‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 12 sur 20 · LES MÉMOIRES AU XVIII0 SIÈCLE · texte numérisé non relu

LES MÉMOIRES AU XVIII0 SIÈCLE

Mrae Roland pose perpétuellement, c'est que les héros de Plutarque j;>os<?/</ sans cesse. C'est dans ce livre qu'elle a pris cet amour pour la draperie, ce ton théâtral et tragique, cette voix et ce geste faits pour être admirés, Quand, à neuf ans, on préfère la vie de Brutus au livre qui raconte et chante la

mort de Jésus-Christ, on devient tout ce qu'est devenue

M: Roland, et pis encore !

Autre lecture de cette petite fille : Télémaque. « Le tendre Fénelon émut mon cœur, » dit-elle ; mais ce qu'elle préfère dans cette œuvre beaucoup trop païenne, c'est l'épisode de Calypso. Télémaque, en réalité, continuait l'œuvre de Plutarque, et l'on voit par là quels désastres peut faire naître dans un petit cœur la lecture de livres qui ne sont pas pleinement chrétiens. Parents aveugles, qui prenez tant de plaisir à faire sortir des jolies lèvres de vos enfants les fausses perles d'une littérature profane ; parents follement vaniteux, lisez cette page des Mémoires de Mra0 Roland; écoutez les battements de ce petit cœur, et si vous ne voulez pas que vos filles cessent d'être chrétiennes et perdent jusqu'à l'espoir de le redevenir, ne permettez pas à leurs voix de tout réciter, ni à leurs yeux de tout voir. Soyez plutôt comme ce père de famille qui nous disait tout récemment, avec un regard enflammé, montrant d'une main ses jeunes enfants et de l'autre ses livres : « Jamais un païen n'est encore entré ici. »

Ce n'était pas assez de Plutarque et de Télémaque: M1,e Phlipon lut Voltaire : « Quelques écrits de Voltaire me servirent de distraction. » La naïve enfant lut naïvement Candide. In jour, certaine amie de sa mère s'étonna de voir un tel livre entre des mains si jeunes; la petite Manon regarda de très mauvais œil cette dame, dont elle ne flatte pas le portrait dans ses Mémoires, et depuis « oncques ne lui sourit. » Charmante petite personne ! Quant à Mme Phlipon, que pensez-vous

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qu'elle fit? Écoutez : « Ma bonne mère ne changea rien à son allure fort singulière et me laissa lire ce que je trouvais, sans avoir l'air d'y regarder, quoiqu'en sachant fort bien ce que c'était. » Décidément c'était une pauvre femme que cette Mme Phlipon. L'enfant, avec une surveillance aussi aveugle, devait « s'en donner à cœur joie. » Jamais on n'a vu telle frénésie. Elle lisait, lisait, lisait. Pas de choix dans ces lectures; tout entrait pêle-mêle dans cette pauvre intelligence : erreurs, vérités, demi-erreurs et demi-vérités, jugements droits et faux, doutes, calomnies, systèmes, mensonges, ombres et rayons. Un grand combat se livrait dans cette jeune tète : l'imagination, qui était sa faculté dominante, prononçait seule entre tant d'idées; tout ce qui reluisait était or. La sensiblerie, qui est cette fausse sensibilité aimant les choses périssables et non les éternelles, la sensiblerie faisait de regrettables dégâts dans ce cœur trop facilement ému. Mme Roland a cru bon de nous laisser une liste de certains ouvrages qu'elle a lus; cette liste est étrange : Berruyer, Maimbourg, CondilIac,le P. André, les poésies de Voltaire, les Essais de Nicole, les Pères du désert, la Vie de Descartes, Y Histoire universelle de Bossuet, Don Quichotte, saint Jérôme, Pascal, Montesquieu, Locke et Diodore de Sicile. Tout cela avant sa première communion! Il est impossible de ne pas tirer de là une leçon pour les mères, pour les pères surtout. Evidemment M1' et Mme Phlipon voulurent faire de leur fille un prodige ou, tout au moins, furent ravis qu'elle eût autant de précocité dans l'esprit. II sera trop aisé de constater tout à l'heure les résultais d'une telle éducation.

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La mère de Manon ne négligeait pas, avons-nous dit, « ce qu'on appelle la religion; elle avait de la piété sans être décote. » L'enfant, dont l'imagination ardente se développait aux dépens des autres facultés, se passionna tout d'abord pour les idées religieuses. « Ces idées, dit-elle, vinrent à fermenter dans ma tête, et produisirent bientôt une grande explosion. » On ne saurait mieux dire : sa tête se prit, et non pas son cœur, et non pas surtout sa volonté. La vraie piété n'est pas une fermentation, et ne produit aucune explosion : elle se peint doucement dans les yeux calmes de l'enfant, elle anime suavement son âme très tranquille et très joyeuse. En religion, comme en politique, défions-nous des volcans. Mlle Phlipon commençait, au milieu des ardeurs de sa dévotion naissante, à devenir déjà libre {tenseuse; elle se scandalisait « de la transformation du diable en serpent et de ce que Dieu l'eut permise. » Mais enfin le jour vint où les idées religieuses la dominèrent : « Le règne du sentiment s'ouvrait par l'amour de Dieu, dont le sublime délire embellit, conserva les premières années de mon adolescence et résigna les autres à la philosophie. » Il est douteux qu'on ait jamais écrit rien de plus ridicule. L'amour de Dieu, du Dieu des chrétiens, « qui résigne des années à la philosophie, » c'est-à-dire à la négation de ce Dieul! Pourquoi faut-il que nous ayons déjà employé le mot pathos, et que la langue française soit hostile aux répétitii

Du reste, il j a des aveux précieux. Cette véritable païenne constate que « le délire de l'amour de Dieu » a conservé les premières années de son adolescence, et même qu'il les a

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embellies. Un peu plus loin, elle ajoute : « La dévotion dans laquelle je tombai me modifia étrangement : je devins d'une humilité profonde, d'une timidité inexprimable. » 11 faut avouer qu'elle les perdit singulièrement, ces précieuses vertus, quand « l'amour de Dieu résigna ses années à la philosophie; » mais, enfin, c'est la mère Église qui les avait, à force d'amour, introduites dans cette âme naturellement orgueilleuse et sensuelle. Un peu moins d'ingratitude ne messiérait pas à celle qui reçut tant de bienfaits. Elle était reconnaissante... à onze ans, et sa dévotion devint même tout à fait brûlante. Elle voulut à toute force entrer au couvent, et il fallut la conduire chez les Dames de la Congrégation. C'est là qu'elle fit sa première communion : « Baignée de larmes et ravie d'amour céleste, il me fut impossible de marcher à l'autel sans le secours d'une religieuse qui vint me soutenir par-dessous le bras et m'aider à avancer à la sainte table. » Espérons que la Miséricorde céleste se sera souvenue de ces pleurs.

11 semble toutefois que jusqu'ici nous n'ayons pas constaté les effets funestes de tant de lectures mauvaises ou tout au moins prématurées; mais, encore une fois, cette grande sensibilité, cette dévotion volcanique ne sont pas déjà sans nous causer quelque alarme. Il est difficile que la piété se concilie longtemps avec de tels spasmes et de telles convulsions, surtout quand l'esprit seul est ébranlé, surtout quand une seule faculté de l'intelligence, l'imagination, est réellement mise en activité. Cette pauvre enfant avait la fièvre : il lui fallait un traitement doux, beaucoup d'attachement au travail, moins de lectures que jamais. Il lui fallait surtout une certaine habitude du raisonnement, de la logique : le mieux eût été qu'une personne sage eût pu tous les jours avoir avec elle des entre tiens d'où la joie n'eût pas été bannie, et où on l'aurait accoutumée à ne pas tout juger d'après une sensibilité maladive

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et une imagination exaltée. Mlle Phlipon fut de très bonne heure retirée de la Congrégation et placée chez sa grand'mère paternelle : elle y trouva d'autres livres, et c'est ici que commence la longue histoire de ses aveuglements et de ses douleurs.

Le premier fruit de ces lectures solitaires fut un orgueil d'une telle complexion qu'on n'en a peut-être jamais vu de plus naïf ni de plus profond. Si Mme Roland est d'une vanité aussi insupportable, la cause en est uniquement dans les satisfactions de cette petite tête de douze ans, quand elle lisait et pensait comprendre les auteurs les plus difficiles. On ne saurait croire jusqu'où vont, dans ses Mémoires particuliers, les étalages puérils de cette vanité : « Je ne suis déplacée nulle part, dit-elle ; je saurais faire ma soupe aussi lestement que Philopœmen coupait son bois; mais personne n'imaginerait, en me voyant, que ce fût un soin dont il convint de me charger. » Il n'y a pas de page où elle ne se décerne ainsi les plus exquis, les plus délicats compliments. Elle déclare quelque part qu'elle allait à confesse, même après avoir perdu la foi, pour édifier son prochain et ne pas inquiéter sa mère. « Mais, ajoute-t-elle, je ne sais trop ce dont je puis m'accuser : mon état est si calme et mes goûts sont si simples, que ma conscience ne me reproche rien, quoique je n'aie pas grand mérite à bien faire. » Elle a voulu laisser à la postérité son portrait tracé de sa main. Il est flatté. « J'ai besoin avant tout d'estime et de bienveillance : on m'admire après, si Ton veut; mais il faut qu'en me distingue et me chérisse; cela ne manque guère quand on me voit souvent et qu'on a du bon sens et un cœur. » Une seule chose faisait souffrir la vanité de cette jeune personne qui se montrait si « contente des trésors que la bonne nature lui avait donnés » : elle était bourgeoise, hélas! et petite bourgeoise. On la conduisit un jour chez une

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dame de Boismorel, qui recul la fillette avec un ton protecteur et peut-être un peu trop dégagé. Mlle Manon sentit le rouge lui monter au visage et se demanda « pourquoi sa bonne maman n'était pas sur le canapé, et Mme de Boismorel dans le rôle de sa bonne maman. » Elle rencontra un peu plus tard une vieille demoiselle bien innocemment entêtée de noblesse, et se mit à détester cordialement cette pauvre Mlle d'Hannaches, « dont les quarante ans et la généalogie ne lui donnaient pas la faculté de faire une lettre qui eût le sens commun ni qui fût lisible. » Et voilà cette pédante de quatorze ans qui s'indigne, qui se révolte, et qui enfin devient socialiste. « Je ne pouvais dissimuler que je valais mieux que M1Ie d'Hannaches : je trouvais le monde bien injuste, et les institutions sociales bien extravagantes \ » Ah! si j'avais été Mme Phlipon, comme j'aurais mis Mile Manon au pain sec!

Les livres mauvais dont elle ne cessait de nourrir sa malheureuse intelligence devaient de très bonne heure la priver de ce trésor de la foi auquel elle doit les seuls éléments respectables de son caractère et de sa vie. Les derniers éclats de sa foi mourante ressemblèrent aux dernières lueurs d'une torche qui s'éteint : ils furent d'une singulière et attristante vivacité. Brûlée par les bouillonnements de son sang et déjà sentant la main de fer du démon qui déchirait son âme, elle protesta par des actes extraordinaires; elle passa des nuits les bras en croix ; elle fit plus d'un déjeuner en mettant de la cendre au lieu de sel sur une rôtie de beurre, par esprit de pénitence. Résistance inutile, parce qu'elle venait trop peu de la volonté, et beaucoup trop de l'imagination. Le doute, appelé par tant de lectures funestes, le doute arrivait à grands pas. Il frappait à la porte : elle l'ouvrit. Chose effrayante : elle devint sceptique à quinze ans !

Elle nous a fait le récit détaillé de cette mort de sa foi.

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Deux dogmes la révoltèrent d'abord : celui de l'éternité des peines, celui de l'infaillibilité. Elle ne put concevoir la « damnation universelle de tous ceux qui méconnaissent la religion ou qui l'ont ignorée. » Si elle avait consulté là-dessus son confesseur, l'excellent piètre n'aurait pas manqué de lui dire que l'Église ne prononce ici-bas la damnation de personne ; qu'aucune âme ne sera condamnée pour avoir ignoré la religion, si elle n'est aucunement coupable de cette ignorance; qu'il y a véritablement une âme de l'Église, c'est-à-dire un ensemble des vérités naturelles et traditionnelles; que beaucoup seront sauvés pour s'être affectueusement rattachés à cette âme et pour avoir pratiqué tout ce qu'ils ont connu de bien ici-bas; qu'il faut enfin avoir une confiance très vive en la miséricorde de Dieu , et que ce grand Dieu désire avant tout conduira à sa béatitude le plus d'âmes possible. Voilà ce que le confesseur de Mlle Phlipon aurait dit à cette intelligence incertaine et ténébreuse. Quant à l'infaillibilité, il n'était besoin que de faire ressortir la grandeur métaphysique de ce dogme : il est certaines beautés qui s'imposent.

Pour refuser de croire à l'infaillibilité, notre sceptique de quinze ans connut les misères d'un être faillible : « J'ai été successivement janséniste, cartésienne, stoïcienne et déiste ^remarquez cet enchaînement). Que de chemin pour finir par le patriotisme, qui me fait jeter dans les fers! » Oui, mais quel étail I»' point de départ de ce triste chemin? Nous l'avons dit, et nous aurions voulu le faire vivement sentir : c'était une mauvaise éducation, c'était une déplorable précocité, c'était surtout cette frénésie de lectures que nous ne saurions condamner trop sévèrement.

Nous n'avons encore achevé que la moitié de notre tâche : il nous reste à suivre }lm" Roland depuis l'âge de quinze ans jusqu'à sa mon : mais nous en savons assez pour ressentir

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dès aujourd'hui une répugnance invincible à l'égard de M Phlipon et de toutes les femmes dont elle est le type. La Révolution peut triompher; elle peut tout nous arracher; elle peut se rendre maîtresse de tout ce que Dieu consentira à lui abandonner. Mais, quelle que soit l'étendue de son triomphe, elle sera impuissante en un point : elle ne pourra jamais nous faire désirer d'avoir une tille qui ressemble à MUe Phlipon, ni une femme qui ressemble à Mme Roland.

Mlle Phlipon ne se maria qu'assez tard, en 1780. Lorsqu'elle consentit à dominer M. Roland, elle avait vingt-cinq ans bien comptés. Que fit-elle donc entre l'instant où elle secoua le joug de la foi et celui où elle imposa le sien ? Ce qu'elle fit ? Elle acheva de se défigurer l'esprit , elle acheva de s'enténébrer. Elle entreprit la lecture de Diderot et du Dictionnaire philosophique. Cette aimable jeune fille eut toujours les doigts barbouillés d'encre et la tète barbouillée de philosophie. « Lorsque je perdis ma mère, j'avais lu tout Voltaire, et Boulanger, et le marquis d Argens, et Ilelvétius, et beaucoup d'autres philosophes et critiques. » Au reste, comme nous l'avons vu, la pauvre mère était un personnage muet : « Mon excellente mère ne trouvait pas grand inconvénient que j'étudiasse sérieusement la philosophie, au risque même d'un peu d'incrédulité. » N'est-ce pas le cas de dire : 0 maire pulchra filia pulchriort

Dieu cependant continuait dans cette âme et autour de cette âme en ruines son travail réparateur : il étayait cette intelli-

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gence. Il lui donnait une amie aussi pieuse que dévouée, la sœur Sainte-Agathe, dont Mme Roland parle en si bons termes, malgré ses préventions contre tous ceux qui portent les livrées de Jésus-Clirist. Il lui avait choisi pour directeur un saint et savant prêtre (l) lorsqu'elle était à la Congrégation, petite fille au cœur ardent, aux élans mystiques. Après le triste naufrage de sa foi, elle reçut encore des mains paternelles de Dieu (ces tendres mains qui ne se lassent jamais), elle reçut le riche présent d'un bon prêtre (2) pour éclairer sa nuit et rafraîchir son âme. Elle sut mal profiter de tant de richesses. Nous demanderons aux admirateurs les plus aveugles de Mlle Phlipon ce qu'ils pensent de cette indigne comédie jouée par leur héroïne, de ces communions sacrilèges dont elle n'a pas su cacher la honte aux lecteurs de ses Mémoires : « J'allais, dit-elle, prendre la divine nourriture en songeant à ce qu'avait dit Cicéron, qu'après toutes les folies humaines à l'égard de la Divinité, il ne leur restait plus qu'à la transformer en aliment pour la manger. » Ici, l'indignation nous monte au visage. Mlle Phlipon était parfaitement libre : que venait-elle faire dans nos églises? Pouvait-elle alléguer « les rigueurs de l'inquisition? » C'est une triste chose que le raffinement dans le sacrilège : grâce aux indiscrétions de ses Mémoires, M"'e Roland demeure chargée de ce crime. Et que dire de cette platitude dans sa raillerie, qu'elle croit fine? Cette tête étroite n'a jamais un seul instant compris la suprême hauteur de l'Eucharistie; cette intelligence médiocre n'a pas aperçu, dans cet admirable sacrement, la divinisation de l'homme, le sommet de la gloire humaine, le gage de l'unité, le seul culte enfin digne de Dieu et égal à Dieu. Elle ne pouvait rien entrevoir de ces splendeurs : elle lisait le Dictionnaire philosophique.

(1 C'était un Victorin nommé M. Lallemeut. (2) L'abbé Morel.

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On peut se faire aisément l'idée, d'après les Mémoires, de ce que Mme Roland pouvait être à l'âge de vingt ans. Il faut se la représenter chez son père, dont, par parenthèse, la moralité était inquiétante, et que sa fille ne peint pas sous, de claires couleurs. Elle n'a pas cette joie naïve des jeunes filles qui sont appelées à conduire le ménage paternel ; mais enfin elle triomphe de ses dégoûts avec une certaine modestie dont il faut lui tenir compte. Elle cherche à retenir au logis son père, qui, sur sa vieillesse, se faisait papillon : peut-être, il est vrai, n'avait-elle pas tout ce qu'il fallait pour égayer la solitude de ce vieillard. Mlle Phlipon n'était pas joyeuse : elle se sentait déplacée dans la bourgeoisie. Elle se hâtait de revenir à ses chers livres et à son cher papier blanc qu'elle couvrait de phrases prétentieuses, stoïciennes et sentimentales. Elle prenait plaisir à exalter encore son exaltation naturelle; je ne serais pas étonné qu'elle eût alors déclamé ses propres pensées dans sa petite chambre, transformée par elle en un portique d'Athènes ou de Rome : elle avait enfin une véritable vocation pour être plus tard la femme d'un ministre de peu de génie. Elle demeura honnête et chaste, et son catéchisme lui était resté dans les oreilles et dans le cœur : mais elle n'aspirait pas médiocrement au mariage. Elle était souvent aux écoutes, pensant avoir entendu les pas d'un prétendant qui arrivait. Faute de prétendant, elle se replongeait dans les nuages philosophiques, essayant, comparant tous les systèmes, croyant naïvement qu'il est donné à une tête de vingt ans, à une tête féminine de posséder à plein la solution de tous les problèmes. Elle était, disions-nous, effroyablement orgueilleuse et (plusieurs ont dit le mot avant nous) pédante. Un culte pieux pour la mémoire de sa mère; quelque fidélité dans ses amitiés; un certain respect pour son père, respect auquel a manqué la discrétion; une chasteté réelle, en pra-

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tique plutôt qu'en théorie, en action plutôt qu'en paroles : telles sont les vertus qui restaient à cette pauvre âme. D'ailleurs, elle était devenue complètement sceptique, et en était à se demander « si la belle idée d'un Dieu créateur dont la Providence veille sur le monde, si la spiritualité de l'âme, son immortalité, espoir consolateur de la vertu persécutée, n'étaient que d'aimables et brillantes chimères. » Et la malheureuse tille, tout à fait aveuglée par son orgueil, restait ainsi sans yeux entre l'abîme de ses doutes et les menaces de ses sens. Elle était ndant destinée à un pire destin : elle allait lire Rousseau. « J'ai lu Rousseau très tard, et bien m'en a pris : il m'eut rendue iolle. » L'aveu est fort: et elle ajoute : « Je n'aurais voulu lire que lui. Peut-être n'a-t-il que trop fortifié mon faible, si je puis ainsi parler. » Le mot nous parait des plus heureux; mais quel était ce faible de Mrae Roland que Rousseau a fortifié? C'était « le sentiment, » comme disait le xvme siècle. Et voilà, si on veut le savoir, le grand vice de Rousseau et de son école. Ce sophiste a placé le sentiment au-dessus de l'intelligence, au-dessus de la logique. Il ne le dit peut-être pas expressément ; mais telles sont la tendance et la conclusion de tous ses livres. C'est de lui que viennent toutes ces expressions langoureuses que tant de lèvres ont soupirées au dernier siècle : « l'homme sensible, les âmes sensibles. » L'époque où l'on a le plus parlé de la sensibilité des âmes est celle où l'on a le plus scandaleusement pratiqué celle des corps : tous ces hommes sensibles ont surtout été des hommes sensuels. Il n'y a pas jusqu'à Dieu dont on n'ait voulu faire tout d'abord et uniquement un objet de nos sentiments : h Qu'importe, dit Mme Roland, qu'importe à l'âme sensible île ne pouvoir démontrer Dieu? ne lui suffît-il pas de l'1 sentir? » Et, quelques lignes plus bas, elle professa a haute voix un profond dédain pour le syllogisme; elle arrive

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enfin à proclamer que la Vérité se prouve par la sensibilité. Erreur funeste et féconde en erreurs !

Le christianisme, certes, a fait une large place à l'amour; mais jamais l'Église ne lui a donné le premier rang dans la démonstration de la Vérité. Il faut voir avec l'esprit avant d'aimer avec le cœur, et c'est avec les yeux de l'intelligence que les mystiques découvrent d'abord l'objet de leur immense amour. Rien de plus saisissable que le syllogisme tant méprisé par Mme Roland ; rien de plus clair que les procédés de la déduction et de l'induction; mais quoi de plus insaisissable et de plus mal défini que le sentiment? Le sentiment repousse le dogme de l'enfer, parce qu'il s'émeut du supplice des damnés, et parce qu'il n'a ni la notion du péché, ni celle de la justice divine. Le sentiment aime les fausses vertus de l'antiquité, parce qu'il les croit majestueuses; il aime les héros du paganisme, parce qu'il leur suppose une voix sonore, une attitude fière et une robe à beaux plis. Le sentiment ira facilement jusqu'à demander la mort d'un roi tel que Louis XVI et de bien d'autres victimes, parce qu'il voit uniquement dans ce monde l'idée de la Patrie, et qu'il veut tout lui sacrifier. N'allez pas me démentir : quels hommes plus sensibles que les conventionnels? D'où l'on peut conclure que « le sentiment » n'est autre chose qu'une certaine fausseté de l'intelligence. C'est l'esprit ne voyant qu'un côté des choses; c'est l'entendement se payant d'apparences et non de réalités; c'est une imagination mal dirigée donnant le branle à un cœur trop facilement ému. Tel a été le « sentiment » chez Mma Roland, et c'est par là que nous achèverons son portrait de jeune fille. Il est temps de peindre la femme.

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Rien n'est peut-être plus beau, j'allais dire plus respectable que l'âme d'une jeune fille chrétienne durant les temps qui sont le plus voisins de son mariage. A mesure qu'elle approche du sacrement, sa joie devient plus grave : elle se recueille, elle élève son âme, elle se place sur de beaux sommets. Sa parfaite innocence ne s'alarme pas, et cependant se revêt de je ne sais quelle dignité : cette enfant devient auguste. A la vue de celui qui doit être son fiancé, comment peindre son attitude simple et majestueuse, franche et timide, humble et forte? Elle ne craindra pas de l'aimer chrétiennement ; et peut-on mettre en doute la légitimité de cet amour? Elle exigera de lui, avant toute autre chose, la grandeur de l'câme. L'harmonie de leurs deux intelligences lui paraîtra plus désirable que l'harmonie de leurs deux fortunes, et, comme Mlle Phlipon, notre chrétienne, avec une certaine fierté, voudra appartenir uniquement à celui « qui partagera ses sentiments et ses pensées. » Mais, sauf cette dernière ressemblance dont nous ne saurions assez féliciter Mme Roland (1), quelle différence entre son langage et celui de notre chrétienne; quel abîme entre les deux âmes! Au lieu de cette dignité timide que nous avons dépeinte tout à l'heure, vous ne trouverez dans les Mémoires de Mme Roland qu'un franc parler déplaisant et presque scandaleux : « Puisque me voici arrivée à l'histoire des prétendants, il faut les faire défiler en masse. » // faut que nous sachions combien Mlle Phlipon a été recherchée : « La jeunesse de mon quartier passa en revue. » Mais la belle

(1; Ces nobles idées de M"» RolanJ sur le mariage se trouvent exprimées plus d'une fois dans ses Mémo

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enfant se montrait dédaigneuse, et n'est pas fâchée de nous le faire savoir. Quelques commerçants eurent l'indiscrétion de demander là main de cette fille d'un graveur : ils furent mal reçus. Écoutez la réponse de notre héroïne, et représentezvous bien la pose tragique et le ton avec lesquels elle dut en accentuer toutes les syllabes : « Occupée dès mon enfance à considérer les rapports de l'homme en société, nourrie de la plus pure morale, familiarisée avec tous les grands exemples, n'aurai-je vécu avec Plutarque et tous les philosophes que pour m'unir a un marchand qui ne jugerait ni ne sentirait rien comme moi? » Excellent joaillier, quelle était votre témérité d'aspirer à la main d'une républicaine? Et saurait-on supporter l'existence de si petites gens quand on a vécu dans le commerce de Plutarque?

Par malheur, les héros de Plutarque avaient l'indélicatesse de ne pas ressusciter pour venir se constituer les prétendants de cette belle personne. La solitude commençait à se faire autour d'elle; tout le quartier était plein de ses victimes. Un jour sa mère lui avait proposé un nouveau parti : « Il n'a pas, lui dit-elle, celte délicatesse à laquelle tu mets tant de prix; mais il te chérira, et tu seras heureuse avec lui. — Oui, maman, m'écriai-je avec un sourire, d'un bonheur comme le vôtre\ » C'était peu aimable pour M. Phlipon, et le nouveau soupirant fut congédié comme tant d'antres. Dans la plénitude de sa raison et de sa liberté, cette femme à la Plutarque se maria avec un homme qu'elle n'aimait pas et qui était de vingt ans plus vieux qu'elle, avec le vertueux et médiocre Roland (1). Double faute, selon nous, et en faveur de laquelle on ne saurait invoquer aucune circons-

(i M. Roland de la Platière, inspecteur général du Commerce et des .Manufactures, était né en 1732. Au moment de son mariage, il avait quarante-six ans.

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tance atténuante! Comment, vous êtes jeune, et vous ne le savez que trop; vous avez écrit mille phrases fort belles sur cette communion des âmes et des pensées, condition nécessaire d'un heureux mariage : et vous choisissez un homme d'un caractère tout opposé au vôtre et qui demain sera presque un vieillard ! Est-ce là cette parfaite conformité de sentiments et d'idées que vous souhaitiez si généreusement? Sachez qu'un petit marchand honnête et d'un âge assorti au vôtre vous eût rendue plus heureuse, et n'eût pas attiré sur vous le regard sévère de la postérité.

Mais enfin de tels mariages ne sont pas rares; un certain nombre sont chrétiens ou le deviennent, et à Dieu ne plaise que nous soyons sans miséricorde. Nous nous dépouillerions volontiers de toute sévérité à l'endroit de Mme Roland, si elle ne prenait plaisir, dans ses Mémoires, à étaler elle-même toutes les infirmités de son âme. Quelle nécessité de nous répéter vingt fois qu'elle respectait son mari... sans l'aimer. « Je n'ai pas cessé un seul instant de voir dans mon mari l'un des hommes les plus estimables qui existent et auquel je pouvais m'honorer d'appartenir; mais j'ai senti souvent qu'il manquait entre nous de parité, que l'ascendant d'un caractère dominateur, joint à celui de vingt années de plus que moi, rendait de trop l'une de ces deux supériorités. » Traduisez brutalement en français cette jolie, cette élégante, cette délicieuse périphrase, et vous avez tout simplement cet aveu : <« Mon mari est trop vieux pour moi. » Et elle revient plus d'une fois sur cette vérité lamentable : « A force de ne considérer que la félicité de mon partenaire, je m'aperçus qu'il manquait quelque chose à la mienne. »

D'où nous était donc venue tout à l'heure cette pensée de comparer entre elles la femme de la Révolution et celle de l'talise? Ah! cette comparaison serait un sacrilège. Pure et

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joyeuse, les yeux baissés, avec un frais sourire dont elle honore seulement son mari et ses enfants, la chrétienne se tient silencieuse en sa maison. Ouvrière ou grande dame, reine ou bourgeoise, la chrétienne a une majesté spéciale que les chrétiens seulement savent estimer à sa juste valeur. Son âme peut quelquefois, comme celle de Mme Roland, être en proie à quelque trouble involontaire ; mais elle lève les yeux au ciel, elle prie, elle triomphe. Mme Roland se précipitait dans les occasions : la chrétienne court loin d'elles, et elle demanderait des ailes à son Dieu, et son Dieu les lui donnerait, pour favoriser une aussi noble fuite. Elle sacrifierait sa vie, et sans doute aussi celle de ses enfants, plutôt que d'écrire ses Mémoires particuliers. Elle a une plus haute idée de son cœur, et ne veut pas en faire un domaine public où peuvent entrer les indifférents et les curieux. La plume est le plus souvent un vil instrument aux doigts d'une femme, quand elle ne s'en sert pas pour écrire à son mari et à ses enfants, ou pour faire les comptes de sa maison. Contemplez encore la chrétienne : « Elle est souriante, gracieuse, comme la vertu, et comme elle toujours voilée, ayant un genre de cœur caché dans l'incorruptibilité d'un esprit tranquille et modeste'. Gomme le soleil qui se lève sur le monde dans la hauteur des cieux, telle est sa beauté. Doux soleil, levez-vous pour obscurcir le soleil des cieux. Il a beau lancer ses rayons d'or : il pâlit auprès de la femme dont la vertu luit sous un humble toit (1).» « Ne croyez pas qu'elle reste étrangère aux grandes pensées et aux mâles occupations de son mari. Non, non; à la lueur de la lampe, elle parle des succès et des peines de l'époux, comme la femme de Messala, qui se faisait dire les choses passées au Forum (2). » 0 portrait, délicieux portrait, tracé par la

(i) Mgr Berteaud, évêque de Tulle.

2) Ibid.

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main d'un si grand peintre, vous nous consolez des odieuses ténèbres, des sophismes, de la pose et de la déclamation de Mm8 Roland 1 Ce n'est pas elle qui aurait vu dans le mariage une institution divine destinée, comme le dit un illustre théologien, à multiplier ici-bas « non pas les hommes, mais les dieux. » Ne voyant pas cela, elle n'a rien vu, et n'a pas même été l'une de ces femmes prétendues vulgaires qui vivent chez elles et filent de la laine, et dont Ducis, poète de second ordre, mais chrétien de première trempe, a dit un jour dans une de ses pièces les moins connues et les plus charmantes :

Dos maris on vante la gloire; Des femmes on ne parle pas.

Nous n'avons rien à dire ici des souvenirs historiques de Mme Roland : c'est la femme que nous voulions étudier, et non pas le ministre de la République, et non pas la muse de la faction girondine. On comprendra d'ailleurs que nous ne saurions admirer, dans sa vie publique, cette femme étrange dont la vie intime a si souvent soulevé les indignations de notre esprit et les révoltes de notre cœur. C'est l'histoire d'une âme que nous écrivons. Nous laissons volontiers à d'autres le soin d'exposer le rôle que joua M'"e Roland durant les premiers jours de la Révolution française, et le rôle aussi qu'elle fit jouer à la médiocrité de son mari. On sait assez comment ils contribuèrent, tous deux, à la chute de ta royauté et à la formation de ce singulier parti de la Gironde dont la modération a été si étrangement surfaite et dont presque tous les membres votèrent la mort de Louis XVI.

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Qu'aurait fait Mme Roland si elle avait été appelée à prendre part au jugement du Roi? Je n'ose pas seulement poser la question. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle appartenait à ce parti prétendu modéré qui approuva la Révolution jusqu'au 21 janvier 1793, et qui la désapprouva à partir du jugement et de la condamnation de ses chefs. Elle était de ceux qui disaient naïvement à la Révolution, à ce torrent emporte-tout : « Tu iras jusqu'à la Terreur, tu n'iras pas plus loin. »

Mais d'où venaient à Mme Roland ses passions politiques et sa prétention à régir le monde? Où avait-elle appris cette science difficile du gouvernement des hommes? Elle qui parle si longuement des constitutions, des lois, des besoins du peuple, des droits et des devoirs sociaux, où avait-elle fait son apprentissage de premier ministre? Hélas! c'est bien là la source de tous ses aveuglements politiques : elle avait puisé toute sa connaissance « des nations et des hommes » dans les Vies de Plutarque et dans les auteurs de l'antiquité païenne. Certes, les preuves ne manquent pas à ceux qui affirment comme nous la nécessité actuelle d'une réforme dans l'éducation, à ceux qui prétendent que, pour former des chrétiens, il serait peut-être utile d'employer enfin quelques livres chrétiens. Mais le danger des classiques païens ne nous a jamais frappé aussi vivement que dans les Mémoires de Mrao Roland. Tous les hommes de bonne foi en seront frappés comme nous : Mrae Roland avoue elle-même et prend soin de nous indiquer, heure par heure, toutes les déformations que la lecture des anciens a fait subir à son jugement.

A neuf ans, elle dévore Plutarque, et « c'est de ce moment, ajoute-t-elle, que datent les impressions et les idées qui me rendirent républicaine. » Est-ce assez clair? Mais ce n'est pas tout : « Dans l'éducation que j'ai reçue, tout avait été combiné pour m'inspirer l'enthousiasme républicain, en me faisant

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juger le ridicule ou sentir l'injustice d'une foule de prééminence^ et de distinctions. Aussi, dans mes lectures, je me passionnais pour les réformateurs de l'inégalité : j'étais Agis et Cléomène à Sparte, j'étais Gracques à Rome, je m'étais retirée arec le peuple sur le mont Aventin et j'avais voté pour les tribuns (1). » Partout, elle ne parle que de Rome, d'Athènes et de Sparte. Elle rougit sans cesse de l'infériorité de la France, comparée à ces peuples libres : « 0 Brutus! dit-elle, toi dont la main hardie affranchit les Romains corrompus, nous avons erré comme toi. » Veut-elle faire l'éloge d'un homme de son temps pour qui elle professe une trop vive admiration, elle écrit tout d'abord : « Né pour les beaux temps de Rome, il espère vainement préparer des temps pareils pour une nation qui paraît naître à la liberté. » Il nous passe des frissons d'indignation et de pitié en lisant celte dernière phrase, qui résume si bien la pensée de Mme Roland et qui était la digne épitaphe de son héros. Ainsi, elle était intimement persuadée qu'après dix-huit cents ans de christianisme, la France ne faisait que « naître à la liberté; » elle était intimement persuadée que la France de 1789 était infiniment au-dessous de la Rome païenne, et que les grands caractères, comme les vraies libertés, manquaient à la terre, depuis que la terre avait été baignée du sang de Jésus-Christ. Et cette persuasion n'était pas seulement celle de Mme Roland : c'était celle de toute son époque; c'était celle de tous les républicains de 1789 et de tous ceux de 1793 ; c'était celle des bourreaux de M™ Roland!

Il faudrait pourtant en finir avec ces doctrines monstrueuses. Mmc Roland se révolta un jour en voyant tout le peuple de Paris se précipiter à je ne sais quel Te Deum : « Peuple

(I) Elle ajoute cependant que ■ l'expérience lui a appris à tout peser avec impartialité, » et que maintenant, « dans sa pensé^, elle voit, dans l'entreprise des Gracques, des torts et des maux dont elle n'était pas assez frappée. »

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abruti! dit-elle. — 0 Athènes, ajouta-t-elle, ô Athéniens, où êtes-vous? » Mme Roland était niaisement ignorante. Qu'eût-elle dit si quelque sincère érudit lui eût montré que dans sa chère Attique, au temps de Démétrius de Phalères, il y avait vingt mille hommes libres et quatre cent mille esclaves, sans compter les femmes? Qu'eût-elle dit si l'on eût ajouté que dans sa chère Sparte il y avait environ deux cent cinquante mille ilotes sur trente-six mille citoyens; que dans sa chère Corinthe on comptait quatre cent soixante mille esclaves? Qu'eût-elle dit surtout si on lui eût démontré, d'après les meilleurs textes, que la proportion entre le nombre des hommes libres et celui des hommes esclaves n'était pas moins scandaleuse dans sa chère Rome, véritable foyer de toutes les tyrannies et de tous les vices? Mme Roland n'aurait eu qu'une réponse à faire : « C'est vrai; j'oubliais les esclaves.» Et ce n'est que trop vrai; en véritable aristocrate, elle oubliait, — et tout son siècle a fait comme elle, — les neuf dixièmes peut-être de l'ancienne humanité! Ils contemplaient une rare et noble élite, quelques citoyens groupés sur une belle place, dans l'Agora ou dans le Forum; et ils tombaient en pâmoison devant cette minorité, ne tenant pas le moindre compte des millions d'hommes dont Aristote disait : « L'esclave n'est qu'un instrument vivant (1); » dont le Romain disait : m Un esclave, est-ce que c'est un homme (2) ? » Et tous ces méchants petits rhéteurs regrettaient les beaux temps de la liberté de Rome, tandis qu'en réalité il n'y avait que des hommes libres en France, et que le plus misérable de tous les villages chrétiens renfermait peut-être plus de liberté qu'Athènes au temps de Périclès et Rome au siècle d'Augustel

Mme Roland s'indigne plus d'une fois à la pensée de la con-

(1) Poet. 1, 3. Eth. Nicom., 8, 10.

i,2) Juvénal, satire 6.

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dition des femmes; elle a de beaux regrets pour Lacédémone. Qu'eût-elle dit encore si on lui avait prouvé, Plutarque , Polybe et Xénophon en main, que la promiscuilé la plus complète et en même temps la plus légale régnait à Lacédémone, et (pie personne, d'après la loi, n'y avait droit à la possession exclusive de sa femme (1)? Nous nous arrêtons : car, grâce à Dieu, nous sommes dans un pays chrétien où l'on ne peut même pas écrire tout ce que leurs lois elles-mêmes permettaient de crimes aux païens.

Un jour, sous les ombrages de Versailles, Mme Roland se prit ;i soupirer. « Je songeais, dit-elle, à Athènes; je me promenais en esprit dans la Grèce, et je me dépitais de me trouve» Française. » Ah! Madame, grâce à votre baptême, vous avez été libre, et mêm.3 un peu ministre. Mais, si vous ariez été la fille d'un graveur d'Athènes ou de Rome, vous eussiez sans doute été esclave, et l'on eût pu vous vendre au marché! Vous l'avez trop oublié.

On connaît la mort de Mœe Roland (2). La simplicité lui manqua plus que le courage : elle montra une âme stoïque ; elle se rappela la mort des héros de l'antiquité, et jusqu'à la fin essaya de la reproduire. Si elle avait pu emporter un livre dans la charrette, c'est encore Plutarque qu'elle eût choisi, et non pas l'Evangile. Qaoi qu'il en soit, nous non- arrêtons, devant cette tombe prématurément ouverte, avec cette sorte ispect qui est toujours dû à la mort. M"e Roland, d'ail—

(I) Plutarque, Lycurgae, li, 15. Polybe, Histoires, li. 6. Xénophon, De liepubl. 1.8.

- i. - '•' ■' ■ mbre L7»3. Elle avait longtemps hésité entre cette mort et le suicide.

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