ETUDE SUR LES BOLLANDISTES
Ce n'est pas en vain que Dieu lui-même s'est appelé, dans la Sainte Écriture : « Deus scientiarum , le Dieu des sciences. »
Et non seulement cette appellation sublime convient à notre Dieu parce qu'il est l'éternel et immuable fondateur de toutes les lois que les sciences étudient, constatent et admirent; parce qu'il est la Lumière des lumières; parce qu'en se contemplant lui-même, il contemple le monde archétype de toute la création; parce qu'enfin, lorsqu'il promène son regard sur l'univers créé, il en découvre tous les mystères, en analyse tous les éléments, en discerne les causes secondes avec l'enchaînement et la hiérarchie de tous les êtres.
Mais Dieu est encore « le Dieu des sciences, » parce que toutes les sciences humaines, qui ont ce Dieu pour unique fin, l'ont aussi pour suprême inventeur. C'est Dieu qui crée les sciences, qui les développe, qui les parfait. Pas une science ne naît sans un fiât de l'éternelle Providence.
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Or, Dieu a déterminé par avance, dans la sagesse de ses desseins sur les hommes, à quelle époque particulière il lui plairai! d'ouvrir l'intelligence humaine, et de créer telle ou telle science en collaboration avec sa créature (s'il n'est pas téméraire de s'exprimer ainsi).
C'est ainsi qu'au xvie siècle, Dieu a permis que la Critique historique prît dans le monde des développements nouveaux. C'est ainsi que, dans notre temps, il permet que cette même Critique atteigne parmi nous son plus haut point de perfection. Dieu a ses raisons, qu'il nous est interdit de creuser avec orgueil, mais qu'il nous est permis de chercher avec humilité pour les adorer avec respect.
Pourquoi ce grand Dieu a-t-il inspiré à quelques-uns de ses plus dévots serviteurs la pensée de publier, il y a plus de deux cents ans, le premier volume de cet incomparable recueil des Acia sanctorum? Pourquoi vient-il d'envoyer à d'humbles chrétiens de notre temps cette idée, si singulière en apparence et même si osée, de réimprimer la plus considérable de toutes les collections savantes?
Dieu avait ses raisons en lGi3; Dieu avait ses raisons en
En 1643, le Surnaturel avait besoin d'être wn.
Le protestantisme venait de subir en France sa dernière défaite politique; mais il triomphait dans les âmes chez une grande partie des nations chrétiennes. Il avait corrompu l'esprit de celles mêmes dont il n'avait pas entamé le symbole. Il y avait en Europe une grande défiance à l'endroit du miracle et du surnaturel. La Renaissance avait décrété la suppression
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du Moyen Age et l'oubli de toutes les traditions chrétiennes : c'était, parmi les peuples, à qui mettrait le plus complaisamment ce décret à exécution. La politique était devenue païenne; les lettres, païennes; l'art, païen. Quelques années plus tard, certains événements devaient montrer aux esprits clairvoyants combien grand était le danger. En 1048, le traité de Westphalie, conclu sans l'intervention du Pape , allait consommer la déchristianisation de la politique européenne ; les rois rejetaient l'arbitrage des vicaires de Jésus-Christ et voulaient faire leurs affaires eux-mêmes; on reculait de seize siècles. En 1649, Nicolas Cornet devait dénoncer à la Sorbonne les cinq propositions de Jansénius, qui allaient préoccuper deux siècles; la plus hypocrite de toutes les hérésies faisait déjà, en 1643, de sourds et désolants progrès; Jansénius était mort cinq ans avant la publication du premier volume des Acta. A l'ombre du jansénisme, le gallicanisme allait fleurir : plante fatale, et dont les poisons devaient perdre la vieille monarchie, le vieux clergé, la vieille noblesse avec tout l'ancien régime. Bossuet était né en 1627; entre 1643 et 1682, il n'y. a pas un intervalle de quarante années.
Telle était la situation de la chrétienté lorsque le Père Bolland commença l'œuvre de génie à laquelle son nom restera immortellement attaché.
Eh bien! est-il téméraire d'affirmer que la date de cette publication est véritablement providentielle, et qu'un tel livre devait paraître exactement à cette époque, et non pas à une autre ?
Cinq ennemis menaçaient alors les destinées de la Vérité sur la terre : les Acta sanctorum furent destinés à confondre. à terrasser, à ruiner ces cinq ennemis.
Les Acta sanctorum furent une réponse victorieuse aux
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attaques du protestantisme. La Réforme prétendait n'être qu'une exacte reproduction de l'Église primitive; elle se comparaît volontiers à l'Église de Jérusalem et à celle de Rome pendant les deux premiers siècles de notre ère; elle se pavanait dans sa prétendue simplicité, et prenait sa sécheresse pour nn caractère d'antiquité. Le recueil des Bollandistes dut mettiv fin à tant d'insolence. On y put lire de vrais documents des premiers temps du christianisme, et dans ces documents d'une terrible authenticité, on vit se refléter, comme l'objet dans un miroir, non pas l'église de Luther ou celle de Calvin, mais la sainte Église catholique, apostolique, romaine. Les peuples furent surpris, et s'inclinèrent aux genoux de la véritable Épouse de Jésus-Christ, dont la jeunesse est éternelle et dont le visage immaculé ne connaît point les rides : Sine 7nacula, sine ruga.
Les Acta sanctorum ne combattirent pas moins efficacement les prétentions de la Renaissance. Ce fut en vain que cette victorieuse essaya désormais de faire oublier les siècles chrétiens. Les Actes des saints, c'est l'histoire du moyen âge. Le moyen âge est le lieu des saints. Cette histoire des héros de l'Église était d'ailleurs écrite en un bon style qui, plusieurs siècles plus tard, devait conquérir des admirateurs, qui les a conquis aujourd'hui, et dont bientôt on osera comparer les monuments trop méprisés aux meilleurs monuments d'une antiquité trop vantée.
Les Acta sanctorum furent une protestation éloquente contre la sécularisation de la politique, contre le traité de Westphalie. Ils préservèrent la politique chrétienne de la prescription qu'on voulait' lui faire subir. Us racontèrent en bons termes la rie des princes chrétiens que l'Église a placés sur ses autels, de ces princes qui ont cru à l'avenir d'une politique sincèrement catholique, et qui ont considéré l'Église comme
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le juge en dernier ressort de tous les différends entre les peuples et les rois.
Les Acta sanctorum furent un véritable et savant traité de la Grâce, le meilleur livre peut-être qu'on ait jamais écrit contre le jansénisme. Ils montrèrent, sur les lèvres de tous les saints, les doctrines généreuses des vicaires de Jésus-Christ. Tous les Saints ont crié, par leur vie et par leur sang, que Jésus-Christ est mort pour tous les hommes; tous les Saints ont vu Jésus sur la croix comme l'Église romaine le voyait, les bras largement et magnifiquement étendus vers toute l'humanité, pour l'étreindre, pour la réchauffer, pour la sauver !
Enfin, les Acta sanctorum ont été une réfutation anticipée des doctrines de 1682. Ce sont ces Actes de nos saints qui composent un Sermon sur l'unité de l'Église bien autrement clair, fort et victorieux que celui de Bossuet. Je parcours en vain les annales des héros de l'Église : dans ces soixante-dix volumes, je ne trouve que des ultramontains serrés amoureusement près du Suppléant de Jésus-Christ, et lui prodiguant depuis dix-huit siècles les hommages de leurs intelligences avec les tendresses de leurs cœurs. Indiquez-moi le volume et la page des Acta où je trouverai un saint gallican. Bolland a vaincu Bossuet, ou plutôt c'est la Vérité elle-même qui a été plus forte que le génie.
Voilà les cinq victoires qu'a remportées, il y a deux siècles, cette collection des Bollandistes commencée en lGi3. Et voilà pourquoi nous affirmons que cette publication fut alors cinq fois providentielle.
N'en peut-on pas dire autant de la réimpression de 1865?
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L'Église n'est pas moins menacée dans le monde qu'il y a deux siècles; mais ce ne sont plus les mêmes dangers qui la menacent.
Le protestantisme se dissout, le jansénisme est mort, le gallicanisme n'a plus qu'un souffle. De tous ses adversaires de lGi3, il reste seulement aujourd'hui, en présence de l'Église, la Renaissance qui, plus que jamais, triomphe dans le paganisme de l'éducation, et ces théories de sécularisation qui ont envahi la politique de tous les peuples chrétiens.
En résumé, la Vérité a trois grands adversaires : il importe de les connaître par leurs noms, si barbares que ces noms puissent être.
Le premier, c'est cette grande hérésie du Séparatisme, qui veut faire la solitude, le vide même autour de l'Église : « Il faut, dit-on mielleusement, que le prêtre reste uniquement dans le temple, occupé de son bréviaire. Il est temps de séparer la politique de la religion : l'Église est gênante et n'admet ni les violences portées au suffrage universel, ni le despotisme royal, ni l'absolutisme populaire. Il est temps de séparer la philosophie de la religion; l'Église ne veut entendre parler ni il h scepticisme de Kant, ni des doctrines positivistes. Il est temps de séparer les sciences de la religion : la chimie pourra librement nier la création', dont l'Église nous imposait la croyance. Il est temps de séparer l'art de la religion; car nous voulons être aussi païens et aussi laids que la fantaisie nous en viendra. Séparons, séparons! »
Le second de uns ennemis, que de bonnes plumes ont déjà combattu, c'est le Naturalisme. Le Naturalisme est dans la
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philosophie : on croit à une humanité qui s'est formée d'ellemême et qui se forme encore sans l'aide d'un Dieu révélateur. — Le naturalisme est dans l'histoire : « Dès qu'un fait est miraculeux, il est faux, » tel est l'axiome que vient de formuler un athée trop célèbre. Tout s'explique dans les sociétés, par la théorie des races; tout s'explique, chez les individus, par la théorie du tempérament. — Le naturalisme enlin est dans la conscience : on ne se passionne que pour les vertus de l'ordre naturel, et si l'on conserve encore quelque semblant de respect pour l'Église, c'est que les vertus chrétiennes ne sont pas sans ressembler par certains côtés à ces vertus naturelles, les seules dont on comprenne l'importance et dont on aime la beauté.
Enfin, nous avons devant nous le Criticisme. Le dernier elïort de cette périlleuse école vient de se produire sous nos yeux : c'est cette Vie de Jésus dont le scandale fut si grand, et qui a fait monter aux lèvres chrétiennes une indignation dont le frémissement dure encore. Tout relève de la critique; la critique ne sait pas s'agenouiller et ne s'agenouille devant rien; la critique, enfin, ne conduit que trop aisément à l'athéisme. Elle est destinée à établir quelles ont été dans le passé les nuances des doctrines et les nuances des faits. Elle s'attaque a tout, même à Dieu; elle constate tout, excepté le divin. Reconnaître des nuances partout et en tout, c'est nier Dieu, qui est l'absolu : la critique ne recule pas devant cette négation, qu plutôt la critique est la négation même. Au delà de ces prétentions du Criticisme il n'y a plus rien : l'Église ne peut pas avoir de plus acharné, ni de plus dangereux ennemi.
A toutes ces attaques contre l'Église, quelle est la plus forte, la plus irréfutable de toutes les réponses?
Nous affirmons que c'est encore l'œuvre de Bolland et de ses successeurs.
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Les Acta sanctorum réfutent l'hérésie séparatiste par le tableau des siècles où ce séparatisme n'existait pas. Ils nous montrent quels bienfaits ont politiquement résulté de cette harmonie qui unissait si étroitement les destinées de l'État et de l'Église, alors que l'Église était ce grand Tribunal, cette grande Cour de cassation internationale chargée déjuger les peuples et les rois, et de maintenir énergiquement la paix dans le monde entier. Les Acta combattent le séparatisme philosophique, en racontant la vie et en exposant les travaux de cette incomparable lignée des Pères de l'Église, qui ont été les plus grands de tous les philosophes. Les Acta s'attaquent au séparatisme scientifique, en montrant que c'est la main, la seule main de l'Église, qui a promené le flambeau de la science sous tous les cieux et dans toutes les nuits. Les Acta, enfin, détruisent le séparatisme littéraire, en étalant sous nos veux éblouis les merveilles de la littérature et de l'art chrétiens, si supérieures aux merveilles païennes.
Le naturalisme ne peut tenir devant la force et la lumière de ces Actes de nos saints. Qu'est-ce que les Acta sanctorum, • n'est une suite de miracles dont un grand nombre sont - Ce4 athée, qui osait hier traiter de jongleur la personne de notre Seigneur et de notre Dieu, n'a pas craint d'écrire un jour : « Une prison cellulaire, avec les Bollanilistes, sriait un paradis. » Le paradis est où sont les saints, et non pas où est le livre qui raconte leur vie. Mais si M. Renan savait lire les Bollandistes, même ailleurs que dans une prison, il ne nierait pas aussi témérairement l'existence même du miracle. C'est pour dessiller ses yeux et ceux de ses victimes que la Providence a peut-être décrété la réimpression des Acin.
Enfin, I'- Griticisme sera vaincu par ces annales de la sainteté chrétienne. L'Introduction du P. Bolland, les Propylées du
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P. Papebroek, ont fixé d'une manière précise les vraies limites de la critique. Ils ont été sévères, trop sévères, dit-on; mais leur sévérité n'a été exempte ni d'un profond respect, ni d'une vive piété. Ils ont prétendu qu'il ne faut point croire à toutes les légendes ; mais ils ont victorieusement démontré comment un esprit sain est logiquement forcé de croire au miracle. Ils ont prosterné la critique aux pieds de Dieu, et n'ont pas voulu la mettre au service de Satan. Ils ont laissé un grand exemple, qui ne sera plus oublié, montrant comment il faut user de la critique , tandis que nos modernes se sont chargés .de montrer comment on en abuse. Entre votre criticisme et la critique du P. Papebroek et de Mabillon, il y a la même différence, le même abîme qu'entre les réalités de la nature et le réalisme de Courbet.
Et telles sont les trois victoires qu'est appelée à remporter cette réimpression des Bollandistes que l'année 1865 voit commencer, et qui, grâce à Dieu, sera vigoureusement poursuivie.
La Vie de Jésus de M. Renan et le premier volume des Acta sanctorum ont paru la même semaine, presque le même jour. C'est le cas de dire : « Ceci tuera cela. » Et qui oserait prétendre qu'il n'y a rien de providentiel dans cette occurrence, que les impies seuls peuvent qualifier de fortuite?
Déjà Terreur s'alarme de la publication de ce livre. Je ne sais quel protestant haineux (un Genevois, je pense), dans une des dernières livraisons de la Reçue des Deux-Mondes, a mis ces paroles sur les lèvres d'un moine fanatique : « Rome ne sera sauvée que quand on brûlera les Acia sanctorum en autoda-fé sur la place de la Minerve. »
Si l'on pouvait brûler les Acta sanctorum jusqu'au dernier exemplaire, ce n'est pas Rome qui y mettrait le feu, c'est Genève.
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Et ce n'est pas Rome qui serait sauvée par ce déplorable incendie : ce serait plutôt le protestantisme, contre lequel ce livre a été écrit et auquel il va peut-être porter le dernier coup.
Nous avons essayé de montrer quel fut le but providentiel de la publication des Acta sanctorum il y a deux siècles, et quel est aujourd'hui, à nos yeux, le but providentiel de leur réimpression.
Il nous paraît utile d'exposer maintenant à nos lecteurs quelle est cette œuvre en elle-même; de quels éléments elle se compose ; quels principes de critique ont présidé à l'élaboration de ce recueil, et enfin de quelle utilité pratique il peut être entre les mains d'un théologien, d'un archéologue, d'un historien, comme entre celles de tous les fidèles. Nous nous efforcerons d'être aussi concis, aussi clair surtout, qu'il nous sera possible. La clarté est cette qualité précieuse ;i laquelle un écrivain peut toujours prétendre : un écrivain qui n'est point clair est un écrivain qui abdique.
Eo quoi consistent donc lésiez sanctorum? De quels éléments se compose ce précieux recueil? Quelles en sont enfin, les divisions principales :'
Les Acta sanctorum ne se composent, à vrai dire, que de deux éléments : des Vies de suints, qui sont empruntées aux meilleures Bources; des Dissertations critiques, qui sont écrites avec l'esprit le plus sévère et le plus juste. La langue latine bs1 celle de l'œuvre toul entière.
Acta sanctorum suivent l'ordre du Calendrier., qui est celui du Martyrologe. La vie de chaque saint se trouve placée
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au jour où l'Église célèbre la mémoire de ce saint. La vie de sainte Agnès est au 21 janvier, celle de saint Pierre au 29 juin; et ainsi des autres.
Chaque jour de l'année forme un « livre » des Acta. En tête de chacun de ces livres, les Bollandistes placent la table des saints qui sont nominalement honorés en ce jour : Sancti qui tali die coluntur, et, en second lieu, la liste de ces autres saints qui ont été oubliés dans les Martyrologes ou dont la fête a été transportée à une autre époque de l'année liturgique : Prœtermissi cel in allas dies rejeeti.
Si chaque jour de l'année forme un livre des Acta, les documents relatifs à chaque saint forment une division toute naturelle dans chacun de ces livres. Et c'est ici que l'on trouve ies deux éléments de toute l'œuvre : une Dissertation critique, et les Actes du saint.
La Dissertation critique nous apprend, avec une étonnante lucidité, dans quels Martyrologes on rencontre la mention de tel ou tel saint; dans quels manuscrits se trouvent ses Actes et, enfin, à quelles observations critiques ces Actes peuvent donner lieu.
Viennent ensuite les Actes eux-mêmes. S'il y a plusieurs Vies du saint, on les offre au lecteur dans l'ordre de leur authenticité et de leur importance. Les Bollandistes, amis enthousiastes de la clarté, ont soin de diviser chacune d'elles tu chapitres plus ou moins développés, auxquels ils donnent des titres d'une très heureuse et très concise netteté. Et, comme si ces titres ne suffisaient pas encore à guider le lecteur, des manchettes, qui ne sont pas rédigées moins lumineusement, forment en marge de l'énorme volume un résumé substantiel de toutes ces biographies sacrées. A la fin de chaque chapitre sont placées des notes, mais toujours peu nombreuses, et où les auteurs se gardent bien de faire parade d'érudition. Ils donnent
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brièvement les explications qui sont nécessaires, et ont ensuite le rare mérite de se taire.
Il ne faut pas beaucoup de jours de l'année liturgique pour composer un volume des Acta; on ne sait pas assez combien l'Église est féconde, combien cette mère est riche en saints. Le premier volume des Bollandistes ne s'étend pas jusqu'au onze janvier. Et il y a des volumes qui, par la grâce de Dieu, embrassent un espace bien moins considérable. Que Dieu est bon de nous avoir donné tant de modèles sur la terre, tant d'intercesseurs dans le ciel !
Chaque volume est enrichi de six Tables. Et ces Tables (que les vieux érudits, que les Bénédictins se réjouissent!), ces Tables sont bien ces Indices copiosissimi, dont la seule vue mettait la joie au cœur de nos pères (1).
Tels sont tous les éléments dont se compose le recueil des Bollandistes : il serait impossible de désirer [dus de clarté dans le plan, dans les divisions, dans la contexture d'un livre. Mais ce n'est encore là qu'une qualité de second ordre. Il nous reste à savoir si quelque critique a présidé à la publication dotant de textes qui sont dus à tant d'auteurs divers, à tant d'époques différentes; si ces Dissertations critiques ellesmêmes méritent bien leur nom; si les auteurs, enfin, n'ont commencé leur œuvre qu'armés de principes solides, et si ces principes ont été sévèrement appliqués (2).
(1) Ces six Indices sont les suivants : 1° un Iidr.r sanctorurh ou Table, par ordre chronologiqne, de tous les saints dont la mention ou les actes se trouvent dans le volume; l« on Index chronologicus on tableau des principaux uements qui se rapportent aux documents cités dans le volume; 3° un Index historiens on Table des noms de personnes; 4* un Index topographicus ou Table des noms de lieu; 5° un Index onomasticus ou glossaire des termes difficiles; 8« un Index moralU, qui o'esl autre chose, malgré l'ambiguité de ce titre, qu'une Table générale des matières. Les deux premières de ces tables sont en tête de chaque volume; les quatre autres sont à la fin.
point dans notre plan de faire ici l'histoire des travaux du îers et de ses continuateurs; ni de tracer quelle a
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Les Bollandistes ont exposé en deux documents célèbres, leurs théories en matière de critique. Le premier de ces documents, c'est l'Introduction générale de tout le recueil, Introductio ad abbatem Lœîiensem; le second, c'est le Propy&œum, du P. Papebrock, qu'on lit au tome II des saints d'avril.
Le P. Bolland est l'auteur de l'Introduction générale : c'est là que sont le plus nettement développées les idées qui ont présidé à tout le travail. Nous avons le devoir d'en offrir ici le résumé à nos lecteurs
Parmi les documents hagiographiques qui, à des degrés divers, méritent notre créance, on peut établir quatre classes principales.
Dans la première de ces classes on placera les Actes qui ont été écrits par des tlmoins oculaires. 11 est inutile d'ajouter que ces documents sont certainement les plus respectables, et que nous leur devons une confiance presque sans limites.
La seconde classe se composera de ces documents, moins précieux sans doute, mais encore vénérables, qui ont été rédigés, non par les témoins oculaires eux-mêmes, mais par des écrivains qui empruntaient aux témoins oculaires tout le détail de leur histoire.
D'autres biographes sont encore séparés plus lointainement
été la part exacte qu'ont prise à cette œuvre les PP. Ros-weide, Bolland, Papebrcck, Hensclien, Cardon, Baert, Jai.ning, Sollier, Pimi, Cnper, Bosch, et les autres; ni enfin de raconter comment les travaux, des Bollandistes ont été interrompus à la fin du siècle dernier, et repris en noire temps. C'est un travail qui a été fait excellemment par le cardinal Pitra : il y aurait témérité à le reprendre après lui.
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des témoins ocol aires, soit par le temps, soit par l'espace : ils n'ont pas même écrit leurs Actes sur la foi de ces personnes qui ont vu et entretenu les témoins oculaires. Il y a un intermédiaire de plus entre ces témoins d'une part, et ces hagiographes de l'autre. Tels sont les écrits qui composent la troisième classe des documents publiés par le P. Bolland et ses continuateurs. Le critique serait également injuste d'accorder ;'i ces documents trop ou trop peu de confiance.
Enfin, il est des Vies de saints qui sont composées non par des témoins, mais par desérudits. Un savant de notre temps se propose, par exemple, d'écrire la vie de saint Benoît. Il remonte aux meilleures sources, consulte les Actes les plus dignes de foi, ouvre les manuscrits, déchiffre les inscriptions, étudie les monuments figurés. De tout ce travail résulte un livre véritablement scientifique, où chaque assertion est prouvée par un ou plusieurs textes. Ce sont les livres de ce genre qui composent la quatrième classe de documents employés par les Bollandistes. Ils sont précieux, sans doute: mais, par rapport aux trois premières classes que nous venons d'énumérer, on peut leur appliquer le mot célèbre : Longo proximi intervaUo.
Nous ne savons pas si nos lecteurs ressentent en ce moment l'impression que nous ressentons nous-même; mais nous ne pouvons aller plus loin sans témoigner hautement notre admiration pour cette classification réellement admirable. Notez que le P. Bolland traçait ces règles en 1643. En vérité, c'est l'Introduction des Acta qui a donné naissance à cette critique dont nos modernes sont si fiers. La critique, d'ailleurs, avait toujours été vivante an sein de l'Église : témoin ce fameux décretdn papeGélase, au v siècle, qui a si lucidement déterminé quels étaient, parmi les Saintes Écritures et les œuvres des Pères, les documents authentiques et les livres apocryphes.
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Cependant la critique scientifique ne naquit vraiment qu'au xvne siècle : et elle eut après Bolland deux fondateurs illustres, qui tous deux, grâce à Dieu, ont porté la robe du prêtre catholique, celle du religieux : ce sont le P. Papebrock, continuateur de Bolland, et Dom Mabillon, créateur d'une science nouvelle qui s'appelle la Diplomatique.
Mais nous n'avons pas achevé le résumé de Y Introduction ad abbatem Lœtiensem. Le savant jésuite ne se contente pas de nous indiquer les sources auxquelles nous devons remonter : il nous montre celles dont nous devons nous écarter. Et c'est ici que sa critique devient d'une subtilité encore plus exacte et plus délicate.
Nous nous délierons, tout d'abord, des Vies de Saints qui ont des hérétiques pour auteurs. Comment pourrions-nous demander aux aveugles l'histoire de la lumière, aux sourds l'éloge de la parole, aux excommuniés le panégyrique de la communion des saints? Une mère n'est bien connue que de ses fils : les Saints ne sont bien connus que de ceux qui aiment la sainteté.
Il faut se défier aussi vivement de certains Actes écrits par des catholiques crédules. Le P. Bolland cite en particulier les « simplicités » qui doivent nous mettre en garde contre les actes des Saints irlandais, écossais et bretons.
Certains documents hagiographiques méritaient a l'origine toute la confiance de l'historien; mais ils ont été visiblement interpolés. Ce sont les hérétiques qui ont glissé dans ces Actes certaines propositions favorables à leurs erreurs; ce sont les catholiques eux-mêmes qui se sont permis d'ajouter au texte primitif certains développements destinés à justifier telle ou telle dévotion, à augmenter la popularité de tel ou tel saint. Nous nous servirons de ces textes avec une singulière réserve. Faudrait-il les rejeter entièrement? Non. Les idées
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■lu P. Bolland ont reçu à ce sujet les plus étonnantes confirmations dans notre siècle. On a établi que l'on pouvait, avec des Actes interpolés, reconstruire les textes primitifs. La critique est parvenue, par la connaissance des Actes sincères, à distinguer d'un premier coup d'œil les éléments apocryphes. Prenons un exemple qui fasse bien saisir cette méthode. Les hagiographes ont eu l'usage, à une certaine époque de notre histoire, de placer sur les lèvres de leur héros des discours plus ou moins développés qui ne se trouvaient pas dans les anciens Actes. Ils ont mis au style direct ce que ces Actes racontaient au style indirect. Voulons-nous reconstruire les documents primitifs? nous n'avons parfois qu'à supprimer ces <K'v..'loppements oratoires. L'œuvre antique, dégagée de ces voiles, apparaîtra alors dans toute l'austérité de sa beauté premier»'. Mais c'est là un travail délicat et qui exige une grande acuité de sens historique.
Il est une quatrième série de documents à laquelle la critique doit presque absolument refuser sa. créance. Ce sont ces I de Saints qui ont été écrites, d'après des renseignements oraux, plusieurs sièch>6 après les saints dont elles racontent l'histoire. Tout n'est pas faux dans ces légendes, mais que penser des historiens qui disent : « Tout en est vrai, tout en est bon.' d Les Bollandistes, néanmoins, n'ont pas hésité à publier relies mêmes de ces légendes qui prêtent le plus à la critique. Ils ont eu raison. D'une médiocre utilité pour l'histoire des saints eux-mêmes, ces documents sont loin d'être mutile, pour l'histoire de l'époque à laquelle ils ont été écrits. Si d'ailleurs ils ne sont pas des monuments historiques, ce sont, à tout prendre, des monuments théologiques dont il ne faut pas toujours dédaigner la valeur,
Telle, sont les doctrines du P. Bolland, telles ont été celles de toi continuateurs. Les idées qui sont expo-
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sées clans le Propylœum du P. Daniel Papebrock ne diffèrent pas notablement de celles de YIntroductio ad abbatem LoHiensem.
Ces théories sont d'une justesse à peu près irréprochable. Mais, s'il faut tout dire, elles présentent une lacune regrettable.
Les premiers Bollandistes, Papebrock lui-même, ont saisi toute l'importance des manuscrits : ils n'ont pas compris celle des chartes et des diplômes.
Dans ses Propylées, le P. Papebrock alla plus loin que ses prédécesseurs. Il posa un certain nombre de règles pour distinguer les faux diplômes des véritables. Ces règles étaient si sévères, si absolues, que peu de pièces échappaient à la suspicion. Les diplômes bénédictins, entre autres, étaient déclarés faux : toute l'antiquité bénédictine était sapée. Ce fut alors que Mabillon se leva pour venger son ordre. Ces représailles nous valurent le De Re diplomatica.
Ce qu'on ne connaît pas assez, ce qui fera singulièrement grandir le P. Papebrock dans l'estime de la postérité, c'est la lettre admirable qu'il écrivit à Dom Mabillon après avoir lu le De Re diplomatica. Avec une modestie qui nous fait venir les larmes aux yeux, le continuateur de Bolland convient qu'il s'était pleinement trompé sur les diplômes des premiers siècles, et que son adversaire avait pleinement raison contre lui : « Quand je me mis à lire votre ouvrage, ajoute Papebrock, j'éprouvais encore quelque chose d'humain; mais bientôt je fus tellement saisi par le charme de sa solidité et par la lumière agréablement éblouissante de la vérité qui y éclate, que je n'ai pu me contenir davantage, et que j'ai été immédiatement faire part à mon compagnon, le Père B..., du trésor que j'avais trouvé. Pour vous, attestez sans rien craindre; attestez, toutes les fois qu'il en sera besoin, que je me suis entièrement con-
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verti à vos idées, et aimez-moi, je vous en prie. Je ne suis pas savant, il est vrai; mais je désire m'instruire. »
Cette lettre touchante est du 20 juillet 1G83. Essayons de ne pas nous tromper comme le P. Papebrock; mais, s'il nous arrive jamais de tomber dans l'erreur, sachons en faire l'aveu aussi noblement que lui.
Nous abordons maintenant une argumentation plus facile : nous nous proposons de démontrer l'utilité pratique des Acta sanctorum.
Les preuves sont surabondantes.
II faut désespérer de guérir le naturalisme contemporain, si ce livre ne le guérit pas. Les Acta sont réellement un manifeste vainqueur en faveur du Surnaturel. Les miracles, dont nous avons peur, s'épanouissent très naturellement dans ce livre, qui est comme un parterre de miracles. Quelles couleurs! et quels parfums!
Que de prodiges dans les seules annales des dix premiers jours de janvier!
Et que de belles légendes s'y épanouissent, à côté de faits surnaturels qui sonl rigoureusement prouvés !
J'y vois I ' Christ apparaître à ses saints : il réjouit de sa présence saint Adelard(l), sainte Tharsille (2), saint Wulsin 1 1 l i > 1 1 1 - .- 1 1 j t (3) et la bienheureuse Angèle de Foligno(i). Bienheureux les yeux qui ont contemplé Jésus sur la terre avant de le contempler dans le ciel!
Les Anges descendent, visibles, parmi les hommes. Ils
(i) Acta tanciorum, t. I, p. 109. — (2i Ibid., p. 288. — (•'{) 548. — (4) 234.
Le P. PAPEBROCK
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causent familièrement avec saint Siméon Stylite (1) ; on entend leurs voix célestement délicieuses à la mort de saint Laurent Justinien (2) ; ils se réjouissent à la naissance de la patronne de Paris, cette bergère dont la petite main doit renverser Attila et protéger la France (3); ils conduisent au ciel des troupes d'àmes (4). Un saint prêtre se glisse-t-il dans les cachots pour y baptiser les prisonniers? les Anges, vite, s'abattent autour de lui, ouvrent les portes de la prison et assistent au sacrement (5).
A la voix des saints, les lois de la nature sont divinement troublées, ou plutôt d'autres lois sont observées, qui sont plus mystérieuses et qui ne relèvent pas des chimistes. La face de saint Siméon Stylite resplendit comme un soleil durant sa vie, après sa mort (6). De belles sources, admirablement fécondantes, jaillissent sous le pied des Bienheureux, ou coulent de leurs sépulcres (7). Une lumière céleste enveloppe saint Séverin à son lit de mort (8), le corps de saint Julien de Beauvais (9) et le tombeau de saint Quentin (10). Le feu qui devait servir au martyre de sainte Macra se change en suave rosée (11); saint Julien et ses compagnons sont en vain plongés dans la poix ardente, dans le soufre et le bitume en fusion : ils en sortent intacts, joyeux, triomphants (12).
Avant la chute originelle, les éléments obéissaient à l'homme, qui obéissait à Dieu : cette harmonie primitive a été miraculeusement rétablie par les saints. Leur voix est connue des animaux, qui lèchent leurs pieds et exécutent leurs commandements. Sainte Pharaïlde (13) et la bienheureuse Oringa (14) se sont souvent servi de ce pouvoir, qui est inné chez les Bienheureux. Durant soixante ans, un corbeau porte tous les
(1) Acta sanclorum, 1. 1, page -274. - (2) 563. - (3) 138. — (I) 55. — (5) 582.
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jours un pais à saint Paul ermite (1). Tous les éléments, d'ailleurs, rivalisent de soumission et de zèle. Saint Raymond de Pennaforl se sert de son manteau pour passer la mer (2); en un temps de grande sécheresse, les larmes de saint Mochua mouillent la terre et mettent lin à sa stérilité (3).
Mais tant de faits surnaturels ne suffiraient pas à notre conversion. Il ne s'agit pas seulement de mettre le miracle en lumière, mais de nous faire pratiquer les vertus des saints. Les Acta sanctorum sont pleins du récit de ces vertus : ils sont par là une belle exhortation, un éloquent sermon qui achèvera sans doute de convaincre les chrétiens de notre tnnps.
Les vertus des saints sont gênantes pour notre mollesse; elles étonnent notre médiocrité, elles scandalisent notre intelligence, elles révoltent notre nature. Mais elles finiront par tout transfigurer en nous, et l'esprit, et la volonté, et le cœur.
Que dire de saint Siméon Stylite passant tant d'années sur sa colonne et la changeant en une chaire d'où il convertit les peuples, en une tribune d'où il les réconcilie:' Que dire de ces jeûnes que s'impose la rigueur de ce grand solitaire pendant quarante jour- i \ ) :' Que dire des austérités de saint Lucien (5 et de saint Se vérin, apôtre du Norique (6) :' Les saints traitent leurs corps comme le sculpteur traite le marbre ; ils en font ce qu'ils veulent, ils vont jusqu'à le spiritualiser.
Ils triomphent de toutes les répugnances qui triomphent de nous. Saint Odilon de Cluny embrasse les lépreux (7); la bienheureuse Angèle de Foligoo, imitatrice de sainte Elisabeth, boit victorieusement l'eau où un lépreux avait été lavé (8).
Les pauvres sont aimés jusqu'à la folie. Saint Séverin et
(1) Acta sanctorum, t. I, page 411. — 2) 86. — (3) 48. — (S) 276. —
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saint Victorin leur donnent tous leurs biens. La bienheureuse Oringa se dépouille pour eux de tous les vêtements dont sa chasteté n'a pas besoin (1). Saint Laurent Justinien, patriarche de Venise, homme d'étude, grand écrivain, meurt après avoir vendu jusqu'à son dernier livre pour les pauvres de Jésus- Christ (2). Saint Marcien se consacre à la dernière œuvre de miséricorde temporelle : il ensevelit les pauvres. Et voici que les morts, ensevelis par le saint, se réveillaient miraculeusement pour le récompenser par un baiser de sa miraculeuse charité (3)!
Nous aurions à citer tout le livre, et nous devons nous arrêter ; nous en avons dit assez pour montrer de quelle utilité les Âcta sanctorum sont aux mains de tous les fidèles. Une telle lecture est faite pour surnaturaliser toutes les âmes et pour les soulever jusqu'au ciel; mais entre tous les chrétiens, c'est à ceux qui ont l'honneur d'écrire l'histoire, c'est à ceux là surtout qu'on doit le plus instamment recommander une constante intimité avec les Bollandistes.
Comment prétendre au titre d'historien si l'on ne possède pas les Acta sanctorum dans le rayon le plus visité de sa bibliothèque; si tout au moins on ne se met pas en demeure de les consulter avec soin dans la bibliothèque des autres? Et nous ne parlons pas seulement des lumières que ces nobles pages doivent jeter avec tant d'abondance sur les annales de l'Église, mais des clartés dont elles illuminent notre histoire nationale elle-même. Entreprendre une Histoire de France sans étudier le recueil des Bollandistes, c'est presque un acte de folie.
Il importe qu'on le sache : les documents qui peuvent le mieux éclairer les ténèbres des vie, vue et vme siècles, ce sont les Vies de Saints. Tous les éruJits sont unanimes sur ce
(1. Ad.i sanctorum, t. I, pages 653. 659. — (2) 501. - [3) 010.
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point; mais on n'écoute pas les érudits, et l'on ne recourt pas, comme il le faudrait., à un aussi riche trésor.
On a écrit récemment l'Histoire de la civilisation en Europe et en France ; mais cette histoire auguste, on avait commencé depuis deux siècles à l'écrire en latin, et ce sont nos Âcta.
Ouvrons plutôt ce premier volume. Nous y pouvons lire la vie de plus d'un civilisateur qui a mis en fuite les ombres de l'antique barbarie.
Voici, pour le premier siècle, les Actes de saint Nicanor (1), un des sept premiers diacres de l'Église primitive. C'est en partie grâce à lui que l'égoïsme païen a fait place à cette charité chrétienne qui, depuis dix-huit cents ans, opère toutes les 'œuvres de miséricorde spirituelle et corporelle, et qui s'est penchée sur toutes les douleurs de l'huma ni té !
La légende des rois Mages (2) atteste les soupirs de l'Orient vers la Vérité libératrice; elle constate la prédication de l'Évangile jusqu'aux extrêmes frontières de ces peuples, qui. encore aujourd'hui, sont assis dans l'ombre de la mort.
Les Actes de saint Tite, compagnon de saint Paul (3), nous montrent que, depuis Jésus-Christ seulement, il y a eu dans le monde un grand zèle pour la diffusion de la Vérité. L'apostolat, ou l'amour dos âmes, ne date que dix-huit siècl
Les Vies de saint Hygin, de saint Télesphore. de saint Antère (4), papes des deuxième et troisième siècles, mettent en présence la Rome païenne avec la Rome de saint Pierre. (in vnit nettement qu'entre ces deux Romes il y a la même différence qu'entre les Agapes sereines de nos pères et cette Orgie romaine, telle que l'a représentée un pinceau trop célèbre.
(1) Acta Sanctorum, t. I, p. 001, - (2) 661. — (3) 163. — (4) 665, 236, 127.
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Les Actes de saint Julien et de sainte Basilisse (1) nous font assister à la persécution de Dioclétien. Nous avons ici une belle échappée de vue sur cette race des martyrs , noble, belle, immaculée, lumineuse, à qui nous devons une démonstration si triomphante de la Vérité. Ils sont morts au nombre de plusieurs millions sans jeter une seule plainte : ils sont morts pour l'adoration de Dieu en esprit et en vérité, pour la chasteté de leurs corps, pour la liberté de leurs âmes.
En ce même siècle, un certain Télémaqne se jette dans le cirque pour mettre tin au scandale des luttes homicides entre les gladiateurs. Il meurt, victime de son amour pour les hommes; mais il meurt en vainqueur, et son sang est le dernier versé (2).
Cependant saint Paul ermite illustre les déserts de la Thébaïde (3). Il est le père spirituel de tous les solitaires qui ont vaincu et presque annihilé leurs corps sous l'effort de leurs âmes. Depuis saint Télémaqne, on respecta dans le monde cette chose précieuse qu'on appelle « la vie d'un homme; » depuis saint Paul on fut unanime à préférer dans le monde l'esprit à la matière, l'âme au corps. N'est-ce point là l'histoire, la véritable histoire de la Civilisation ?
Je m'arrête sur les frontières du vi° siècle. Je pourrais, eu franchissant cette limite, montrer saint Séverin convertissant, civilisant des peuples tout entiers (4); sainte Geneviève éclairant les nations barbares du flambeau de sa chasteté et ensei gnant la douceur à ces rudes générations; saint Adelard de Corbie dirigeant politiquement l'inexpérience des races carlovingiennes (5); saint Odilon de Cluny (6) continuant énergiqoement, au xe siècle, l'œuvre de ce grand Ordre bénédictin, qui a défriché parmi nous toutes les intelligences et toutes les
(1; Acla sanclorum, t. I, pages 370. - (2) 31. — (3) 603. — (4) 190. - (ô) 7-2-2 - (6) 71.
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terres; saint Edouard le Confesseur (1) et saint Canut (2) offrant à tous les rois le type longtemps ignoré de la royauté chrétienne parmi les nations nouvelles: saint Raymond de Pennaforl (3) représentant dignement dans ce premier volume des Acta la famille de ces ordres célèbres, fondés au xiu6 siècle, et qui ont entrepris., l'un avec saint François d'Assise, d'opposer une vraie pauvreté à la fausse pauvreté des hérétiques de son temps; l'autre avec saint Dominique, de faire entendre sous tous les cieux la prédication de la Vérité !
Encore une fois, tous les Actes de ces saints sont contenus dans i.n seul volume de la collection des Bollandistes. Jugez par là de ce qu'on pourra trouver dans les cent volumes qui . un jour, formeront la collection tout entière!
L'histoire générale n'est pas la seule dont les Acta sanctorum soient appelés à dissiper la nuit. Il n'est pas de monographie historique qui ne devra au recui ;l des Bollandistes ses documents les pins originaux, et les pins féconds en même temps.
Prenons, par exemple, une Histoire de la Cfiarité chrétienne. Il sera facile d'en réunir les documents, en recourant, dans VIndex moralis de chaque tome des Bollandistes, aux mots: Eleemosyna, Pauperes, Leprosi, Hospites.
Dans ce seul premier volume, les Arles de sainl Séverin nous fournissent un des chapitres les plus intéressants «le l'histoire de la rédemption des captifs I
forum, 1. 1, pages 301. - (2)390. —(3)49. - (4) 187, 188.
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La Vie de saint Guillaume de Dijon (1) et celle de saint Lucien (2) nous montrent ces deux saints fondant, l'un à Dijon, l'autre à Antioehe, des écoles gratuites pour les enfants des pauvres : documents d'un prix inestimable pour un historien de l'instruction publique.
L'histoire apologétique, qui se propose avant tout la défense de l'Église, devra chercher ses matériaux dans les Acta. Tout récemment, l'auteur de La Sorcière ne craignait pas d'affirmer que la lèpre au Moyen Age eut son origine dans la malpropreté de nos pères. L'Église, disait ce romancier, avait horreur des •bains : « Pas un bain pendant mille ans. » Or, voici ce que nous lisons dans la Vie de saint Melaine, au tome Ier des Acta (3) : « C'est la coutume des chrétiens (et cela en Bretagne) de se laver le samedi par honneur pour le dimanche, et de changer de vêtements pour entrer dans la demeure terrestre du Roi du Ciel, c'est-à-dire dans l'église, le corps et l'âme aussi purs l'un que l'autre. » Que pourrait répondre M. Michelet à ces mots : Moris est Christianorum ?
L'Archéologie, science encore toute nouvelle, ne sera une science véritablement complète et achevée que le jour où chacun de ses principes aura été confirmé par les textes de nos Actes. On peut dire, sans ombre d'exagération, que dans chaque page de ce recueil il y a matière à archéologie. L'histoire de l'art chrétien, de notre architecture religieuse, civile et militaire, de notre costume, de nos armes, de nos sceaux, de nos monnaies, de notre commerce et de notre industrie au Moyen Age, cette histoire est contenue en germe dans la vie des
(I) Acta sanclorwn, t. i, pages 61. - (2) 359. —(3) 334.
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Saints que Dieu a donnésà son Église depuis le IVe jusqu'au wr siècle.
irchéologues peuvent hésiter, par exemple, sur la détermination de l'époque à laquelle les premières églises en pierre ..tut été construites en Irlande. Un texte tiré d'une Vie de saint Mochua bous renseigne on ne peut plus clairement sur ce point des plus délicats : « Ce fut saint Reniau (Kienanus) qui le premier bâtit en Irlande une église de pierre. Cet u n'existait pas avant lui (1). »
Dans une Vie de saint Grégoire de Nazianze, père de saint Grégoire le théologien, nous trouvons une description détaillée d'une église byzantine au iv siècle (2 .
l'n autre texte nous confirme l'existence d'un camp romain .1 Maroilles, dans l'ancienne Belgique (3). Nous pourrions multiplier ces exemples : mais les précédents suffisenl pour établir notre thèse.
Il n'j a pas que l'historien et l'archéologue qui tireront profil ilf tant de riches
Le théologien consultera ces textes avec une respectueuse curiosité. Quelle théologie dogmatique el morale on construirait avec les seules paroles des martyrs et <\<'< saints! .Nous avons lu, dans la Vie de la bienheureust An gèle de Fotigno, un admirable Traité de la iititurt et des perfections de Dieu, qui esl tout entier composé avec les paroles de la .-amie
Utes de la bienheureuse Oringa nous fournissent un texte des plus précieux sur la vivacité de la croyance en l'Immaculée Conception, au commencement du \i\" siècle (5).
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L'illustre auteur du De lie symbolica dans le Spicilège de Solesmes, et ceux qui s'occupent de colle science difficile du symbolisme chrétien, trouveront dans les Acta sanclorum de
quoi compléter leurs [dus complètes nomenclatures. Dans le premier volume, nous avons facilement trouvé le symbolisme des mots : Apis (1), Aranea (2), BuSones (3), Flos (4), Hoitus (")), Ignis (6) et Met (7).
Le liturgiste pourra bien moins encore se passer d'un Recueil tel que celui des Bollandistes. C'est ainsi que le premier volume des Acta nous fournit les détails lus [dus circonstanciés sur l'établissement d'une des fêtes les plus chères aux populations catholiques : nous voulons parler de la Commémoration des fidèles défunts dont saint Odilon de Cluny, à la lin du xe siècle, a été l'instituteur populaire (8).
Ajouterons-nous que les Acta sanctorum ne doivent rester étrangers ni au lettré, ni à l'artiste. Le peintre et le sculpteur chrétiens devront consulter ce beau livre pour y trouver dos sujets de statues, de bas-reliefs ou de tableaux, mais surtout pour traiter chrétiennement les nobles sujets qu'ils y auront trouvés. Un volume des Bollandistes nous plairait singulièrement au milieu d'un atelier : nous ne désespérons pas de faire un jour cette heureuse rencontre.
Quant à l'écrivain, dussions-nous le scandaliser, nous lui dirons sans ambages que les Acta sanctorum nous olï'rent de véritables modèles de style chrétien , c'est-à-dire de style parfait. Le voilà, ce beau latin catholique, avec sa transparente ilart"'1 et sa phrase logiquement construite; le voilà avec la beauté de ses antithèses et la netteté de ses énumérations ; le voilà avec sa sonorité, sa simplicité, son ardeur : véritable langue des saints, créée par eux, parlée par eux, que plusieurs siècles
(1) Acta sanctorum, t. I, pages 130. — (2) 625. — (3) 104. — (i) 130. — C, gg, 99 - (G) 131. — (7) 675. - (8) 7i.
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nui calomniée, mais que notre âge s'occupe de réhabiliter, et qui, dans quelque vingt années, sera mise enfin sous les veux ravis de nos enfants comme un modèle sur lequel ils pourront régler leurs pensées et leur style.
De quelque profil que soient les Acta sanctorum pour le théologien, l'archéologue, l'historien, le poète et l'artiste, n'oublions pas que leur principale utilité consiste dans leur influence sur les âmes. G'esl là ce qui les recommandi l'attention de tout ce qui porte encore un cœur chrétien; c'est aussi la raison pour laquelle nous n'avons pas craint de leur consacrer tant d'éloges. S'ils sauvaient moins d'âmes, nous ne les louerions pas autant.
C'est le salut des âmes que se proposaient avant tout le I'. Bolland et ses continuateurs. Écoutez plutôt ces paroles touchantes par lesquelles se termine l'Introduction de tout l'ouvrage, par lesquelles nous voulons aussi terminer ce travail : « .le vous supplie, chers lecteurs, de prier pour moi Dieu »'t ses saints, afin que je puisse convenablement rechercher, mettre en ordre et élucider les Actes de ces saints, surtoul afin «pie je puisse conformer ma vie à leurs exemple-. Va puissé-je, ayant pour appui la faveur de> saints et pour force la grâce divine, entrer enfin avec vous dans la société des élus; puissé-je mériter de contempler éternellement avec 1rs yeux de mon intelligence et de prendre avec vous pour sujel de mes très douces louanges, ce que je désespère aujourd'hui de rendre par la parole et de saisir par l'esprit! a
Jean-Sébastien \\\ CH
LA MUSIQUE AU XVIIIe SIÈCLE