LES MÉMOIRES AU XVIII0 SIÈCLE
leurs, appartenait à un parti vaincu, et ce n'est pas sur nos lèvres qu'éclatera jamais l'affreux cri : Vœ victis!
On dit qu'arrivée au pied de l'échafaud, cette illustre victime de la Terreur demanda la permission de tracer quelques dernières lignes : u J'ai eu de grandes pensées dans le chemin, dit-elle, et je voudrais les écrire. » Les bourreaux étaient pressés : ils refusèrent brutalement. Que voulait donc écrire Mme Roland? Quelle révélation soudaine avait illuminé cette intelligence? Personne le saura jamais. Mais nous sommes heureux de cette incertitude, qui nous permet de concevoir une dernière espérance sur le salut de cette pauvre femme. Qui peut connaître de quelle lumière subite, de quelles paroles délicieuses, de quelles miséricordes inespérées notre Dieu favorise les yeux, l'oreille et l'âme des mourants? Encore une fois, nous ne sommes pas sans quelque espoir (1). Nous aimons à penser que devant les yeux de Mme Roland marchant à la mort, de Mme Roland montant les degrés de l'échafaud, aura passé comme un éclair la chère image du couvent de la Congrégation où elle avait coulé de si douces années, et l'image non moins émouvante d'une petite fille allant pour la première fois à la Sainte Table, toute baignée de pleurs et soutenue dans les bras d'une religieuse. A ce spectacle invisible pour d'autres yeux, espérons que le cœur de Mme Roland aura éclaté en sanglots et en larmes; espérons que les derniers mots qu'aurait tracés sans trembler le dernier effort de sa main auraient été ceux-ci : « Je vois, je sais, je crois, je suis désabusée : je suis chrétienne enfin. Priez pour moi... et jetez au feu mes Mémoires. »
(1) Mrae Roland conserva toute sa vie l'usage de dire cette prière : o 0 toi qui m'as placée sur la terre, fais que j'y remplisse ma destination de la manière la plus conforme à ta volonté sainte et au bien de mes frères. » (II, 113.
Le P. Jean BOLLAND
L'ÉRUDITION AU XVIIe SIÈCLE