‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 9 sur 20 · ETUDE SUR LE P. RAPIN · texte numérisé non relu

ETUDE SUR LE P. RAPIN

« Habent sua fata libelli. » Il arrive souvent qu'un auteur porte une affection particulière à l'un de ses ouvrages, qu'il le préfère hautement à tous les autres, qu'il le proclame son chef-d'œuvre. Ce n'est pas ce livre cependant que la postérité adoptera. Tout au contraire, la gloire s'attachera à telle autre œuvre du même écrivain, à une œuvre qu'il n'aimait pas, qu'il croyait négligée, médiocre, indigne de retenir le regard de ses lecteurs.

C'est ce qui est advenu au Père Rapin.

« Connaissez-vous le P. Rapin? » A cette question, soyez persuadé que neuf voix sur dix vous répondront : « Certes, nous le connaissons. C'est l'auteur du poème des Jardins; c'est l'honneur du Parnasse latin au xvn9 siècle; c'est, suivant le P. Bouhours et quelques autres, un poète digne du siècle d'Auguste, digne de Virgile même ! » Mais sauf quelques érudits qui mangent la poussière des bibliothèques, personne ne vous répondra : « C'est l'auteur des Mémoires les plus spirituels, les plus vifs, les plus intéressants, les plus complets enfin

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que nous possédions sur les origines et les premiers développements du jansénisme. »

Rien n'est plus élégant, nous l'avouons, rien n'est plus travaillé ni plus correct que le poème des Jardins : ce sont les plus beaux vers latins... de collège que nous connaissions; mais combien nous préférons les Mémoires! Il est permis d'affirmer qu'on ne saurait désormais écrire sur le xvne siècle, et en particulier sur la grande hérésie jansénienne, sans prendre connaissance des trente livres du savant jésuite , sans leur emprunter une foule de faits nouveaux et d'appréciations nouvelles. Beaucoup d'esprits étroits n'attachent pas de notre temps une importance assez considérable à ce jansénisme dont le P. Rapin a écrit la solide histoire; mais, en vérité, toute vaincue qu'elle est, cette erreur subsiste encore : elle a encore de mauvaises résistances, elle est encore dangereuse. Et voilà pourquoi il est si utile de connaître les origines d'une secte qui nous a fait tant de mal, et qui tous les jours encore barre le chemin à la Vérité.

Le P. Rapin était bien fait pour étudier ces origines; il était bien fait surtout pour raconter ce qu'il voyait autour de lui. les événements dont il était le témoin oculaire ou, tout au moins, le contemporain. Et c'est même, suivant nous, ce qui donne une valeur toute particulière aux vingt derniers livres de ces Mémoires, qui ont été naguères publiés par M. Léon Aubineau.

Il est, dans tout le xvue siècle, peu de physionomies aussi honnêtes que celle de cet excellent chroniqueur. Dans l'histoire d'une erreur qui a échauffé tant de tempéraments, qui a remué tant de passions, le P. Rapin demeure calme et a l'art Je ne point se passionner. Il aime la vérité, sans doute, et il a de belles ardeurs; niais sa modération, son étonnante modération reprend toujours le dessus. C'est un causeur charmant, quel-

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quefois un peu long, qui s'anime par instants, mais qui sait raconter, avec une bonne honnêteté tranquille et fine, les faits les plus délicats et auxquels il a été le plus mêlé. Puis (ô qualité précieuse, incomparable et dont les chroniqueurs d'aujourd'hui sont si friands), le P. Rapin est un homme bien informé. Il a tenu entre ses mains les pièces les plus rares, les plus secrètes, les plus inédites; le cardinal Albizzi lui a ouvert les archives des Congrégations romaines; il s'est mis en relation avec les membres les plus influents de sa Compagnie, avec tous les autres Ordres religieux, avec tous les personnages importants que leurs fonctions avaient jetés dans ces terribles affaires. Il allait, il allait, recueillant partout les renseignements les plus sûrs et les plus complets, prenant des notes, accumulant des documents. Puis il écrivait, avec une placidité heureuse, avec une modération satisfaite. En quatre mots, les latins ont donné la définition de l'orateur : « Vir bonus dicendi peritus. » Nous tracerons, presque aussi brièvement, le portrait le plus complet peut-être et le plus ressemblant du P. Rapin : « Ce fut un honnête homme bien informé. » Mais, ne l'oublions pas, ce fut en même temps, ce fut presque un homme du monde. Il fréquentait le cercle de Mme de Sablé, il entendait les bruits de la cour et de la ville. Il était, dit Mme de Sévigné, « aimé et recherché de tout ce qu'il y avait de grand dans le royaume. » Et comme le jansénisme remplissait alors et échauffait toutes les conversations, le P. Rapin écoutait, discutait, était sur la brèche, se mettait au courant des petites intrigues et des grandes passions, voyait avec douleur et constatait avec exactitude que les intérêts humains se mêlaient à cette grande cause et en produisaient souvent les péripéties les plus inattendues. Nul peutêtre n'a mieux débrouillé les cabales de ce siècle cabaleur; nul n'a aperçu plus finement le rôle déplorable que jouèrent

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les femmes dans toutes les affaires de la secte. Quel soutien pour le jansénisme! Intrigaillant, discutaillant, ces belles dames se multipliaient « pour la défense de la morale » et pour la cause de Port-Royal. Les nouveaux évêques étaient entourés, prévenus, préparés, travaillés. La nomination d'un prélat était un événement : on aurait voulu que l'épiscopat de France fût tout entier semblable au trop célèbre Arnault d'Angers. Le P. Rapin a assisté de près à tout ce mouvement; il a d'un œil attentif suivi toutes les phases de celte maladie. Et il nous a tout raconté avec bon sens, avec équité, avec esprit.

Rien cependant n'est plus délicat que ces questions du libre arbitre et de la grâce. Pour bien écrire une histoire du Jansénisme, un théologien est rigoureusement nécessaire. Or, le P. Rapin mérite précisément d'être compté au nombre des théologiens les plus estimables d'une époque aussi théologique. Il a cette incomparable qualité, qui est nécessaire à tous les écrivains, mais surtout aux philosophes : la clarté. Il trouve le secret d'intéresser vivement son lecteur en exposant les longues discussions des Congrégations romaines sur les cinq propositions jansénistes, et ces pages de son livre, qui le croirait? se lisent avec une sorte de fièvre. Nouvel exemple à citer contre ceux qui prétendent séparer la science et le style, et qui veulent que l'érudition soit dépouillée de l'art. Il est un style scientifique et dont la science ne saurait se passer.

Ne vous attendez pas, d'ailleurs, à trouver dans les Mémoires du P. Rapin cette rhétorique à laquelle il fut trop attaché dans tous ses autres ouvrages. Point d'ornements, point de déclamations, point de figures. L'historien du jansénisme, chose excellente, écrit comme il pense. La simplicité est le caractère de cette œuvre qui ressemble à une causerie. La phrase est claire, bien qu'un peu traînante quelquefois ci

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malgré ces pénibles enchevêtrements de relatifs et de conjonctions qui sont trop ordinaires à cette époque. Bref, c'est une bonne prose, bien transparente, et qui laisse voir une bonne pensée. Le P. Rapin interrompt parfois son récit et se met à tracer un portrait. Alors, il est tout à fait remarquable, et je pense qu'il est peu de pages de nos bons auteurs comparables à son portrait de Mme de Longueville (1). M. Cousin en aurait pu tirer un bon profit.

Mais, encore un coup, le principal intérêt de ces Mémoires , c'est leur intérêt historique, et c'est à ce point de vue que nous voulons en faire ici une étude plus détnillée. Nous choisirons la partie de cette Histoire qui est à la fois la plus importante et la mieux écrite, c'est-à-dire les livres VII, VIII et IX, où est racontée longuement la célèbre condamnation des cinq propositions par le Pape Innocent X (2). On y verra éclater la merveilleuse conduite de l'Infaillibilité sur la terre; on y verra par quels longs travaux et par quelles scrupuleuses enquêtes les Souverains Pontifes préparent icibas la sagesse de leurs décisions dogmatiques; on y verra que rien n'est fait cà la légère, et que ceux enfin sur qui descend la clarté du Saint-Esprit sont ceux aussi dont la sagesse est humainement la plus parfaite.

Nous sommes en septembre 1651. Le pape Innocent (3) touche à sa quatre-vingtième année ; mais il a dans la volonté

(I) Mémoires du P. Rapin, t. II, pp. 146 et 147. (-2) Ibid., t. II. pp. i-234.

(3) C'était un Pamphili. Il était né en 1574 et occupait le Siège apostolique depuis le 15 septembre 1614.

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et dans l'intelligence une jeunesse qui ne veut pas vieillir. Et sur quelle question se concentre en ce moment toute son activité? sur celle du jansénisme. Le Souverain Pontife y pense sans cesse; il aime qu'on lui en parle; il a de longues conversations sur ce sujet avec ses cardinaux et ses théologiens. Quatre-vingt-huit évêques ont déféré à son tribunal les cinq fameuses propositions dénoncées par Nicolas Cornet; onze autres évêques tiennent pour Jansénius et travaillent à le défendre. Les deux partis ont à Rome des députés, des représentants. Saint- Amour est le principal émissaire des jansénistes; Hallier, Joisel, Lagault sont les mandataires des quatre-vingt-huit évêques. La lutte va s'engager, Pierre va parler, tout fait silence.

Innocent X, alors, unit en lui l'énergie la plus juvénile et la prudence la plus mûre. Il envoie des lettres aux Universités d'Allemagne et d'Espagne, qui renfermaient tant de théologiens consommés ; il leur adresse les cinq propositions ; il leur demande un avis motivé. Il instruit la cause.

Mais enfin il faut, puisqu'il y a cause, qu'il y ait tribunal. Le successeur de saint Pierre ne voulant pas surcharger d'occupations le tribunal du Saint-Office, qui d'ailleurs est impopulaire en France, crée une Commission particulière. Les cardinaux Roma , Ginetti, Spada, Ceccini en sont les quatre membres principaux; le cardinal Chigi n'y entrera que plus tard ; Albizzi tient la plume du secrétaire. Derrière les cardinaux s'assoient onze consulteurs , parmi lesquels nous reconnaissons le jésuite Palavicini, le Maître du Sacré Palais et aussi plusieurs généraux d'Ordres. L'assemblée est imposante : elle mérite et obtient le respect universel. Le cardinal Roma vient à mourir, et il est dignement remplacé par le cardinal Spada, auquel va désormais appartenir toute la direction de cette longue et difficile affaire. Il est de taille à en porter le poids.

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Cependant il n'est question dans Rome que de la nouvelle Commission et des Congrégations qui vont avoir lieu. Dans les palais, dans les maisons, dans les rues mêmes, on s'agite, on s'inquiète. Saint-Amour commence à se remuer, il fait de nombreuses visites, il a des intelligences dans la place, il a gagné à sa cause, a celle de la Secte, plus d'un consulteur de la Commission pontificale. Hallier n'est arrivé qu'après lui. Le Tribunal ne perd pas son temps, et, tout d'abord, examine en détail les doctrines de Baïus, avec lesquelles celles de Jansénius ont de si étroits rapports. Tout prend je ne sais quel air solennel. C'est ce certain calme qui précède les grands orages. Enfin, la première Congrégation a lieu, et l'on y discute la première proposition de Jansénius : Que les commandements de Dieu sont quelquefois impossibles au juste.

Jamais discussion plus grave, plus importante à la vraie grandeur et aux vrais intérêts de l'homme n'a peut-être eu lieu sur la terre, et je souris de ceux qui sourient de ces problèmes. Il s'agissait de savoir si l'homme était libre ou s'il n'était qu'une machine à sainteté; il s'agissait de savoir si Dieu était bon, miséricordieux, paternel, et si ses bras s'étaient ouverts sur la croix pour embrasser quelques prédestinés ou pour étreindre l'humanité tout entière. C'était la grandeur de Dieu, c'était la dignité de l'homme qui étaient en cause. La discussion, disions-nous, fut grave et belle; ajoutons qu'elle fut libre. Elle dura plus d'un an (1), et pendant tout ce temps, quatre Consulteurs du tribunal, quatre tout au moins, qui étaient visiblement favorables aux idées nouvelles, purent donner tout leur avis avec une indépendance absolue. Parmi ces quatre Consulteurs il faut nommer le général des Dominicains, de cet Ordre qui était spécialement chargé «lu maintien de la foi parmi les peuples catholiques. Ces oppo-

(1) Depuis le 26 septembre 1G51 jusqu'au 20 janvier 1633.

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sants parlèrent en paix, et le Pape ne témoigna son mécontentement qu'après la publication de la Bulle.

Les Congrégations avaient lieu d'abord tous les mardis , dans Paprès-dîner; mais le Pape était haletant, il était en quelque sorte rempli du souffle de l'Esprit, il était poussé en avant par la puissance terrible de ce souffle vainqueur. II ordonna bientôt que les réunions eussent lieu deux fois la semaine. Cet octogénaire, tous les soirs, consacrait deux heures à se faire rendre un compte exact de ces séances théologiques. 11 était facile de prévoir de quel côté penchait cet inspiré du Saint-Esprit. Il s'irritait contre les défenseurs des doctrines nouvelles, contre Vadingo, Visconti et Candido. Il ne voyait pas sans quelque déplaisir la situation singulière qu'avait prise le P. Palavicini, qui, suivant la très heureuse expression de Rapin, « prenait toujours l'écart, » et ne se déclarait encore avec assez d'énergie ni pour un parti, ni pour l'autre (1). En revanche, Campanella, Aversa et Modeste de Ferrare se déclaraient contre les nouveaux hérétiques avec une science et une indignation vigoureuses. Mais tous les honneurs de cette discussion revenaient à un Augustin, au P. Bruni, que le Pape avait fait venir de Naples. Ce grand esprit était à la fois érudit et ardent; il était redouté et redoutable. Sa parole claire, sa science universelle, son

(1) Le P. Kapin juge assez sévèrement le P. Palavicini : « Palavicini fut alors de tous les consulteurs celui qui traita la doctrine de Jansénius le plus favorablement. Ce jésuite, bien loin d'opiner dans les principes de Molina, s'en écarta en tout. Il n'eut même aucun égard aux sentiments ordinaires de sa Compagnie. C'était un esprit particulier, sujet à des idées, qui se piquait de dire et de penser autrement que les autres, qui n'opinait que sur des sons alambiqnés qu'il donnait aux propositions, n'allant presque jamais au but, prenant l'écart en tout et ne cherchant des sens écartés que pour sauver d'hérésie la doctrine de levéque d'Ypres.... Voilà quel était ce jésuite, du nom duquel on se servait pour rendre suspects les autres consulteurs, et dunt les jansénistes firent tant de bruit pour colorer leurs mtentements. Et rien ne justifia tant le peu de part que les Jésuites prirent en toute cette affaire que la conduite de Palavicini. » [Mémoire* </» P. Rapin, t. II, 40, il.)

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caractère inébranlable, son désintéressement, sa sainteté en firent aisément le prince de ces consulteurs. Le docteur Lagault a bien raison de dire en parlant de Bruni et de ses discours : « N'appelez-vous pas cela une Providence de Dieu particulière? »

Ainsi furent discutées tour à tour les cinq fameuses propositions. L'équité la plus évidente éclatait dans ces luttes. « Ah! plût à Dieu, disait aux jansénistes le cardinal Ceccini, plût à Dieu que je pusse vous dire avec quel soin, quelle attention et quelle sincérité on travaille à cette affaire! » Les jansénistes le savaient bien et n'en cherchaient que plus activement à se créer un parti dans Rome. Us parvinrent à se faire quelques créatures : ce fut tout. Et en effet il semble que les murs, les monuments, les pierres même de Rome, soient de leur nature antijansénistes. C'est à Rome que les idées sont le plus vastes, que le Christ est représenté avec les bras le plus largement ouverts ; c'est dans cette ville universelle que l'on croit le plus vivement à l'universalité de la rédemption. Un janséniste à Rome, c'est véritablement un nuage dans le bleu du ciel.

Le 20 janvier 1653 se terminèrent les Congrégations. Le P. Rapin ne s'est pas contenté d'en esquisser comme nous une ébauche rapide. 11 a fait parler tous les orateurs, il a exposé toutes les opinions, il a été le sténographe intelligent de ce parlement théologique. Et le lecteur ne s'ennuie point ; il n'est pas « induit en bâillement » comme en lisant certaines discussions politiques ; il tourne la page avec une curiosité entraînée

Saint-Amour cependant et ses amis répandaient partout le bruit que les partisans des doctrines attribuées à saint Augustin n'avaient pas été entendus. On les admit à parler devant la Congrégation, on leur permit d'exposer leur dé-

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fense. Mais c'était une discussion qu'ils voulaient, une discussion de puissance à puissance, et non pas une exposition qui ressemblait trop à une apologie. Ce refus ne les fit pas avancer dans l'opinion publique : l'ambassadeur de France leur en adressa des reproches. Cet ambassadeur commençait à se déprendre des jansénistes et à se tourner vers la vérité. Les trois discours des députés catholiques, de Lagault, de Joisel et de Hallier, étaient faits pour le persuader encore plus vivement. Ceux-là parlèrent : ils parlèrent au nom de quatre-vingt-huit évêques; ils furent savants, vigoureux, pressants. Le P. Bruni acheva d'élucider la question en défendant son cher saint Augustin contre les témérités des sectaires et en montrant qu'il n'y avait rien de commun entre les doctrines du grand converti de saint Ambroise et celles de l'évèque d'Ypres. Tous les jours la discussion avançait d'un pas, la lumière se faisait, l'erreur reculait.

Le 10 mars 1653 commencèrent les « Congrégations devant le Pape. » Les Romains virent défiler dans, les rues la procession solennelle des membres du Tribunal, les cardinaux Spada, Ginetti, Pamphili, Chigi, le secrétaire Albizzi, les consulteurs. Et le vieux Pontife Innocent, plus jeune, plus énergique que jamais, ouvrit la première séance en invoquant le Saint-Esprit. On reprit alors, avec une nouvelle ardeur, la discussion des cinq propositions : Vadingo, de Pretis, Visconti, Candido, défendirent énergiquement leur premier avis et se jetèrent en pleurs aux pieds du Pape, pour le supplier de ne pas prononcer une condamnation qui devait, suivant eux, atteindre surtout saint Augustin. Le P. Palavicini, guéri de son premier engouement, revenait peu à peu à la véritable doctrine. Campanella, Modeste de Ferrare, Carpinetti, A versa, Angelo de Crémone.. Tartaglia, del Bene, mais surtout l'infatigable et invincible Bruni, développaient de plus en plus 1rs

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énergies de leur résistance à l'erreur et n'épargnaient pas aux nmvelles doctrines ces terribles épithètes qui devaient un jour éclater dans la Bulle de condamnation : « Fausses, hérétiques, dangereuses. »

Cependant, les députés jansénistes avaient renoncé à leur première résolution, et consentirent enfin à paraître devant le Tribunal pour y exposer et y défendre leur doctrine. Ils étaient cinq : habiles, beaux parleurs, pleins d'activité, fort attachés à leur mauvaise cause et bien faits pour en donner la meilleure idée. Ils parlèrent devant la Congrégation; ils furent écoutés; même ils furent applaudis. L'abbé de La Lane et le P. Desmares furent l'objet d'une ovation parmi leurs partisans, et leurs adversaires eux-mêmes ne leur marchandèrent pas les applaudissements. Ce vain bruit leur tourna la tète : ils se crurent vainqueurs alors qu'ils étaient le plus vaincus. Ils écrivirent en France; ils firent retentirent Paris de leurs cris de joie ; les bons catholiques s'alarmèrent, les consciences furent troublées. C'était beaucoup d'agitation pour peu de chose.

Et tout à coup, au milieu de cette explosion de joie, au milieu de tout cet encens et de tous ces applaudissements, le Souverain Pontife, suffisamment informé, ayant prononcé la clôture définitive des Congrégations, ayant invoqué ardemment le Saint-Esprit, dans cette belle nuit de la Pentecôte que l'Église primitive célébrait avec tant de solennité, libre, inspiré, infaillible, ordonna la publication de cette Bulle si célèbre qui condamnait les cinq propositions « comme fausses, téméraires, impies, blasphématoires, injurieuses a la bonté de Dieu et hérétiques. » C'en était fait : la dignité de l'homme et la bonté de Dieu étaient affirmées par l'Infaillibilité. C'en était fait : la joie et la miséricorde allaient renaître et triompher dans le monde. La largeur des âmes, l'amour,

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la générosité, l'élévation des sentiments, les proportions de la nature humaine, les dimensions de notre cœur étaient à tout jamais sauvegardés par la Bulle d'Innocent X, par cette Bulle qui est le plus incontestable honneur de son pontificat et une des gloires les plus éclatantes de la Papauté.

Le docteur Lagault, dont la correspondance est si précieuse et sert de contre-poids au Journal de Saint-Amour, ne put retenir l'explosion de son allégresse à la nouvelle de cette condamnation : « Je ne me sens pas de joie, dit-il. Jansénius est condamné tout du long d'une manière aussi sanglante qu'il se puisse. La Bulle a été publiée ce matin. Adieu le jansénisme. Je me sens à demi transporté. Cette bonne nouvelle engloutit toutes les autres. » Restons sur ces bonnes paroles, et terminons par elles cet imparfait résumé d'un des événements les plus considérables de l'histoire ecclésiastique. Si vous désirez le connaître à fond, si vous désirez y assister d'une façon vivante, lisez et relisez les Mémoires du P. Rapin. Vous penserez véritablement être à Rome en 1653, derrière le banc des consulteurs. Vous contemplerez le Pape, vous vous indignerez contre Vadingo, vous applaudirez le P. Bruni, vous verrez afficher la Bulle, vous la lirez avec enthousiasme et vous répéterez, avec joie, ces mémorables paroles qui échappaient aux lèvres du docteur Lagault, à Rome, en 1652, en présence de ces Congrégations si sages et si savantes, à la vue de cette prudence du Pape, de cette magnifique lenteur, de cette élaboration tranquille des foudres pontificales : Video visibiliter infiuere Spiritual Sanctwn.

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