‹ Portraits du XVIIe siècleChapitre 17 sur 20 · LA MUSIQUE AU XVIII' SIÈCLE · texte numérisé non relu

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sur les manuscrits, el laissa à ses descendants le soin de publier plus belles compositions. De son vivant, il fut surtout connu comme organiste. Sa célébrité n'était pas tapageuse; mais elle était comme lui profonde et grave. On se rappelle commenl le roi .-'interrompit en apprenanl son arrivée à Berlin 1 1 i, et comment il prononça d'une voix émue ces simples mots : o Messieurs, le vieux Bach est ici. » L'auteur du Messie, le grand Haendèl, était vivement attiré vers l'auteuF de la Passion, mais il ne fut pas donné à ces deux génies de se voir el de faire passer dans un cordial embrassemenl l'admiration qui Les animait l'un pour l'autre. Plusieurs des chefs-d'œuvre de Jean-Sébastien ne furent imprimés qu'un siècle environ après sa mort. Le grand homme n'avait souci que de leur production, el semblait ne pas s'occuper de leur durée. Il créait, el laissail trop volontiers au temps la liberté de détruire. Pai bonheur, il y a dans l'histoire de l'art, comme dans celle >\^> peuples, une intervention nécessaire et constante de la Providence. Dieu veille à ce que les peuples soient récompensés ou punis: il veille aussi à ce que les chefsd'œuvre, dignes de ce nom, ne périssent pas. Et il était, ce semble, impossible que la Passion de Bach ne vint pas jusqu'à nous. Mais il es1 temps d'en venir à cette œuvre admirable, après avoir jeté toutefois un dernier regard sur le vieux grand homme. Il s'éteignit le .'50 juillet 1750, au milieu de -es enfants, non loin de cette chère église de Saint-Thomas, où il rêvait peut-être de faire entendre de nouveaux oratorios et d'autres cantates. Beethoven fut affligé de surdité pendant les dernières années de sa vie : Jean-Sébastien Bach ne fut qu'aveugle, et même il lui fut donne de recouvrer tout à coup l'usa u\. si\ jours avant sa mort. Il eut ainsi la

joie de revoir les siens, et mourut plus doucement. Il nous j

■l Eu 1747.

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sans doute permis d'espérer que Dieu aura beaucoup pardonné à une âme aussi sincère, et que le chantre de la Passion entend aujourd'hui les oratorios et les cantates du Paradis.

L'Oratorio est, selon nous, le premier entre tous les genres musicaux; mais pour que l'oratorio fleurisse, il faut une civilisation musicale fort avancée. Il est d'une exécution compliquée et ne peut être aisément traduit que dans un pays où tout le monde est musicien. En dehors de ce milieu, les capitales seules peuvent se payer un tel luxe, et encore n'est-ce pas sans un rude labeur. Néanmoins les difficultés de l'exécution ne sont rien, si on les compare à celles de la composition. L'oratorio exige un ou plusieurs orchestres, un ou deux chœurs; il renferme des duos, des trios, des quatuors, des récitatifs, des airs : c'est assez dire que le musicien doit, tout ensemble, posséder ici tous les secrets de l'harmonie et tous les trésors de la mélodie. Un oratorio qui n'est pas mélodique est condamné à l'oubli; un oratorio qui n'est pas fortement orchestré n'est vraiment pas digne de ce nom. Dans l'oratorio, le compositeur doit mettre toutes les énergies du drame lyrique : car notre opéra moderne n'a rien de plus passionné ni de plus vivant , et ne garde vraiment pour lui que le charme tout extérieur des décors et des costumes. Je ne veux point parler des ballets : c'est grâce à leur absence nécessaire que l'oratorio mérite d'être considéré comme une œuvre d'art sans mélange. Il n'a pas subi de profanation.

L'Opéra, tel qu'il est aujourd'hui compris, esl l'oratorio d'une société profondément païenne : mais l'oratorio a été,

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durant de longs siècles, l'opéra d'une société profondément chrétienne. Il- prêtent donc à rire, ces boulevardiers fanatiques qui sanglottent à la seule pensée que l'on pourrait rogner le budget de notre Opéra et qui s'écrient, la main sur le cœur : « On outrage l'Art, on le ruine. » C'est, à notre ï, une forl mauvaise plaisanterie que de considérer l'Opéra comme le centre et le loyer de l'Art. Il ne représente, à vrai dire, qu'un seul genre musical. En réalité, il y a vingt autres genres qui ne méritent pas d'être moins encouragés, et il y a cinq mi six autres formes de l'Art, non moins augustes et sacrées, telles que la Peinture et la Poésie. L'Opéra n'est certes pas à l'Art ce que un est à cent. Les siècles chrétiens ont connu des œuvres artistiques autrement pures, autrement élevées, autrement grandioses, et la Passion de Bach peut être mise ;i ' ôté, si ce n'est au-dessus de Guillaume Tell ou de Faust. Nous le1 venions donc aucun inconvénient à ce qu'une portion du budget de l'Opéra fût consacrée ;'i l'exécution des ces oratorios des grands maîtres. Économisez sur les ballets.

La Passion était depuis longtemps devenue un véritable cycle musical, et c'était à qui, parmi les compositeurs ï ierail de donnera ce drame incomparable sa forme harmonique et mélodique la plus parfaite. Il n'existe pas, il ne saurait exister un sujet plus varié, plus profond, plus vivant. Tout est la. Tout d'abord, c'est le récit évangélique, avec sa majesté placide, qui ne contient pas un mot inutile, qui ne s'emporte jamais et que la cruauté des bourreaux ne peut même pas faire sortir de son adorable simplicité. Ce récit est

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empreint de je ne sais quelle tristesse grave et pleine d'espérances : il est chanté sur les hauteurs et doit tout dominer. Puis, le Christ prend la parole, avec quelle douceur, avec quelle dignité divines ! Son humanité cependant n'est pas sans s'attendrir au moment de sa Passion, et il en résulte un ton de voix non pas plaintif, mais ému. Ces accents sont interrompus de temps à autre par les vociférations de la foule ingrate et tumultueuse. Elle fait du bruit, elle s'agite, elle répète le crucifige sous toutes ses formes. Judas n'est pas seulement un traître, mais c'est le type immortel des traîtres, et le musicien aura aussi à lui céder la parole, comme à Pilate, comme au Grand Prêtre. Les Apôtres leur répondent, mais leur amour est timide et sans fermeté, et leurs voix doivent ressembler à leur amour. Tous les sentiments de l'âme humaine, toutes les passions des individus et des multitudes, toutes les péripéties de la vie et de la mort, toute l'humanité est là avec Dieu tout entier. Ne vous étonnez pas si vingt maîtres ont été attirés par un tel sujet, et si Bach lui-même n'est ici que leur continuateur ou leur élève. La Passion était le centre de tout le théâtre du moyen âge; la Passion est, depuis le xvie siècle, le centre de la musique.

Le type admirable de toutes les Passions est celle que l'on connaît sous le nom de « chœurs de la chapelle Sixtine ». Que ces chœurs soient l'œuvre de Vittoria, je le veux bien; mais les récitatifs et les paroles de Jésus remontent à une plus haute antiquité. Il est difficile d'entendre rien de plus saisissant, et l'on peut affirmer que l'œuvre de Bach ne fera jamais oublier cette mélopée incomparable. Quoi qu'il en soit, ce fut là le type, le modèle que Jean-Sébastien eut sous les yeux. Un admirateur fort protestant de ce maître (1) est forcé d'avouer que la Passion est « dérivée principalement des mélodies

(I) M. cii. BanneHer, it>:< m et Gazette musicale un 89 mars 1874

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liturgiques romaines, o Le malheur est que le critique en

question ne pi point dans la justesse de celle idée, et

qu'il entreprend de prouver que le chef-d'œuvre est d'origine el decomplexioo luthériennes. Pour ne parler que des chorals, il qous invite à y voir l'influence directe de Luther : « C'était. dit-il, rester dans l'espril de la religion du libre examen. » Hélas 1 qu'est-ce que celle religion vient faire ici? Et se persuade-t-on le « libre examen » inspirant ce compositeur mystique, fougueux, enflammé? La vérité, c'est que Bach a simplement développé le plan de la Passion catholique romaine, de la Passion chantée à Rome. II. est trop aisé de le démontrer. Tout d'abord il a modifié le récitatif antique, en le rendant d'une exécution plus difficile. Il y a multiplié les mites hautes, et en ;i fait pour les chanteurs « la plus lourde tâche qui leur puisse incomber. » Certes, ce n'est point par là que Jean- Sébastien a surpassé la Passion liturgique, et, quelle que soit d'ailleurs la beauté de la copie, ce n'est point non pins dans la mélopée des paroles de Jésus. Non, le vieux Bach lui-même n'a pu leur donner cet accent intime et pénétrant qu'un génie, sans doute inconnu. a trouvé pour ce langage d'un Dieu qui va mourir. Telle est la double infériorité de Jean-Sébastien ; mais attendez, el vous allez voir où le maître va se révéler. Les chœurs et les soli, traduits de l'Évangile, ne sont pas encore ce qui h' distingue ici de tous les autres : mais son génie éclate, mais il triomphe dans ces chœurs et dans ces airs dont les paro|e> ne sonl pas tirées du Livre saint. Bach n'est plus écrasé ici sous l.i double beauté de l'Écriture et de la Liturgie catholique. Il n'était vraimenl pas de taille a lutter av.-, ■ elles, et c'était le combat de Jacob avec l'ange. .Mais que le plan de l'oratorio est magnifique! Apres chaque épisode de l'Évangile, après qu'on a fini d'entendre le Récitatif ou la Voix de l'Homrae- Dieu, le compositeur s'arrête soudain el se prend a commenter

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l'épisode nouveau qui vient de lui être raconté. Or, ce commentaire est purement mystique. Le poète, par exemple, après avoir narré fortévangéliquement l'histoire de Marie-Magdeleine répandant les parfums sur les pieds de Jésus, le poète s'interrompt; il considère en silence le texte saint et en tire, pour lui-même et pour tout le peuple chrétien, une conclusion pratique, une leçon morale : « Mon bien-aimé Sauveur, permets qu'avec ce doux parfum les larmes de mon repentir se répandent sur ta tète divine. » Et plus loin, quand Judas vient d'accomplir le dernier acte de son abominable trahison, le poète ne manque pas de se tourner vers Jésus-Christ et de lui crier : « Cœur sacré, la douleur t'a transpercé. » Il en est ainsi quand s'achève le récit de l'agonie au Jardin des Oliviers, et l'on entend alors cette admirable cantilène : « Auprès de Jésus je veux veiller. » Mais voilà assez de citations pour faire aisément comprendre le plan et l'agencement de tout le Drame....

Il importe fort peu de savoir quel est l'auteur des paroles de la Passion. Le nouveau traducteur nous apprend que ce fut « Chrétien-Frédéric Henrici, plus connu sous le pseudonyme de Picander. » J'y consens, mais ce Picander n'a fait que donner un corps aux idées populaires de son temps et de tous les siècles antérieurs. C'est en vain d'ailleurs que le poète et le musicien étaient nés au sein de la secte luthérienne : il n'y a rien de luthérien dans leur œuvre. C'est l'Église catholique qui en est l'unique inspiratrice; c'est elle qui, en vertu de la force et de la vitesse acquises, a littéralement créé ce chef-d'œuvre en plein pays protestant. La première fois qu'on

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exécuta la Passion à Paris, ce fut dans une de nos églises et avant la bénédiction eucharistique. Un prêtre intelligent, qui esl aujourd'hui un de nos [.lus courageux et de nos" plus grands èvê mes, prit l'initiative de cette résurrection. II fit bien, et l'on peut très catholiquement chanter cette musique très catholique devant le Tabernacle, devant l'Hostie. J'ai presque l'idée qu'on la chantera au ciel.

11 faut que nous ayons perdu le sens chrétien pour que le traducteur mime de cette œuvre considérable n'ait absolument, rien compris au sens des paroles qu'il a traduites. Suivant un critique protestant, « la beauté de la musique peut seule dissimuler la monotonie de ces paroles. » Et ailleurs : « Cette poésie était sans doute tout ce qu'on désirait alors pour un semblable sujet. » Et plus loin, l'infortuné Picander est appelé f un rimeur d'une imagination assez pauvre. » Je ne saurais être de cet avis. Cette poésie, encore un coup, est l'expression des idées de toute une race, de tout un siècle. Or, ces idées sont celles du mysticisme chrétien de tous les temps, et il est aisé 'I • les retrouver aujourd'hui dans tous nos livres de piété. C'est ce qui fait que je les admire avec une vivacité si obstiné e, et c'est ce qui donne à l'œuvre de Bach un caractère si profondément catholique.

Le style de Bach est partout sévère. De même que le Clir ist n'a pas connu le rire, de même celte musique ne rit pas. Tout j esl grave, mais rien n'y est froid. Quelle profondeur de sens chrétien! Quelle naïveté de foi! Quelle tendresse de piété! Cet homme a dû s'agenouiller bien souvent en écrivant ces airs et ces chorals. 11 a dû prier longtemps, et parfois pleurer. Ce eh eur in ligné contre Ju las, que nous avons applaudi si frénétiquem Mit, ces mots ardents : « Le ciel n'a-t-il plus ses éclairs , son tonnerre, » ont-ils pu jaillir d'une àm3 que la foi ne brillait pas } Il semble que, par respect pour son Dieu et pour

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rendre son œuvre plus chrétiennement populaire, Bach n'ait pas voulu y employer ce procédé où il excellait, la fugue. Il a voulu que la formule, si bonne qu'elle fût, n'eût aucune part dans une œuvre uniquement consacrée à la simplicité de l'Évangile. En vérité, c'est la tendresse qui domine tout cet ensemble. Disons le mot : c'est le mysticisme. Est-il un cantique qui égale en douceur passionnée l'air avec chœur : Auprès de Jésus je veux veiller: ou cet autre : A Jésus je donne, mon cœur? Et comment se fait-il que nous ayons à subir tant de platitudes dans nos catéchismes et dans nos églises, quand nos maîtres de chapelle ont de telles mélodies à leur disposition et sous leur main? A l'œuvre donc, et que Bach rentre triomphalement dans ces cathédrales et dans ces maîtrises d'où l'on n'aurait jamais dû le laisser sortir!

Un journal « conservateur » consacrait il y a quelques années, le matin même du Vendredi Saint, un long article à la glorification de notre Opéra de Paris. En ce jour jadis respecté, où le Christ a rendu l'âme sur la croix pour le salut du monde, les peuples solidement chrétiens faisaient exécuter des chefs-d'œuvre comme celui de Bach, pleins de leur respect et de leurs larmes. Et c'est ce jour aussi qu'un célèbre critique a choisi pour défendre le budget menacé du corps de ballet. Or, il n'avait même pas daigné parler de cette Passion de Bach qu'on avait exécutée la veille et qu'on devait exécuter le lendemain devant un auditoire enthousiaste et recueilli. J'espère que les catholiques auront senti ce double outrage, et qu'aimant davantage la vieille musique des maîtres chrétiens, ils détesteront plus vivement ce temple impur de l'Opéra où s'engouffrent tant de millions et où tant d'âmes vont se perdre.

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