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SECONDE ÉTUDE

Paris vient d'offrir un grand spectacle. L'autre jour, une foule d'auditeurs enthousiastes sont venus respectueusement prendre place dans une de nos églises, et là, silencieux, ils ont écouté durant plusieurs heures la plus sévère et la plus noble musique qu'on ait jamais écrite, un Oratorio, une Passion. Déjà nous possédions des Concerts populaires classiques; déjà on avait la joie de voir le peuple s'y presser et se passionner pour le génie jadis si dédaigné des Mozart, des Beethoven et des Mendelssohn ; déjà le moindre ouvrier pouvait se procurer cette légitime et délicate volupté d'entendre ces Symphonies, ces Concertos, ces chefs-d'œuvre profonds qui, autrefois, étaient aristocratiquement réservés à quelques oreilles et à quelques intelligences d'élite. Il faut le dire et le redire : le succès des Concerts populaires classiques est un des meilleurs signes de notre temps. Nous ne sommes pas de ceux qui insultent et calomnient Paris.

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Mais ce n'est pas dans une salle de concerts que l'on pouvait faire entendre les plus belles pages de la musique sacrée. Il faut, pour que l'harmonie se fasse, il faut que chaque œuvre se produise dans son vrai milieu. Or, le vrai milieu d'un Oratorio, c'est une église.

Ils ont donc eu raison, ils ont donc eu une belle largeur dans l'entendement, ces prêtres de Jésus-Christ qui ont ouvert toutes grandes aux interprètes des grands maîtres les portes de bronze de la grande basilique parisienne. Ils n'ont pas eu peur de scandaliser leurs frères en Jésus-Christ en permettant à d'excellents musiciens de chanter Jésus-Christ et de le chanter près de son tabernacle. Quelques susceptibilités se sont alarmées, nous le savons; quelques préoccupations jansénistes se sont fait jour. On a craint certains manques de respect, du I, lisser-aller, un bruit sacrilège : nous pensons que ces craintes ont été tout au moins exagérées. Mais d'ailleurs, dans toute question, il y a une dominante sur laquelle il faut surtout fixer son attention. La dominante, ici, c'est le goût de la musique sacrée, qu'il faut inspirer à la foule chrétienne; c'esl la sanitaire passion de cette musique, élevant et agrandissant l'âme, qu'il est temps de communiquer à nos âmes; c'est, comme le disait si bien l'abbé FreppeI,cettedémonstration du spiritualisme par l'art, à laquelle il est enfin nécessaire de donner son entier développement. N'essayez donc pas de nous décourager en nous montrant, dans nos temples, durant l'exécution de cette grande musique, deux ou trois sourires voltairiens, matérialistes ou athées. Il serait vraiment déplorable que ces petits accidents nous arrêtassent dans notre marche vers la lumière. et que, pour quelques méchantes railleries, pour quelques mots sans convenance et sans esprit, nous fussions contraints de nous imposer le jeûne de ces immortels chefs-d'œuvre. Non, non : il faut marcher dans ce chemin quand même. D'ail-

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leurs, il est plus difficile qu'on ne croit de sortir alliée d'une audition de la Passion de Bach.

V Oratorio est la plus haute, la plus complète expression de la musique sacrée; c'est, dans toute la force de ce mot, le drame musical du catholicisme. Quel que soit le musicien qui a inventé ce genre, il fut nn génie : il mérite ce nom rare et glorieux.

L'Oratorio, c'est l'opéra à sa millième puissance. Au lieu de ces petits personnages étriqués et mesquins qui s'agitent sur nos tréteaux lyriques, le musicien sacré choisit avec respect les plus divines figures que le monde ait jamais contemplées; il ne les revêt pas d'oripeaux, il n'a pas recours au mensonge du costume et de la mise en scène. 11 les produit avec une simplicité qui sait se passer de tout ornement ; puis il leur donne la parole, et ces héros divins ouvrent la voix et chantent. Quels accents! quel drame! C'est la Création, c'est la Nativité, c'est la Passion, c'est le Jugement, c'est l'histoire du monde et un peu celle de l'éternité. Dans YOratorio Dieu descend, Jésus parle, l'Esprit frémit, les anges combattent, les démons succombent, le vice conspire, le bien triomphe. Tour à tour on assiste à la naissance de Ihumanité, à sa première gloire, à sa chute, à ses douleurs, à ses soupirs, et à sa joie enfin lorsqu'elle entendit le Gloria in cxcehis Deo. L'àme humaine est là tout enlière; oui, elle vil dans un Oratorio, elle y pleure, elle y agonise, elle s'y relève, elle s'y réjouit, elle y chante, elle y éclate en beaux cantiques de reconnaissance et d'amour. Montrez-moi, montrez-moi un seul sentiment humain qui ne trouve pas son expression

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dans cette harmonie profondément universelle. L'Oratorio, c'est le monde entier mis en musique. Si je m'appelais Gounod, si j'avais ce génie, je ferais un Oratorio sous ce titre : L'Homme, et j'y raconterais la vie tout entière d'une âme tombée et rachetée par Jésus-Christ; je la suivrais depuis ses premières douleurs jusqu'à sa victoire et à ses chants dans l'éternité.

Si dos lecteurs trouvent que j'exagère la valeur d'un Oratorio, ils n'ont qu'a lire les paroles françaises de la Passion de Bach. Certes, ce sont là, en apparence, d'assez pauvres vers; un rhétoricien sourirait de pitié. Mais ne vous arrêtez pas à cette forme, qu'il ne faudrait pas cependant dédaigner à l'excès : allez au fond, et vous trouverez la Beauté.

Il est certain que Sébastien Bach, pour sa Passion selon saint Mathieu (car tel est le titre exact de cette fameuse composition), s'est inspiré, comme on l'a vu plus haut, de notre chant liturgique de la Passion. On sait l'effet prodigieux que produit ce drame latin qui, pendant la Semaine Sajnte , est chanté plusieurs fois dans toutes les églises catholiques. On ne peut oublier, pour les avoir entendus une seule fois, l'accent triste ri il )\w il- la voix de Jésus-Christ, la gravité solennelle du récitatif, la confusion orgueilleuse des accords qui sont

■s sur les lèvres des ennemis de F Homme-Dieu. Le génie de Bach s'est ému de cette beauté simple, et il l'a imitée comme les génies savent imiter.

L'Introduction musicale du drame est sans caractère, et

, suivant nous, un des morceaux les plus faibles de toute

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l'œuvre : l'édifice n'a pas un portique digne de lui. Il serait également difficile de louer sans réserve le premier chœur (1) qui est savant, mais compliqué. D'ailleurs, ce n'était pas là le lieu de faire de la science : il s'agissait d'exprimer les soupirs, ou, pour mieux parler, la compassion du peuple fidèle à la vue de h passion du Christ. Des accords heurtés et l'enchevêtrement de deux chœurs ne rendent pas assez nettement cette tristesse des chrétiens au moment où ils vont monter en esprit sur le Calvaire et assister à toutes les péripéties de ce grand drame. A ces mots : Pleure le chaste époux — Mourant pour nous, il eût fallu des sanglots : le musicien n'a trouvé qu'un bruit de voix sans recueillement et sans amour. A ces mots : Pleure le tendre agneau — Tombant sous le couteau, il eût fallu un cri de douleur comme en jette parfois la sœur Catherine Emmerich dans ses Révélations, et Bach ne s'est guère préoccupé que d'harmoniser des accords pleins d'intelligence, mais où le cœur n'est pas entré.

C'est alors que la voix du coryphée se fait entendre et que commence le célèbre récitatif (2). Il est moins simple que celui de notre liturgie; mais il est encore très saisissant. Le ton en est élevé, parfois aigu ; c'est une sorte de gravité perçante; c'est une majesté où l'on sent une douleur qui se contient.. Et Jésus prend la parole avec une très lente et très solennelle majesté : La Pâque approche. Pas de mélancolie dans ces phrases musicales : la grandeur et la simplicité s'y rencontrent pour ne plus se séparer. Mais il est temps de faire intervenir dans l'action l'Humanité, jusqu'alors absente ; elle descend ici dans le drame, contemple la croix, lève les mains au ciel, et les yeux trempés de larmes, s'écrie (3)

(1) N° 1 : Viens, ô troupe sainte, double chœur.

(2) M' 2. Jésus parlant ainsi.

(3) N° 2. Choral.

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avec la douceur d'une de ces souffrances qui parle juste assez pour ne pas se taire :

Qa'avais-tu fait, Jésus. Sauveur aimable, Pour mériter cet arrêt redoutable?

De quel forfait. Jésus. Maître adorable? Es-tu coupable ?

Sur ce dernier mot éclate un beau crescendo, qui exprime l'étonnement, l'indignation., la stupéfaction profonde de l'humanité, qui ne comprend pas., qui ne saurait comprendre comment ce mot coupable peut s'allier à cet autre mot : Dieu.

Puis, le récitatif est repris et nous transporte dans le tribunal de Caïphe i l). Le poète donne alors la parole aux ennemis de Jésus-Christ, et ce chœur est la contre-partie infernale de celui de l'Humanité compatissante que nous avons entendu tout à l'heure 2 . (Je ne sont plus des accords doux et uns, si je puis parler de la sorte : ce sont des voix méchantes, qui cherchent à se dominer l'une l'autre, qui se croisent, se coupent, se brisent. Il y a m ne dans ce double choral une certaine joie satanique, un certain empressement à hâter la mort du Juste. Et le Coryphée reprend le divin récit avec l'ordinaire tranquillité 'le sa voix très majestueuse et très élevée.

Nous voici à Béthanie, et Madeleine jette le baume et le oard sur les pieds du Sauveur (3). Alors se fait entendre le mauvais tumulte que font ici-bas les envieux, les avares et les aveugles : les disciples s'indignent des folles dépendes que Madeleine a faites, et de cet inutile parfum, et de cette prodigalité dont les pauvres se seraient mieux trouvés : Pourquoi perh vaine? L'auteur de la Passions merveilleusement rendu ces méchants petits murmures, ces chuchottements, ces

' N • lerificateurs — Alors frémirent,

- N° 5. Pat dans ce saint jour.

n 5. Quan I Jésus lut à Béthanù .

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caquetages des petits esprits et des cœurs froids 1 1). Et le Christ leur répond avec sa douce voix, qui, à mesure que nous avançons dans le Drame, prend une solennité de plus en plus touchante (2). L'Humanité intervient de nouveau pour réparer la faute des disciples, pour s'unir à l'amour de Madeleine; mais ici, remarquez que l'Humanité est représentée par une femme. Oui, c'est une voix de femme qui fait entendre-ces accents tristes et doux : Aimable et doux Sauveur, — Pardonne à leur cruelle injure. C'est une voix de femme qui ajoute : Je mêle les pleurs de mes yeux — .4 ce parfum si précieux (3). Inspiration sublime! Ce sont les femmes, en effet, qui aiment le plus profondément et le plus purement parmi nous. Ce sont elles qui sont par excellence les déléguées du genre humain pour aimer Dieu davantage, et pour le mieux aimer. Je voudrais, en vérité, faire bien saisir les harmonies de ce beau poème, et combien surtout sont admirables ces interventions de l'humanité dans le récit de la Passion.

Après la voix de l'Amour, Bach nous fait entendre celle du Repentir, et c'est encore une idée d'une simplicité toute chrétienne, et qui par là même est sublime. Un pécheur se lève et dit : Saint remords du pécheur, — Viens briser mon cœur (4).

Judas paraît alors, Judas livre son maître (5), et l'Humanité de jeter un sanglot à la vue de cette première consommation du grand crime (G). Mais voyez ce que fait la Miséricorde : au lieu de détester l'Infâme, elle le plaint doucement : 0 douleur! — Saigne, pauvre cœur. Ce passage est énergiquement dramatique : l'Humanité ne peut plus connaître la paix : ce sont des déchirements, ce sont des cris inachevés. Comme

(1) N° 7. Chœur.

(2) N° 8. Jésus connut leur courroux.

(3) N° 9. Récit, pour soprano.

(4) N° 10. Air pour contralto.

(5) N° 11. En ce temps-là Judas le traître. (6J N° 12. Air pour soprano.

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