‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 10 sur 20 · M ROLAND · texte numérisé non relu

M ROLAND

LES MÉMOIRES AU XVIIIe SIÈCLE

ÉTUDE SUR Mme ROLAND

Les Mémoires ne sont pas, à notre avis, une littérature dont on puisse faire grande estime ; mais surtout les Mémoires intimes nous paraissent haïssables. Le plus souvent, ce sont des plaidoyers égoïstes et pleins d'une vanité qui prend plaisir à ne pas se déguiser. Le moi s'y étale et y prend une telle place en superficie et en profondeur, que toutes les autres personnalités doivent fatalement s'effacer et disparaître. Un auteur de Mémoires se fait toujours centre; mais s'il est permis de parler ainsi, le centre, ici, se dilate et atteint la circonférence : tout est plein de cet affreux moi.

Mais que dire des Mémoires intimes lorsqu'ils sont écrits par une femme? A tant de griefs contre les Mémoires en général, vient se joindre je ne sais quel dégoût particulièrement invincible. Concevez-vous la femme, cette reine du foyer et dont la royauté doit s'exercer dans une sorte d'ombre sacrée ; concevez-vous cette majesté de l'épouse et de la mère se dépouillant volontairement de tout ce qui attire sur elle le respect; concevez-vous enfin cette créature auguste faisant en quelque sorte un signe de la fenêtre à tous les passants, les

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invitant à visiter la maison de son mari, la chambre nuptiale, le berceau de ses enfants, et les initiant comme un cicérone de musée à tous les menus détails de sa vie privée et de ses habitudes intimes? Car enfin la femme qui écrit ses Mémoires ne fait pas autre chose, et c'est le cas de Mrae Roland.

Nous les avons lus, ces tristes Mémoires avec encore plus de pitié que d'indignation. Pauvre femme! Se donner ainsi en spectacle, poser ainsi devant les générations futures! Instruire les siècles à venir du premier jour où elle a dit maman, du fouet qu'elle a reçu et de l'emploi de chacune de ses journées depuis l'âge de deux ans. Tout publier, ne rien laisser dans l'ombre; donner à un public avide les clefs de sa maison, celles de ses tiroirs, celles de sa conscience! Et écrire tout cela sur une table de prison, dans ces heures augustes qui précèdent la mort! Au lieu de se recueillir (ce mot est si beau, si l'on pense à son étymologie : recolligere), au lieu de se recueillir, se répandre au dehors ; se draper pour la postérité; travailler à devenir une belle statue pour les yeux des âges lointains, au lieu de chercher l'humilité dans le silence, et la vérité dans la méditation! La lecture de ces Mémoires est navrante.

Néanmoins, comme l'a dit Mme Roland elle-même, ces souvenirs sont précieux en ce qu'ils nous offrent « l'histoire d'une âme. » Essayons donc de tracer ici celte histoire. Elle aura pour nous d'autant plus d'intérêt que Mme Roland est un type : le type des femmes de la Révolution. Puisque, tous les jours encore, nos ennemis nous attaquent sur ce terrain; puisque, tous les jours encore, ils prétendent que le christianisme abaisse la femme, voyons à quels sommets la Révolution peut élever cette victime; voyons ce qu'elle sait faire (If la ffinme, et quel est son idéal. Après quoi, mieux instruits. nous prononcerons entre la chrétienne et la révolutionnaire;

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car., décidément, nous saurons laquelle est la plus digne des respects de noire intelligence et des hommages de notre cœur.

Mme Roland naquit en 1754. Son acte de naissance, que ses biographes nous ont précieusement conservé, nous atteste qu'elle naquit de parents bourgeois : son père, M. Phlipon, était graveur, comme le père de Jean-Jacques était horloger. Elle avait pour petit nom un nom bien plébéien : — Manon. — « Oui, Manon, c'est ainsi qu'on m'appelait; j'en suis fâchée pour les amateurs de roman : ce nom n'est pas noble, il ne sied pas à une héroïne du grand genre; mais enfin c'était le mien. » Elle se vengea plus tard en appelant sa fille Eudora.

Dès la première page de ses Mémoires particuliers (les seuls dont nous nous occuperons), elle donne la note dominante de toute son âme. Elle commence par déclarer « qu'elle ne connaît de supériorité que celle du mérite, ni de grandeur que celle de la vertu. » On voit déjà la femme qui veut passer pour un homme, qui pose pour la virilité; on sent aussi sa haine contre tout ce qui dépassait la bourgeoisie, contre la noblesse surtout, où elle n'était pas née. Nous ne pouvons d'ailleurs nous arrêter à réfuter tout ce que contient de faux cette première phrase de l'héroïne de la Gironde : c'est le commencement du pathos. Quelques pages plus loin elle achève de se peindre en disant : « La vue d'une fleur caresse mon imagination à un point inexprimable. » M'"1' Roland, en effet, naquit avec deux tendances fatales; une ardeur étrange de tempérament, qui devait être cause d'une partie

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de ses malheurs, et une imagination dévorante, qui, n'ayant pas l'utile contre-poids du bon sens, devait l'entraîner vers tons les systèmes, vers toutes les erreurs, vers tous les semblants do vérité. Si jamais l'éducation fut nécessaire pour réformer une intelligence et tempérer un cœur, ce fat bien chez M"" Roland. Il était vraiment nécessaire qu'elle fût l'objet de soins tout particuliers. Avant tout, il fallait qu'elle fit peu de lectures et qu'on attirât vers des études prudemment limitées la trop puissante activité de cette riche nature. Disons tout : il fallait à M"e Phlipon une mère d'une haute intelligence et d'une foi profonde; ajoutons que. suivant nous, elle ne posséda pas ce trésor. C'est en sa faveur une circonstance atténuante.

Mme Phlipon était une femme des plus ordinaires, d'une indulgence que sa fdle a toujours confondue avec la rraie bonté, d'une foi tiède et facile aux accommodements. C'était tout au plus une demi-chrétienne; elle avait plutôt les habitudes que les ardeurs de la foi : médiocre en tout, si ce n'est dans son affection maternelle, qu'elle avait plus forte que sa Elle ne fit aacune difficulté d'envoyer sa fille au catéchisme et c'est ce dont la petite Manon avait le plus grand besoin. Mme Roland dut à ces instructions modestes tout ce qu'elle conserva de raisonnable « dans sa tête romantique {[) ; » mais elle ne sut pas s'en montrer assez reconnaissante. 11 faut voir avec quel ton railleur elle parle de ces « catéchismes de conlirmation, » que nous admirons sur la foi de ses seules paroles. On pourra, en effet, constater dans ces pages moqueu combien les curés de l'ancien régime avaient de sollicitude a l'endroit des dons du Saint-Esprit : la préparation au sacrement de Confirmation était alors beaucoup plus longue, peutêtre môme plus sérieuse que de nos jours. Le bon Dieu,

(l) L'expression esl de Mmt Roland Bile-même.

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