PREMIÈRE ÉTUDE
Il semble que nous devrions commencer par donner à nos lecteurs l'idée d'une petite ville allemande au commencement du siècle dernier. C'est une peinture charmante; c'est un ravissant tableau de genre. Il y a là cette bonne et honnête société chrétienne que la Réforme a gâtée, mais qu'elle n'a pu détruire. Les nombreuses familles pullulent, et des fdes de gros enfants blonds suivent leurs mères tranquilles et fraîches. Les pères fument des pipes énormes et s'entretiennent placidement, au coin des rues ou dans les jardins des brasseries, de l'honnête petite politique de ce temps-là. La ville, bien située sur le bord d'une jolie rivière, est le chef-lieu de quelque principauté de quatrième ordre, laquelle n'a pas dix lieues de tour. L'église est là-bas, si la ville est catholique, ei alors il y a dans l'air de la joie et de Yalkluia. Sinon, c'est le temple luthérien et, malgré tant d'erreurs lugubres, les pauvres âmes ont encore gardé quelques traditions de l'antique piété catholique. Mais il faut nécessairement parler de la
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mimique, et il es! impossible de passer devant deux maisons sans v entendre les sons du clavecin ou de la «viola dagamba. » Tous les soirs, les vieux amateurs se réunissent dans la vaste chambre et exécutent le dernier trio composé par l'un d'eux. Rien de plus simple que ces orchestres, et l'on produit de charmants effets avec quatre voix, deux violons, deux hautbois deux cors el a la basse continue pour l'orgue ». Il n'est pas rare que l'on soit musicien de père en lils pendant deux siècles. Comme on n'est pas alors préoccupé de la question sociale, on fait d'une Cantate ou d'un Motet le principal événement de sa vie. Surtout l'on a pour la musique d'église un amour ardent el respectueux, et la divinité de Jésus-Christ est le centre de tous ces concerts d'où l'élément mystique n'est pas absent. On s'élève aisément jusqu'à l'Oratorio, qui est considéré avec raison comme le plus noble et le premier de tous les genres musicaux; mais ne fait pas qui veut des oratorios, et l'on se prépare longuement à les entendre. Toute la ville prend une part active à celte exécution, et il est peu de familles qui ne fournissent à l'orchestre ou au chœur quelques-uns de leurs membres. On oe s'aborde dans la rue qu'en se donnant rendez-vous pour le grand jour, et eu se communiquant des nouvelles <\r La dernière répétition générale. C'est ainsi que la musique entre profondémenl dans la vie d'un peuple, et qu'elle y devient une occasion d'apaisement et de sérénité. Et telle dous pouvons nous figurer la ville de Leipzig, au matin du Vendredi Saint de l'année 17i)(J. Tous les habitants y sont fort affairés et se dirigent en foule vers l'église Saint-Thomas. Et si nous pouvions leur demander : « Bonnes gens, où allez-vous ainsi? » ils ne manqueraient pas de nous répondre, sans ralentir leurs pas : « Nous allons entendre la Passion de notre canlor Jean-Sébastien Bach. »
Allons-y avec eux.
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Jean-Sébastien Bach naquit à Eisenach, le 21 mars 1685. On peut dire qu'il naquit dans une atmosphère musicale : car il y avait déjà cent cinquante ans. au moins, que les Bach formaient une véritable dynastie de compositeurs et d'organistes. Il faut entendre le dernier biographe de cette famille nous raconter à ce propos un usage touchant qui ne sera pas sans étonner nos artistes français : « Lorsque, devenus trop nombreux pour vivre rapprochés, les Bach se furent dispersés en plusieurs contrées, ils convinrent de se réunir une fois chaque année, à jour fixe, afin de conserver entre eux une sorte de lien patriarcal. Plusieurs fois l'on vit jusqu'à cent-vingt personnes, hommes, femmes et enfants du nom de Bach, réunis au même endroit. Ils débutaient par un hymne religieux chanté en chœur; après quoi ils prenaient pour thème des chansons populaires, et ils variaient en improvisant à quatre, cinq et six parties. » Je prie ceux qui prennent plaisir à railler les nombreuses familles, je les prie d'accorder quelque attention aux ligne.- qui précèdent et qui sont de l'excellent Fétis. Ils pourront aisément se persuader que rien n'est plus favorable au développement de l'art. Parmi ces familles à dix ou à quinze enfants, il se forme de véritables écoles musicales et une tradition durable. Ce sont des Conservatoires intimes et chrétiens. L'enfant croît dans cet excellent milieu : il entend tous les jours de la musique d'orgue et des chœurs; il prête l'oreille, d'abord involontairement, puis avec plaisir,, puis avec amour. A dix ans, il est musicien. Ainsi lit Jean-Sébastien, et son enfance ici ressemble à celle de ses pères. On a seulement noté l'admirable
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obstination donl il lit preuve en copiant, à la clarté de la lone, certain livre d'orgue qu'on voulait lui cacher. < ainsi que notre Racine s'entêtait à lire Théagène et Chariclée. Mais je préfèn le livre d'orgue au roman grec.
Cette vie des grands musiciens allemands est d'une étonnante simplicité; ils vont de cour en cour., de chapelle en chapelle. On se les dispute, on se les arrache. Aux yeux des principicules germains, un bon maître de chapelle étail le plus riche ornement d'une cour. Bach débuta à Weimar; mais comme il aimait l'orgue avec passion et qu'on l'y voulait forcer à jouer du violon . il se prit de haine pour cette cour et la quitta. En 1707, nous le trouvons organiste à l'église Saint- Blaise de Mulhausen; en 1708, il revient à Weimar, mais cette fois comme organiste; en 1717, il est nommé maître de chapelle du hue: en 1720, il est maître de chapelle du prince Léopold d'Anhalt-Ccelhen, et enfin il est nommé, en 17^.'î. directeur de musique ou cantor à l'école Saint-Thomas de Leipzig. Il y vécut le reste de ses jours, tranquille, heureux. Il eut la bonne fortune d'y rencontrer un pasteur épris de la grande musique, qui mit très largement à sa disposition le temple où fut pour la première fois exécutée la Passion et où retentirent crut fois les autres chefs-d'œuvre de Bach, ses cantates et ses motets. Il vécut là pendant vingt ans. faisant tous ses efforts pour demeurer caché. Je ne saurais penser à lui sans me remettre sous les yeux cette belle composition d'un peintre moderne, « leMaitre de chapelle. » Je le vois malgré moi, je le vois penché sur son orgue et créant ces fugues qui le rendirent célèbre. Il m'est difficile de ne pas supposer des anges présents. A tout moment, d'ailleurs, >\r> bandes d'enfants pénètrent dans ce sanctuaire : Bach en eut vingt, et quatre de ses fils furent Ar> musiciens de premier ordre.
lait on homme d'une rare douceur et d'un caractère égal.