaphes, à raison de sa brièveté et de son tour hiéroglyphique. Aussi Y alpha et Y 'oméga y sont très fréquemment reproduits pour exprimer la notion du Créateur, que les systèmes des philosophes et les mythes du polythéisme avaient altérée et obscurcie. C'est là que cent mille martyrs de Dieu ont tracé ce nom que vous iriez lire parmi les débris d'Athènes, si Socrate mourant nous l'avait laissé écrit de sa main sur une pierre de sa prison. »

Cette citation est longue, mais certainement elle n'a pas fatigué nos lecteurs. Toutes nos croyances sont tour à lour étudiées avec cette clarté d'analyse, avec ce bon sens érudit. Il est certains dogmes qui ont demandé de plus longs développements ; il en est pour lesquels une

* E cœmet. Callist. — 2 Apoc., I, 8. — 3 De Monogamia, V. '• Hymn. XI.

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démonstration irréfutable était plus nécessaire que pour celui de l'unité de Dieu. Mais les derniers mots du chapitre que nous venons de citer peuvent en même temps nous servir de transition pour arriver à parler de la seconde révolution qui fut accomplie par l'abbé Gerbet dans le domaine de l'érudition. 11 a échauffé la science, il y a jeté de la poésie, il lui a donné du cœur. Ce n'est pas devant l'auteur de Rome chrétienne qu'il aurait fallu exposer certaines théories un peu trop germaniques, d'après lesquelles il devrait être interdit à tous les érudits de savoir écrire, à tous les savants d'avoir un style. Je comprends fort bien qu'un éditeur de textes anciens nous fournisse ses textes avec le simple ornement de notes chronologiques, géographiques et historiques; mais, dès que l'on se sert de ces textes pour en bâtir une dissertation, je dis qu'on est assujetti aux lois éternelles de l'art et que l'on est tenu à être beau. La Vérité ne perd aucun de ses droits pour être entourée de son rayonnement naturel, qui est la Beauté. Que je les aime, ces livres d'érudition dont Y Esquisse admirable de l'abbé Gerbet restera le type immortel, qui sont pleins de clartés et de rayons, qui sont éclatants, chauds, qui contiennent des éléments de soleil ! Ils saisissent les entendements, ils entraînent les cœurs. On les lit avec une joie éclairée, et nous sentons presque matériellement la lumière qui descend peu à peu dans noire intelligence. Ne me forcez point à lire après cela une dissertation allemande glaciale, obscure, alourdissante, sans cœur, sans rayonnement et sans chaleur. Laissez-moi plutôt lire et relire encore des pages telles que la suivante, par laquelle l'abbé Gerbet commence un de ses chapitres les plus érudils et les plus critiques, celui de Y Invocation des Saints:

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« L'Église croyait alors comme aujourd'hui que Les âmes just

rt'rui's dans le r-icl, y continuent par leur intercession le ministère de charité qu'elles ont exercé par leurs prières en ce monde. Tout cœur chrétien prie pour ses frères et désire qu'ils prient pour lui : les Apôtres nous ont appris à. nous recommander à cet égard les uns aux autres. Ce don mutuel est, dans Le monde dès âmes, cette même loi «le charité qui fa.il que nous nous entr'aidons pour les besoins matériels de cette vie. Les àmes d'élite sont les riches, dans cette communauté spirituelle : elles se répandent continuellement en prières pour le salut des autres, et leur aumône est grande de toute la grandeur de leur amour pour Dieu. Lorsqu'une de ces âmes quitte la terre pour le ciel, croyez-vous que sa charité soit glacée à jamais parce que son cœur de chair et de sang est refroidi par la mort ? Croyez-vous qu'elle ait exhalé tous ses voeux pour vous dans le dernier souffle que vous avez recueilli sur ses lèvres ? Le glaive qui faisait tomber la tête des martyrs tranchait-il du même coup les liens de leur fraternité divine avec nous ? Vous figurez-vous que le ciel soit quelque chose qui étouffe dans un éternel égoïsme la piété de l'amour fraternel ? Ou bien vous semble-t-il qu'une âme est moins puissante parce qu'elle est transfigurée et que ses prières cessent d'être agréables à Dieu du moment qu'elle est fixée à jamais dans son amitié ? Si la prière est la toute-puissance de la créature, suffit-il de monter au ciel pour perdre ce pouvoir? Est-on destitué parce qu'on est couronné? Je vous tourmente de ces questions, si votre cœur est étranger à cette consolante foi de la communion des âmes. J'oubliais que je dois me borner à vous faire lire cette foi sur les tombeaux du christianisme '. »

Après la lecture de cette page que je n'hésite pas à proclamer une des plus belles de la langue française, nos lecteurs reconnaîtront sans doute que le regretté évêque de Perpignan fut à la fois le modèle des théologiens et le modèle des érudits. Il fut un érudit éloquent, il fut un théologien substantiel ; il créa un nouveau type en théologie comme en érudition ; il fit deux fois école. Mais il nous reste encore à démontrer qu'il fut un polémiste de

1 Esquisse de Rome chrétienne, ch. ix. § 6, Invocation des Saints.

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premier ordre, et cetle démonstration, nous la ferons avec l'œuvre posthume que la piété de ses amis et de ses disciples a publiée, avec la Stratégie de 31. Renan.

Quelque bibliographe voudra sans doute dresser un jour la liste complète de tous les livres, articles et opuscules de tout genre auxquels ont donné lieu les ouvrages de M. Renan. La liste en sera longue, et je pense qu'il faudra un volume pour énumérer les seuls titres de toutes ces réponses. Je n'ai pas besoin d'ajouter que quelquesunes de ces apologies sont de véritables chefs-d'œuvre de science, d'éloquence et d'indignation. Et cependant, chose singulière, après tant de travaux remarquables, après tant de clartés répandues, après tant de ténèbres dévoilées, il restait encore tout un côté de la question qu'on n'avait pas abordé.

Les uns s'étaient mesurés corps à corps avec le négateur de la divinité du Christ ; ils avaient demandé à l'histoire et à l'archéologie des premiers siècles chrétiens les éléments d'une réfutation érudile et détaillée : l'abbé Freppel, M. Wallon, le savant évêque de Grenoble, avaient pris la tête de ces combattants. D'autres s'étaient seulement proposé de relever les innombrables contradictions ou les incertitudes plus nombreuses encore del'auteur de la Vie de Jésus : ils y avaient aisément réussi. Des hommes d'esprit qui, pour être spirituels, n'en étaient pas moins profondément indignés, s'étaient emparés de cette arme tranchante et affilée, le pamphlet. Enfin, certains esprits très élevés, au lieu de dresser une réfutation, avaient

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voulu faire une contre-partie : Louis Veuillot en France et le docteur Sepp en Allemagne, avaient écrit chacun une Vie de Jésus dont le retentissement légitime dure encore.

Tant de travaux divers avaient été menés à bien, et cependant une œuvre, une œuvre décisive restait encore à faire.

Cette œuvre, c'était l'analyse intime, profonde, complète de tous les procédés littéraires et dialectiques à l'usage de M. Renan. C'était presque une analyse chimique. 11 fallait mettre dans un alambic puissant tous les raisonnements de l'auteur de la Vie de Jésus, et les décomposer énergiquement. Pour prendre une autre image, il fallait faire l'anatomie de cette œuvre, et de toutes les œuvres semblables, et se donner une idée très exacte de leurs muscles, de leurs veines et de leurs nerfs. C'est ce qu'a merveilleusement compris l'évêque de Perpignan. Il a lu la Vie de Jésus avec une indignation véritablement épiscopale, avec cette même indignation qui a couru dans le sang de tous les catholiques. Puis il l'a relue avec le calme de l'indignation apaisée, et il a marqué au crayon rouge les sophismes qui étaient le plus habituels au panthéiste et à l'athée qui attaquait la divinité de Jésus. Or le même sophisme se reproduit souvent dans les écrits des adversaires de la lumière. Mgr Gerbet en a dressé la statistique ; puis il a pris sa bonne et forte plume, et il s'est mis à écrire un véritable Traité de sophistique. Ce n'est donc pas un livre spécial, ce n'est donc pas une réfutation particulière d'un certain nombre d'erreurs plus ou moins dangereuses, ce n'est donc pas un opuscule de circonstance que cette Stratégie de M. Renan. C'est un livre dont la renommée survivra à celle de l'œuvre qu'il attaquo, fait pour durer et pour durer longtemps ; c'est un ma-

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nuel qu'il faudra mettre entre les mains des jeunes gens, en leur disant : « Voilà de quels vêtements se couvre l'erreur. Apprenez à vous défier d'elle, et à la reconnaître sous ces habits d'emprunt. Et vous-mêmes, sachez désormais éviter le sophisme et le laisser aux seuls ennemis de la Vérité et de la Foi. »

Mgr Gerbet commence par établir que M. Renan se sert habituellement de deux procédés que le spirituel évêque appelle pittoresquement « les procédés du trépied et du boisseau. » Le boisseau, vous le comprenez aisément, c'est la nuit dans laquelle un sophiste laisse à dessein certaines vérités et certains faits qui le gênent, pour mettre en plein jour certains faits qui semblent le servir. Tout écrivain passionné pour la lumière doit tou dire et tout montrer : il ne doit pas cacher le plus léger, le plus imperceptible élément de la question qu'il étudie. Ne rien laisser dans l'ombre : tel est le premier devoir d'un véritable historien. Quant au « procédé du trépied, » l'évêquede Perpignan lui consacre encore plus de détails précieux. C'est là que s'atteste la très délicate subtilité de cet esprit d'élite. Le trépied, c'est la divination. Nous ne possédons, par exemple, aucun document sur telle ou telle époque historique, sur la vie de tel ou tel grand homme. Un historien digne de ce nom saurait sans difficulté se résigner à se taire ; mais il s'est fondé de nos jours une école qui prétend qu'au silence de l'histoire on peut suppléer par la pénétration de l'esprit. On ne sait pas : eh bien ! on devine. Du fond de son cabinet, placidement assis sur son fauteuil, l'historien de la nouvelle école plonge ses regards dans les plus petits coins du passé, il sait ce que les contemporains n'ont pas su, il voit ce que les témoins oculaires n'ont

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pas vu, il entend, il comprend toat. M. Michelet fait ainsi notre histoire nationale : il connaît parfaitement ce qui s'est passé à neuf heures et demie du soir, le H> janvier 1721, dans l'antichambre de .M. le duc de IV** ou dans le boudoir de la duchesse. Le grand mot qui est toujours dans la bouché de ces historiens fantaisistes, c'est celui-ci : « Les choses ont du se passer ainsi. » Ellks ont du !!! Avec un tel procédé, on fait de l'histoire tout ce qu'on veut. On la construit à l'image de ses idées, suivant son type et son idéal. Rien n'est réellement moins conforme à l'esprit critique. Mais, appliquée à l'histoire de Jésus-Christ, cette méthode est mille fois plus illégitime et mille fois plus condamnable. Vous nous dites que le divin Sauveur alla à l'école, qu'il savait peu de grec, qu'il ignorait ceci, qu'il connaissait cela. Vos textes, où sont vos textes ? Ils n'existent pas. « Les choses ont du se passer ainsi, » et alors on représente, dans un tableau de genre, l'Enfant Jésus allant à l'école, avec ses rouleaux et ses tablettes. C'est charmant, mais c'est faux. Procédés de romancier, mais non d'historien. Le trépied, décidément, est plus dangereux que le boisseau.

C'est après avoir longuement dénoncé aux intelligences chrétiennes ce double danger que l'évêque de Perpignan entre dans le détail de toutes les autres imaginations sophistiques qu'il est en droit de reprocher à l'auteur de la Vie de Jésus. La page où se trouve la seule énumération de ces procédés est singulièrement instructive, et nous la citons d'autant plus volontiers qu'elle peut servir de table des matières à tout le livre de Mgr Gerbet : « Je vais, ditil, vous présenter un état sommaire des principales opérations fallacieuses qu'il s'agit de constater : Éliminer une question en prétendant la traiter. — Appuyer un

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